‹ Le Gilblas de la révolution (volume 2)Chapitre 12 sur 17 · LA PREMIERE SEMAINE D'AVRIL · texte numérisé non relu

LA PREMIERE SEMAINE D'AVRIL

Le dernier dimanche de mars, il y eut une revue de la garde nationale. Plusieurs corps d'infanterie et de cavalerie défilèrent après nous, et partirent pour rejoindre l'armée. « Le temps n'est pas encore loin , » me dit un lieutenant de mon bataillon , (( où , lorsqu'on voyait des troupes se » mettre en marche , on calculait que des M mois entiers se passeraient avant qu'elles » fussenten face de l'ennemi; maintenant... » c'est dans quelques heures que ces braves » se trouveront sur le champ de bataille. »

Après la revue, j'allai me promener seul et pensif. Je traversai les Tuileries. Arrivé

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à la place Louis XV, je vis de loin un assez grand nombre de curieux rassemblés ; j'approchai. C'était un homme qui montrait au peuple un petit âne savant. Le maître interrogeait l'animal , et l'animal répondait par un signe de tête, a Vive )) l'empereur Napoléon! » disait le maître. Le petit âne , en haussant et baissant la tête, faisait un signe affirmatif. « Enten- )) dez-vous? criait le maître, il dit : oui! » oui ! oui !... » Vivent l'impératrice Marie- » Louise , le roi de Rome , le roi Joseph ! » Le petit âne répétait toujours ses signes approbateurs et affîrmatifs. (( Vivent les » cosaques! » disait enfin le maître. Le petit âne, saisi d'une brusque colère, agitant vivement la tête de gauche et de droite, semblait faire un signe négatif. « Entendez-vous? criait le maître , il dit : )) non! non! non! » Ce spectacle apporta peu de distraction a mes sombres pensées. Ce fut dans la nuit du mardi au mercredi que la grande affaire commença.

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Toute la garde nationale se trouva proniptement sous les armes. Bien peu manquèrent à l'appel. On sait tous les événemens qui se passèrent dans cette journée, la défense glorieuse que fit cette poignée de braves rassemblés sous Paris, la noble et courageuse conduite de tous les citoyens, anciens militaires , jeunes élèves de l'école polytecbnique, gardes nationaux; on sait avec quel zèle cette honorable garde nationale maintint le bon ordre au milieu de cette immense population effrayée , agitée, irritée ! Je venais de quitter mou poste pour un instant, et j'étais chez M. de Rinville au moment où il apprit que l'impératrice et le gouvernement impérial allaient partir pour Blois. Il n'était pas de service auprès de l'impératrice, et il n'avait point reçu d'ordre de départ. Toutefois , dans son zèle, il envoya chercher des chevaux, et il me proposa de m'emmener avec lui. Il s'en fallait que ce départ fût de mon goût ; lui-même il réfléchit... S'il part,

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îi€ va-t-il pas s'exposer? mais, s'il reste, n'est-il pas compromis d'une autre manière ? On vint lui dire qu'il était impossible de trouver des chevaux ; il resta.

Le jeudi , à cinq heures du matin , j'étais avec plusieurs gardes nationaux dans un faubourg, devant un poste où nous avions passé la nuit. Un cosaque , monté sur un petit cheval , et portant une grande lance , traverse ventre à terre une petite place au milieu de laquelle était notre corps-de-garde ; c'était le premier qui paraissait à nos yeux. Non , je ne peux rendre l'impression que nous ressentîmes. Voilà donc un ennemi , un étranger , un vainqueur ! Ce ne sont plus des Français qui commandent dans leur capitale.

Nous nous mîmes en marche pour retourner au chef-lieu de notre légion. En traversant les boulevards, nous vîmes la première colonne de Russes , et je ne sais quel général à la tête , le chapeau orné d'une touffe de plumes de coq. Il

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fallut nous ranger pour leur faire place , et notre troupe se dispersa devant eux en silence. Je me hâtai d'aller quitter mon uniforme , et je parcourus la ville en curieux.

Toute l'armée ennemie employa plusieurs heures à défiler, en sorte que, lorsque je revins sur les boulevards ils défilaient encore, et défilèrent long-temps. 11 me sembla au premier coup d'œil qu'une autre nation avait succédé à celle que j'y avais laissée. Ce n'était plus un peuple honteux, furieux d'être vaincu ; c'était un peuple qui , à tort ou à raison , paraissait s'associer à ses vainqueurs. Ces vainqueurs faisaient les aimables, ils étaient riants; ces cosaques jouaient les hommes policés. Ne croyez pas cependant que tout ce peuple ait abjuré l'orgueil national. A peine ai-je quitté cet homme qui, en me serrant la main avec joie, vient de me dire : « Mon ami , » voilà notre plus beau jour depuis vingt- » cinq ans ! » que je suis accosté par un

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autre qui me dit , en frémissant de rage : (( Mon ami , voilà le plus affreux des jours » pour la France ! )^ — a Jour honteux ! » disait un vieillard , mais moins honteux )) peut-être que ceux où nous sommes » entrés à la suite d'un soldat conquérant )) dans Vienne , dans Berlin , dans Moscou, » dans Madrid. Oh! noble France! pourquoi » faut-il que ton malheur ne soit qu'une re- )) présaille? » — a Vivent les cosaques ! » criait d'une fenêtre une vieille femme couverte de fard. Au milieu de ces discours si divers , aucun mot , aucun signe encore n'avait annoncé le vœu secret de beaucoup de Français. Tout à coup, je vois paraître au milieu de la foule qui se presse sur les boulevards quelques cocardes blanches....

(( Eh mais ! grand Dieu ! quel est cet homme » a cheval , suivi de quelques autres , qui » caracole autour des troupes alliées , et » qui porte aussi cette cocarde qu'on n'a- » vait pas vue depuis vingt-cinq ans ?. .. Me » trompé - je? non , c'est bien lui ! c'est

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» M. de Rinville! Eh quoi! hier, chambei- )) lan à la cour de Marie-Louise il voulait )) m'emmener à Blois ! et aujourd'hui à la )) suite des vainqueurs avec une cocarde )) blanche!... C'est bien fort!... C'est bien )) prompt !.... )) Beaucoup d'autres furent aussi prompts ; ils m'éblouirent , et je pris aussi une cocarde blanche.

Lorsque j'allai chez madame Lefèvre , à la vue de ma cocarde , cette brave femme se rappela son ancien amour pour ses rois et parut éprouver une grande joie. Pour la jeune Rose , qui était née pendant la révolution , elle me regardait d'un air surpris , et semblait ne pas comprendre ce que signifiait ce changement de cocarde Cependant^elles venaient de recevoir des nouvelles , de bonnes nouvelles de Henri. Le bruit courait déjà dans Paris, et il était parvenu jusqu'à elles , que les alliés n'avaient eu d'autre but que de se délivrer et de nous délivrer nous-mêmes ; on croyait à une paix prochaine. Rose et sa mère

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ëtaient heureuses, au moins en espérance. En rentrant au café de madame Belamy, je serrai ma cocarde dans ma poche.

Vaine précaution ! un de nos habitués m'avait vu dans les groupes des cocardes blanches , et jaloux de mon crédit dans la maison , il m'avait dénoncé à madame Belamy. Elle était furieuse contre moi : je fus d'abord un peu troublé. Mais bientôt je me remets; je prends le parti de nier le fait ; je me plains de sa facilité à croire d'odieuses calomnies. Pour l'attendrir, je m'attendris moi-même, je suis affligé, je suis navré du peu de progrès que j'ai fait sur son cœur, du peu de confiance qu'elle a en moi , et les larmes m'en viennent aux yeux. Elle commençait à paraître persuadée ; mais voilà qu'en prenant mon mouchoir pour essuyer mes pleurs, la cocarde blanche tombe de ma poche. A l'aspect de cette pièce de conviction , je reste confondu. Elle reprend toute sa fureur ; nous nous bro.uillons, et le soir même je

vais coucher clans un autre hôtel garni.

J'étais tout console d'avoir rompu avec madame Belamy; cette femme, dans son exaltation , n'aurait pu manquer de me compromettre ; et d'ailleurs , officier dans cette garde nationale qui jouait un si heau rôle , avec ma part bien entière de l'héritage de mon cousin , avec la protection de M. de Rinville qui peut - être allait redevenir marquis , il me semblait déjà qu'il m'était permis de prétendre à un sort plus brillant que celui de maître d'un estaminet sur le boulevard Saint-Antoine , et de mari d'une vieille femme qui s'obstinait à rester attachée à Bonaparte , quand Bonaparte était tombé.

Dès mon réveil, j'allai chez M. de Rinville; il était absent. Depuis que la victoire était décidée, M. de Rinville s'était fait conspirateur; on ne le trouvait plus chez lui.

Gomme je sortais de sa maison , je rencontrai un foule d'hommes qui couraient en criant: «A la colonne! à la colonne !^) je

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me mêlai parmi eux; nous arrivâmes à la place Vendôme. Plusieurs montèrent sur la colonne avec des cordes qu'ils jetèrent à ceux qui étaient restés en bas, et qui se mirent à tirer de toutes leurs forces. Tout Paris a pu voir les efforts de quelques individus pour renverser la statue placée sur le chapiteau : j'étais un de ceux qui tiraient les cordes. Cependant, voyant que je me fatiguais en pure perte et que l'heure de mon service m'appelait, j'abandonnai la besogne. J'allai revêtir mon uniforme et je me rendis au chef-lieu de ma légion.

Là, je vis tous les citoyens, comme depuis le rétablissement encore récent de la garde nationale, sans se permettre d'énoncer aucune opinion politique, et chacun renfermant en lui-même son opinion, s'accorder unanimement sur leur devoir de garantir la population des vexations des mauvais sujets, et, autant (|ue possible, des vexations des soldats étraniiers.

Le premier dimanche d avril , j'avais

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voulu entrer clans les Tuileries. Les grilles étaient fermées, et l'on voyait sur les terrasses des factionnaires russes ouprusiens, en remplacement de nos vieux grenadiers. Je fis le tour, et je me trouvai, comme le dimanche précédent, sur la place Louis XV. J'aperçus de loin un groupe de curieux rassemblés. J'approchai; c'était le petit âne savant et son maître qui lui faisait hïre ses excercices.

Ce jour-lày le maître disait à Tâne r « Vive » l'empereur de Russie! » — » Oui! oui! n semblait dire l'âne en haussant et baissant la tête d'une manière affirmative.

— « Vive le roi de Prusse î disait le maître. )i Vive l'empereur d'Autriche ! Vivent tes » cosaques l » — <( Oui ! oui ! » semblait répondre l'âne, en répétant les mêmes signes affirmatifs. — (( Vive Napoléon ! » dit enfin le maître. I^e petit âne , saisi d'une brusque colère , agita vivement la tête de gauche adroite, comme pour dire « Non ! non I non ! »

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Ce petit divertissement amusa beaucoup quelques officiers étrangers qui faisaient partie du groupe. Je me gardai de leur dire que, huit jours auparavant, Tintermède de Tâne savant se dénouait tout autrement.

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