L.\ PATRIE.— L'INTERET PERSONNEL
Bonaparte avait cessé derégner; nous avions un gouvernement provisoire. Ce fut alors que tous les yeux se tournèrent avec espoir vers l'ancienne famille de nos rois. Ce n'était pas contre les rois, c'était contre leur cour que la révolution avait commencé. On se souvenait que le prince qui était appelé à régner avait lui-même , dès les premiers momens, noblement manifesté son amour pour le peuple.
En ma qualité d'adjudant , j'avais de nombreuses relations avec les officiers du corps. Notre clief de bataillon était un savant, membre de l'institut, métapbysicien, moraliste, grand philanthrope, homme de
bien, mais un peu rêveur, vivant clans les abstractions et dans l'idéal, apôtre ardent de 1.1 perfectibilité. Au moment de la chute de Napoléon, voyant l'effervescence générale, le zèle des citoyens et le vif intérêt que chacun prenait aux affaires publiques , il crut reconnaître dans la nation les nobles élans d'amour de la patrie qui l'avaient animée en 1789. Le capitaine de notre compagnie de grenadiers , ancien avocat , ayant passé sa vie a l'audience ou dans son cabinet, au milieu des dissensions, des débats , des passions de ses cliens, ayant observé pendant trente ans le réel , le positif de la société , soutenait que le régime impérial avait enraciné parmi nous de fatales habitudes de vanité, de cupidité, et que dans presque toutes les âmes l'intérêt personnel étouftait Tamour de la patrie.
Il circula un bruit que plusieurs grands officiers de Fempire , ayant déjà déserté la cause de leur maître , défendaient leur pro-
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pre cause avec chaleur, et voulaient que , dans la nouvelle constitution qui se préparait, leurs titres, leurs honneurs , leurs dignités , ce qu'ils appelaient leurs droits , fussent reconnus , conservés , assurés, a Eh » bien ! dit le capitaine des grenadiers au » chef de bataillon , croyez-vous que ceux- » là soient guidés par l'amour de la pa- » trie ? )) ■ — « Ah ! j'en rougis pour eux , w répondit lechefde bataillon. Dans la ter- » rible crise où se trouve la France, songer » à soi! songer à soi au moment ou la rai- » son, l'honneur, la nécessité nous comman- )) dent impérativement de songer à tous ! »
— « Que voulez-vous ? dès qu'un homme a » obtenu quelque avantage sur les autres , M qu'il le doive à ses talens , à ses services » ou à l'abus, à l'usurpation , à une ttadi- » tion héréditaire, n'est-il pas naturel qu'il » tienne le langage du privilège , et qu'il )> dise: mon droit, monbien, mapropriété?»
— «Oh! grâce au ciel, il ne s'agit ici que de » quelques individus, et ce n'est pas ainsi
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» que pense l'élite , ni même la masse de
» notre généreuse nation. »
Lorsqu'ils lurent ensemble la constitution faite par le sénat, et qu'ils en vinrent à cet article où les sénateurs stipulaient un traitement pour eux; «Eh bien))! dit le capitaine au clief de bataillon, a croyez-vous )) qu'il n'y ait pas d'intérêt personnel dans
» nos machines à sénatus-consultes? »
« J'en suis confondu, reprit le commandant. » Au mépris de la patrie , en présence de
^) l'Europe ! » — « Que voulez-vous ? ils
» cessent d'être esclaves, et ils restent cu- » pides. )) — <f Oh ! combien elle doit géy> mir d'une pareille sottise , cette noble » et courageuse minorité du sénat qui , de- » puis quinze ans , s'est toujours inutile- » ment opposée aux usurpations du pou- » voir ! i)
J'étais présent à ces dialogues entre les deux officiers de la garde nationale. Je dois l'avouer; en partageant tout haut l'indignation que ces actions d'intérêt personnel ex-
TOM. III. Le Gililas, «
citaient dans leurs âmes, je me disais tout bas : «Eh! mais, ces grands officiers, ces sé- )) nateurs, ont-ils si grand tort de profiter )» de leur position pour assurer leur sort?» Puis j'ajoutais : « N'est-ce pas une excuse, D) n'est-ce pas un exemple pour moi ? Si c'est )) ainsi que se conduisent des hommes élevés » en dignité , pourquoi donc nous autres » gens du peuple hésiterions-nous à reje- » ter beaucoup de scrupules comme trop » lourds? Né dans une classe obscure, jouet » des circonstances, ballotté par les événe- )) mens, presque toujours aux expédiens , :» j'ai pris le parti du moment; j'ai crié vive )) le vainqueur; dois-jeen rougir? J'ai songé » à moi; mais je ne m'étais pas chargé de » songer aux autres. Je vous le demande, le 3) perruquier Laurent Giffard est-il pire que » beaucoup de sénateurs de Bonaparte ?» Je fus commandé avec une partie des grenadiers de mon bataillon pour aller audevant de ]Monsieur. Avec quelle bonté il nous accueillit! Nous étions partis portant
des bouquets blancs dans les canons des fusils; nous revînmes avec des rubans blancs à la boutonnière. Ce fut nous qui portâmes les premiers l'ordre du lis. J'ai donc enfin une décoration ! Sans jamais avoir osé en faire partà personne, je m'étais toujourssenti possédé du désir d'être décoré. Jusque-là ce désir avait été sans espoir. Quel dépit pour moi de voir tous mes anciens collègues porter un ruban rouge ou au moins le ruban bleu de l'ordre de la réunion ! A mon tour , m'y voilà ! Avec quelle fierté je rentrai dans Paris! je n'avais qu'un chagrin , c'est que ce ruban ne se faisait pas assez remarquer sur les revers blancs de notre uniforme de la garde nationale. Dès ce moment je cabalai avec plusieurs pour faire changer la couleur des revers ou celle du ruban.
Le jour de l'entrée de Monsieur , et le jour de l'entrée du roi, la bonne madame Lefèvre était avec sa fille à une fenêtre chez une de ses amies qui demeurait rue Saint-Denis. Comme elle partagea l'en-
thousiasme général ! Non , ce n'était point l'intérêt personnel qui animait cette cligne femme ; que gagnait- elle au retour du roi ? Ilien ; mais elle y voyait le gage du bonheur public. Qu'elle était heureuse que le trône fût occupé par ces princes auxquels, dès sa plus tendre enfance , elle avait voué son respect et son amour !
Le jour de l'entrée du roi , tous les citoyens , les meilleurs royalistes , les ennemis les plus acharnés de Bonaparte , ne purent voir, sans une profonde émotion, cette vieille garde qui accompagnait la voiture royale. Depuis plus d'un mois nous n'avions aperçu que des soldats étrangers; et c'est l'élite de notre armée qui s'offre à nos regards, servant d'escorte au roi ! Un autre spectacle vint bientôt nous distraire: une foule immense et tumultueuse de nobles de l'ancien et dunou^eau régimes, d'officiers généraux à cheval, suivaient la voiture du Roi; ils étaient sans ordre; leurs chevaux se pressaient; cette troupe
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avait l'air d'une mêlée. Cette circonstance amena un nouveau dialogue entre notre chef de bataillon et le capitaine de^ grenadiers. « Qu'en pensez-vous? » disait le capitaine ; (( est-ce l'amour de la patrie » ou l'intérêt personnel qui leur donne M tant d'ardeur ? Comme ils vont se » disputer les places et les honneurs sous » le nouveau gouverneeient ! comme les » voilà déjà qui se pressent et cherchent à » se passer les uns les autres pour être )^ plus près de la calèche royale! » Je reconnus parmi tous ces cavaliers courtisans le général Dérigny , qui s'était empressé d'accourir; je reconnus M. de Rinville en grand uniforme d'officier de la garde nationale achevai; je reconnus plusieurs personnages qui avaient suivi Marie-Louise à Blois , et qui s'étaient hâtés de revenir pour assister à l'entrée du roi.
Notre joie augmenta encore lorsque nous vîmes les murs tapissés d'une affiche que toute la population s'empressait de
lire; c'était la déclaration royale faite à Saiiit-Ouen, le 2 mai i8i4, celle qui a précédé la charte , et qui en renferme tous les élémens.
Placé au dernier rang d'un groupe, je lisais difficilement. Il y avait devant moi un homme assez gros en uniforme ; après avoir lu , il se retourna pour faire place à d'autres 5 et je reconnus mon ami Durosay : « Eh bien ! lui dis-je , vous devez » être content? » — a Oui , oui , trèsi) content! des chicaneurs pourront faire » des réflexions sur quelques formes , non x> sur le fond ; le roi nous donne tout ce » que nous pouvions désirer. »
Durosay m'emmena dîner chez un traiteur des Champs-Elysées. « Il y a bien » long-temps , me dit-il , que je suis venu » dans cette maison pour la première fois. » C'était avant la révolution ; elle avait pour » enseigne , au Jardin royal. Depuis , sous » le directoire, j'y ai fait un repas de corps, » c'était alors le Jardin national. Il y a six
» semaines, j'étais d'une noce qui s'est faite » ici , au Jardin impériaL Voilà la pre- » micre enseigne revenue; lisez : au Jary> din rojal. »
Après dîner nous rencontrâmes dans la cour des Fontaines Jérôme Grindat, toujours avec son violon et sa poche de velours d'Utrecht rouge , qui, éclairé par les illuminations, chantait d'une voix forte: Vwe Henri IV !
Parmi les auditeurs de Jérôme, j'aperçus madame Lefèvre et sa fille ; j'allai les joindre. Madame Lefèvre Dleurait de plaisir d'^entendre la chanson du bon roi. Je fus bien surpris de voir auprès d'elles le jeune Henri Beaumont. Le matin même il était arrivé avec le général Dérigny. Quel bonheur pour Rose et madame Lefèvre î Henri avait le bras en écharpe , mais sa blessure était légère ; il s'était distingué ; il avait pour ainsi dire multiplié les belles actions: sans lui, son général allait être fait prisonnier; après la bataille de Craon-
ne , il avait sauvé une jeune dame sans clé fense clans un château oîi les cosac[ues allaient, mettre le feu. Avec quelle tendresse, avec quel orgueil Rose l'écoutait , le regardait î elle semblait fière que ce jeune homme si intrépide fût son cousin. Henri souriait et paraissait jouir aussi d'entendre la chanson de Jérôme. La grande douleur dont son âme avait été navrée à la nouvelle de l'occupation de Paris faisait place à l'espérance. Le matin , il n'avait point accompagné son général dans le groupe des
cavaliers courtisans; mais il avait lu la déclaration de Saint-Ouen. a Je ne connais » point nos princes, me dit-il ; je n'ai » point souffert des fautes que Ton a re- » prochéesà leur cour; je suis Innocent des )) maux qu'on leur a faits ; mais les voilà :») qui assurent à la France un gouverne- « ment libre, sage, fondé sur la justice » et la raison ; quelle reconnaissance, quel )> dévouement j'aurai pour eux ! » Aux discours de ce jeune homme, je me sentais
un désir d'être meilleur, comme je me sentais un encouragement à être pire à l'aspect de ces dignitaires si bons calculateurs pour eux-mêmes.
Ces grands-officiers , ces sénateurs , ces cavaliers courtisans et moi-même, nous ne songions qu'à nos intérêts ; Henri s'oubliait et ne voyait que la patrie.
Fm DU PREMIER LIVRE.
II^ PARTIE. —ir. LIVRE.