‹ Le Gilblas de la révolution (volume 2)Chapitre 4 sur 17 · BELLES ESPÉRANCES. FU>ESTE ÉVÉNEMENT · texte numérisé non relu

BELLES ESPÉRANCES. FU>ESTE ÉVÉNEMENT

Nous attendions l'accomplissement des belles promesses du marquis: le temps se passait, et rien n'avançait. Je continuais mes fonctions d'huissier de cabinet ; et précisément parce que je me flattais de les quitter bientôt pour de plus belles, je les trouvais ennuyeuses et humiliantes. Ma femme n'allait plus voir M. de Rinville elle me le disait au moins; c'était moi qui de temps en temps allais lui présenter mes très-humbles hommages. Quelquefois il me semblait queje lui étaisimportun ; il me traitait avec toute la fatuité d'un jeune marquis

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de l'ancien régime. Comme j'étais habitué à voir mon patron , M. le duc Dorbès , verser Je Teau bénite à tous ceux qui s'adressaient à lui, je m'imaginai qu'il en était de même chez tous les grands seigneurs de la nouvelle cour, et je pensai que M. le chambellan de Rinville, en m'étalant tous les bienfaits qu'il se proposait de répandre sur nous, m'avait aussi donné de vaines promesses. Je crus devoir faire part de mes soupçons à ma femme. Il m'était impossible de m'adressera quelqu'un qui fût plus en état de me comprendre. Encore plus irritée que moi de ne voir aucune de ses espérances se réaliser, ma femme me dit avec beaucoup de vivacité que le marquis était un traître, un menteur qui nous avait endormis par de belles paroles , mais qui ne ferait rien ni pour son fils , ni pour elle, ni pour moi , si nous ne lui prouvions par des démarches actives que nous n'étions pas ses dupes. « Je ne sais, disait-elle, » jusqu'à quel point il est engagé avec nous;

w mais, enfin, j'ai entre mes mains une :» déclaration que Henri, mon cher Henri ):> est son fils. Quand cela ne nous servi- » rait qu'à faire du bruit.... c'est quelque )-> chose, c'est beaucoup.... c'est tout avec » les personnes qui craignent que leur con- )) duite ne soit découverte. Si vous m'en )) croyez», continua ma femme qui se laissait toujours emporter par la pétulance de son caractère , « dès demain j'irai chez lui , » je lui ferai peur , et il faudra bien qu'il » tienne ses promesses. » J'étais si fatigué des lenteurs du marquis que je laissai ma femme maîtresse de se conduire à sa fantaisie.

Elle se présenta chez M. de Rinville Elle parla , elle pressa, elle pria , elle menaça. Le marquis lui répétait vainement tout ce qu'il rn avait dit; plus il cherchait à lui imposer silence , plus elle élevait la voix , plus elle mêlait dans ses discours les mots de femme trompée, d'enfant abandonné: « Mais j'ai des droits, des titres;

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» je les ferai valoir.» Le marquis était an supplice, d'autant plus que ce jour même il attendait le père de la deuioiselle qu'il devait épouser, pour aller avec lui conférer sur les articles du contrat chez le notaire. Ce ne fut qu'à grande peine qu'il parvint à l'apaiser; mais il n'en était pas quitte.

Le lendemain elle revint; elle revint avec son fils. Elle était plus furieuse, plus menaçante que Ja veille. Le jeune enfant était honteux pour sa mère et pour lui du rôle qu'elle jouait^ du rôle qu'elle lui faisait jouer. Il la suppliait de se calmer. Vains efforts! elle donna deux jours au marquis | our réaliser ses promesses, après lesquels elle devait publier la déclaration qu'elle tenait de lui; et encore.... jusque-là, ne promit-elle pas de le laisser tranquille. Le marquis épouvanté accourut lui-même me trouver dans le cabinet de son excellence. Il m'assura que son contrat de mariage devait être si^né le soir même, et f,ue nous h'aurjons rien

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perdu pour attendre. En vérité , le pauvre homme me fit pitié. Il craignait plus que moi que les premières aventures de ma femme ne fussent connues. « Ta femme est )) un démon; me disait-il! elle était si douce )) quand nous jouions la comédie ensem- » ble! » Je lui donnai ma parole que j'emploîrais tout mon pouvoir pour qu'elle cessât ses scandaleuses démarches , qui en effet me semblaient de nature à faire encore plus de tort a ma femme et à moi qu'au marquis lui-même.

Je parlai à Thérèse ; elle ne voulut pas m'entendre. Elle prétendit que la marche qu'elle avait prise était la meilleure , et que, pour nous réduire au silence, jM. de Rinville serait obligé aux plus grands sacrifices. c( Je le connais mieux que vous! » me disait-elle. Je ne sais si en effet elle avait bien calculé , ou si ce qui arriva partit de la pure volonté du marquis; mais le soir même ma femme fut engagée à venir signer chez un notaire la minute d'un acte

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j)ar lequel le marquis lui accordait sur tous ses biens une pension très-suffisante, et réversible en totalité après elle sur la tête cle son fils. De plus elle reçut une 1 ettre qui lui annonçait que le jeune Henri Beaumont , en considération de ses travaux et de ses succès , était nommé à une bourse entière au Lycée impérial. « Eh » bien! w me dit ma femme toute triomphante, (( avais-je tort? Il ne fallait que » l'effrayer pour le faire agir. Maintenant » ne devons-nous pas nous regarder tous » comme heureux , très-heureux ! nous M n'avons plus rien à désirer. » — « Oh ! )) mon Dieu, non! )> dis-je en souriant avec amertume, « voilà une bourse pour » votre fils, une j^ension pour vous : il ne » nous reste rien à désirer, rien,.... si ce )) n'est cette belle place qu'on devait me » faire avoir. » — « Elle viendra , elle ar- » rivera , w reprit ma femme en souriant à son tour, « ou sinon, j'irai de nouveau

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Les droits-réunis étaient établis depuis quelques années. Les employés formaient comme une armée ou il y avait de frcquentespromotions.Le lendemain, je reçus, presque en même temps, un billet de mariage de monsieur le chambellan de Rinville avec mademoiselle Eliza F***, et un papier, un brevet, une commission qui me nommait contrôleur de ville.... « Oh! c'est » charmant , » m'écriai-je après avoir lu les premiers mots , « le marquis tient )) toutes ses promesses! me voilà nommé, >♦ et nommé à une fort jolie place, à une » place de finance. » — « Quand je vous di- » sais, monsieur, qu'on pouvait compter » sur les promesses de M. de Rinville ! L'ai- » mable et digne jeune homme! il n'a ja- » mais trompé personne,... personne que >* moi... le perfide! l'infidèle! le parjure î » ajouta-t-elle avec volubilité en froissant dans ses mains le billet de mariage. « Le » voilà donc marié!.... allons, »ajouta-t-eIle en soupirant , « il ne convient pas d'en dire

» du mal clans un moment où il se conduit » aussi bien pour nous tous. Achevez votre » lecture, monsieur; qu'est-ce que c'est » que cette jolie place de finance qu'il vous » fait obtenir? » — « Dans les droits-réu- » nis,... contrôleur de ville,... chef du servi- » ce... » puis j'ajoutai: «^ Roanne, dépar- )) tement de la Loire. » — « Qu'est-ce que « vous dites, » repartit ma femme avec la même rapidité; « comment? ce n'est pas à » Paris ? c'est en province ! dans le départe- » ment de la Loire! à Roanne! Eh! mais , ;) c'est une déportation. Je n'irai pas; j e n'en » veux pas : je ne veux pas quitter Paris. » Allez à Roanne , si vous voulez; moi , je » reste. » J'essayai de lui faire entendre raison; mais il n'y eut pas moyen. « Qui! » moi! je quitterais mes habitudes , mes » sociétés , ma bouillotte , pour aller vé- )) géter en province! N'y comptez pas. » Il fallut qu'en adressant mes remercîmens à M. de Rinville je lui exprimasse les regrets de ma femme, et la ferme résolu-

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lion qu'elle manifestait cle ne pas aller à Roanne. Mais le marquis n'entendait pas la chose comme ma femme. ' Craignant les emportemens cle Thérèse , il désirait surtout qu'elle s'éloignât, et il aurait été bien fâché de me faire avoir une place dont la résiclence fut à Paris. Il se garda de m' avouer son véritable motif; mais il me fit beaucoup valoir les avantages de ia place qu'il m'avait obtenue dans le département de la Loire. Au moment où Ton établissait les droits-réunis, c'était une véritable fortune de s'y trouver employé. Avec du zèle et de l'activité, et mon esprit insinuant, entreprenant, audacieux , je ne pouvais manquer d'avancer très -rapidement, (c Aujourd'hui, me disait-il, les fî- » nanciers tiennent le haut rang partout. if Fais donc sentir à ta femme qu'elle va » se trouver la première dame de son en- » droit. Tu vas te trouver le Turcaret de » ta petite ville jusqu'à ce que bientôt tu j> viennes jouer le rôle de Turcaret à Paris,

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» et que ta femme puisse y représenter ï> en femme de qualité. »

J'allai faire tous ces beaux discours à madame Giffard. Lefèvre et sa femme essayèrent de la convaincre. Plusieurs personnes lui vantaient la vie de province , surtout quand on y jouissait de quelque aisance. Quelquefois elle était tentée de nous croire; mais sur-le-champ elle pensait aux charmes, aux délices de la capitale , et elle ne voulait pas aller à Roanne. Qu'elle avait tort de tant se débattre !...

Elle continuait de donner à jouer, et elle était devenue joueuse. Elle passait toutes les nuits à la bouillotte. Elle no pouvait ni perdre ni gagner de sang-froid , et elle se trouvait dans une agitation perpétuelle. Son fils tomba malade. Elle le fit venir chez elle, ne voulut point prendre de garde; elle le soigna, le veilla ellemême. Henri n'était point en danger ; mais sa mère s'obstinait à l'y croire , et elle éprouvait les plus cruelles angoisses. Le

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jeune homme guérit ; la joie de la mère tenait du délire. Elle était excédée de fatigue... Au lieu de se reposer, elle reprit ses habitudes. Le jour même oii elle cessa de veiller son fils, elle passa la nuit entière à jouer, elle gagna; le lendemain, elle joua encore jusqu'au matin , elle perdit. Son sang était enflammé; le soir, une fièvre violente se déclara.... Trois jours après elle n'était plus.

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