GIFFARD QUITTE PARIS
Mourir si jeune ! Pauvre Thérèse ! Que de qualités aimables et bonnes la légèreté, la pétulance de son caractère avaient altérées ! Que son étourderie , sa vivacité lui avaient amené de fautes et de chagrins! Malgré tous les sujets de plainte que j'avais pu avoir contre elle, je la pleurai, je la regrettai bien sincèrement. C'est dans ces momens douloureux, oîi Ton est séparé pour toujours que les affections reprennent toute leur première force. Je ne me souvenais plus de ses caprices , de ses emportemens ; je ne pensais qu'à sa bonté , qu'à sa tendresse pour tous les êtres qui l'in-
téressaient , et au milieu de ma vive ec profonde douleur, je me reprochais mes torts envers elle , qui peut-être avaient provoqué les siens. Je n'ai pas besoin de dire combien elle fut regrettée par sa sœur et son estimable beau-frère. Ils n'avaient cessé de blâmer notre conduite ; ils n'avaient cessé de nous aimer. Madame Lefèvre pleurait sa première amie , sa meilleure amie , pour qui elle avait eu toutes les sollicitudes d'une sœur et d'une mère. Mais celui qui sentit le plus vivement la perte de Thérèse, ce fut son fils, le jeune Henri Beaumont. Il se trouva tout a coup éclairé sur le secret de sa naissance par les mots qui étaient échappés devant lui , et quoiqu'on se fut gardé de lui rien révéler. Ce fut un spectacle bien solennel et bien triste, m'a-t-on dit , de voir ce jeune enfant enveloppé d'un lugubre manteau , la tête couverte d'un large chapeau d'où partait un long crêpe, pâle, l'œil sec, car il ne pouvait pleurer, considérant la fosse
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OU l'on venait de descendre sa mère, comme si on lui arrachair. tout ce qui l'attach-ai!: au monde. Bientôt il sortit du triste lieu, et courut à pas presses vers le logement d'Agathe. J'étais seul avec elle et avec sa fille. Henri se jeta dans les bras de sa tante. « Il me reste encore une mère , )) s'ëcria-t-il ; mais que celle que j'ai perdue » était bonne! et comme elle m'aimait! » Il put enfin se soulager par ses larmes. Il ne parla plus; mais que d'amitié il témoignait à sa tante, à Lefèvre,'à sa petite cousine, et même à moi! Pendant que nous étions tous ensemble livrés à notre douleur, nous fûmes bien surpris de voir arriver monsieur de Rinville. Il se dérobait aux fêtes de son mariage tout récent , pour venir pleurer avec nous la femme qu'il avait aimée. Avec quelle tendresse il embrassa son fils! « Je sais tout, j'ai tout de- )i viné, lui dit ce jeune homme, vous êtes » mon père; je suis un de ces enfans nés » hors du mariage!... Quand bien même mes
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» observations et les mots échappés dej) vant moi ne m'auraient pas entièrement )) éclairé, la douleur que vous cause la » perte de celle qui fut ma mère dissi- » perait tous mes doutes. Oh! monsieur, » je ne réclamerai jamais de droits; je ne » chercherai jamais à porter le trouble » dans votre famille î Je n'implore de vous M que la permission de continuer à vous » appeler entre nous, jamais devant le y) monde , de ce doux nom de père ; ce » sera ma consolation , à présent que je n'ai » plus de mère. » Le pauvre orphelin fondait en larmes. « Ahl » disait le marquis à Lefèvre, « les hommes, dans leurs folles » passions, se permettent des actions qu'ils » regardent comme frivoles, et qui de- » viennent de grands crimes par leurs con- )) séquences. Pauvre Thérèse ! sans moi )) elle aurait vécu heureuse. »
Depuis la mort de ma femme , Henri semblait m'aimer davantage, et moi, je n'éprouvais plus pour lui aucune antipa-
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ihie. Nous pleurions ensemble. Cependant il n'y avait plus rien de commun entre ses intérêts et les miens. Celte pension que le marquis avait assurée à sa mère lui appartenait en entier ; je n'y avais aucun droit. Ce fut son oncle Lefèvre qui fut nommé son tuteur, comme il l'avait été de sa mère. Me voilà donc veuf, sans enfans , et libre comme un garçon, comme si je n'eusse pas été marié. J'avais accepté cette place de contrôleur de ville à Roanne avant la mort de ma femme, et sa mort ne fit que me fortifier dans ma résolution. J'étais loin d'être attaché au séjour de ce Paris oli j'av:*is joué un rôle si brillant et où je jouais un rôle si humble et si précaire. Je me faisais , au contraire, une douce idée d'aller briller en province ; puis dans ma vanité je ne doutais pas que je ne fusse bientôt contrôleur principal , inspecteur et directeur dans quelque bon département. C'était là que je voulais borner mon ambition. Je vivrai» traiiquille, n'ayant que des fonc-
tiens faciles, mais bien lucratives et prèsque honorables.
Il y avait dans les clroiîs-réunis , sans nie compter, beaucoup de gens comme il faut. En allant dans les bureaux de la rue Saintc-x\voye, je me liai avec un camarade qui avait de l'esprit , de l'instruction , de la littérature. L'empereur était alors dans tout l'éclat de sa gloire , dans toute la force de sa puissance; et cependant toujours léger, vain, et pour fa ire 1 homme d'importance, je nie permettais de m 'expliquer en frondeur, en mécontent. Je laissais voir quelque espérance de changement.
« Quelle folie , me disait le camarade dont je m'étais fait l'ami , et qui aimait à parler avec emphase, u voyez donc ce qui ;) se passe chez nous et dans l'Europe ! » Voyez nos poëtes montant leurs lyres » pour célébrer le grand vainqueur. C'est » pour chanter le héros vivant que de jeu- » nés auteurs tragiques représentent les « combats des ariciens temps; c'est pour
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» l'enct-nser que les hisloriens de cette épo- » que eritrepreniient leurs annales. Les faii> seurs de feuilletons, les journalistes, » cette classe d'hommes de lettres née » de la révolution et qui est devenue si >) dominatrice dans notre littérature , par- » tisans secrets de l'ancien régime, sont >> obligés de prendre pour passe-port l'éloge » le plus pompeux du conquérant qui a « déjà recréé presque toutes nos ancien- » nés aristocraties et qui en a fondé de 3> nouvelles. Voyez avec quelle adresse , « pour détourner l'attention publique des >y grands intérêts nationaux, on l'appelle >y sur des procès bizarres , sur des querelles » littéraires ou musicales, sur les prix dé- » cennaux ou autres bagatelles. Le sénat » semble n'avoir été institué que pourcon- » sacrer le pouvoir de Fhomme qui règne » sur la France; il n y a plus de tribunat ; » il ne reste pour adopter les lois et voter » Timpot qu un corps législatif sans voix » et sans volonté! Toutes les puissances
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» continentales sojitses alliées. Leurs am- M bassadeurs semblent être les représentans » de vassaux placés près de la cour des )) Tuileries pour recevoir et transmettre )) avec un empressement servile les ordres » du suzerain. L'Angleterre seule , et l'Es- » pagnequi vient de laisser poindre quelque » résistance, pourraient nous donner un )) reste d'inquiétude ; mais la France n'en » est pas moins au comble de la grandeur » et de la prospérité. Une nouvelle guerre » déclarée n'est que le signal d'une vic- » toire aussi prompte que décisive , d'une » conquête aussi facile que brillante. Tou- » tes les places fortes du vieux continent » ne sont-elles pas occupées par des gar- » nisons françaises? Et nos armées, trans- » portées bien par delà nos frontières, se j, recrutent cliaque année d'une nombreuse )) conscription ; loin de s'épuiser par leurs » pertes, elles apparaissent à cbaque cam- » pagne plus fortes et plus valeureuses. » Les manufactures et le commerce ne
sont-ils pas dans l'état le plus florissant? les arts portés au plus haut degré de perfection? Les sciences n'ont-elles pas fait et ne font-elles pas encore d'immenses et rapides progrès? les artistes et les savans ne sont-ils pas honorés et magnifiquement récompensés? Il n'y a plus de liberté , mais il y a de la gloire. Les nations étrangères ne nous aiment pas, mais elles nous redoutent. Je n'avancerai pas que l'empereur soit universellement chéri ; mais il est craint , mais il est respecté par le petit nombre de mécontens de l'ancien régime ou du régime populaire ; mais il est universellement admiré; la France et l'Europe se taisent devant lui. »
A ce beau discours de mon camarade, je compris que je devais me taire comme la Franceet l'Europe. « En effet , nie disais- » je, presque tous les émigrés, comme )) M. de Rinville , sont attaches au char de )^ Bonaparte. Que d'anciens patriotes ont ,
» comme le général Dérigny , déserté les » autels de la patrie pour se vouer au )) culte d'un homme! que de philosophes, » comme M. de Volnis , se consolent )> de l'anéantissement de la liberté de la » presse par des pensions et des rubans! >> Dans toutes les courses que je fus obligé de faire, avant d'aller prendre possession de ma place , je rencontrais au coin de chaque rue Jérôme Grindat , ou quelques-uns de ses confrères , chantant à haute voix, la gloire du grand Napoléon : « C'en est fait, ajoutais-je ; rien ne peut ;) ébranler sa puissance. »
ClIAPiTRE lil.
ClIEiAIIN DE GÎFFARD DANS LES DRr)lTS- R h: U N i S . — P R E i-SI I È R E RETRAITE.
J'arrivai à Roanne bercé par les plus douces espérances. Je comptais beaucoup pour m'avancer sur la diligence et l'exactitude que j'apporterais à mes fonctions. Je comptais beaucoup sur la bonne opinion que ne pourrait manquer de prendre de moi l'administration centrale en voyant combien l'ordre et l'activité rendraient mes produits considérables ; mais je comptais encore bien plus sur l'appui que je me procurerais près le directeur et l'inspecteur du (iépartement par mes rapports, mes petites ilatteries , mes petites intrigues. C'est ainsi
que je m'étais élevé rapidement dans les fournitures militaires. Mais quand j'avais été à l'armée d'Italie, j'étais jeune, alerte; entreprenant; au moment ou j'entrais dans les droits-réunis, j'npprochais de la quarantaine. On se croit jeune encore à cet âge; mais comme déjà, sans qu'on s'en doute, on est méticuleux, incertain, pare|seux! on s'imagine encore être leste , et l'on est déjà lourd.
a Quel chemin rapide je vais faire dans » les droits-réunis! » m'étais-je dit. Hélas! ce chemin ne fut en effet que trop rapide ! Contrôleur de ville et chef du service , bien décidé à flatter mes supérieurs , je me permis une morgue insolente dans mes relations avec les employés subalternes et les contribuables. Comme j'avais des préférences que les autres appelaient des injustices, comme, suivant mon habitude, je me livrais à mon amour pour les plaisirs , (jue j'étais d'ailleurs négligent et paresseux, après la première année , je fus appelé a une
autre résidence , mais avec le simple grade de commis à cheval. Cela me donna beaucoup d'humeur ; je me plaignis, on n'écouta pas mes plaintes : je criai, je tempêtai; on me conseilla de me taire; par prudence je me tus. Pour m'étourdir je continuai de me livrer aux plaisirs; mais déjà mes plaisirs ne pouvaient plus être bien délicats. Il en résulta des erreurs dans mon service; puis des accusations de connivence, de faveur pour les débitans chez lesquels j'allais boire. Je fus de nouveau appelé à une autre résidence ; mais cette fois , ce fut en qualité de commis à pied , le dernier grade du service. Il n'y avait plus moyen de faire l'homme d'importance avec personne ; il me fallut être humble et obséquieux avec tout le monde. Plus j'avais d'humeur, plus je buvais, et moins je remplissais bien mes fonctions ; je fus révoqué. On le voit; je fis un chemin trèsrapide, mais ce fut un chemin rétrograde. A la nouvelle de ma révocation, je me
livrai au désespoir. Oh! combien je regreLtais ma petite place d'huissier de cabinet de monseigneur!
Le soir, j'allai au cabaret. J'étais seul; je grignotais une petite croûte de pain tout en buvant. Au prem.ier verre, j'étais atrabilaire et misanthrope ; au second , je tombai dans l'attendrissement ; dès le troisième , je. m'égayai, jeme consolai. Ah ! que les buveurs sont heureux ! « Que peuvent )) être tous les accidens de la vie pour une » âme éclairée et ferme, me disais-je ?des » choses prévues et auxquelles elle est » préparée. » Puis , repassant ma vie dans ma mémoire , je pensai que toutes mes catastrophes, et surtout la dernière, avaient été méritées; donc je devais les sabir avec résignation. Bientôt je m'en félicitai : (( Giffard, mon ami, comment avez-vous » vécu jusqu'ici? Toujours dans les chaî- » nés de la dépendance : tour à tour per- » ruquier, brocanteur , secrétaire patriote >i d'un district, copiste semi-aristocrate d'un
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» écrivain soi-disant philosophe , complai-
)) sant d'un fat , esclave de vos maîtresses ,
» comédien de société, soldat d'un corps
;) d'émigrés, petit commis aux vivres, co-
» médien de province, chaud patriote par
)) peur, journaliste réacteur par entraîne-
» ment, fournisseur, capitaliste, mari
» tour à tour indulgent et jaloux, député
» pendant quelques jours, directeur de
» spectacle et bientôt prisonnier à Sainte-
)i Pélagie , dupe de fripons , et , dans un bel
i) élan de probité, ne dupant personne,
» courtier cliambrelan comme jadis vous
» aviez été perruquier marron , huissier de
» cabinet d'une excellence, apprenti maltô-
» tier et buveur intrépide !.. Tu as brillé ,
» tu as souffert ; et te voilà ! Eh bien ! déli-
)) vré aujourd'hui de tous ces liens si chers
» et souvent si importuns de famille et de
» ménage , affranchi de toutes ces chaînes
) d'affaires et de places, il ne s'agit plus
i> que d'être assez fort pour te dégager de
» tes désirs et de tes passions. C'est de
>i bonne heure. A peine as-tu passé ta qua- ;) rantième année... tant mieux! tu seras » sage et heureux plus long-temps. Oui, » plus d'ambition, plus d'amour, plus » d'avidité... Tu n'as à songer qu'à toi, à )) toi seul; un homme peut toujours se » suffire. En ayant pour seule joie ma >) Louteille, au fond de laquelle je trouve- » rai une source inépuisable de méditay) tions philosophiques , de réflexions mo- H raies, d'observations politiques, diplo- » matiques et satiriques , je peux vivre in- )i dépendant au miHeu de cette France )) asservie , où l'on a dédaigné d'employer » mestalens.... » 3e me fis barbier dans un village du Dauphiné.
J'avais bien peu d'argent ; mais les frais d'établissement d'un barbier ne sont pas considérables. Le village m'offrait des ressources bien modiques , mais suffisante?. Outre les habitans qui m'accordèrent bien vite leurs pratiques, car je n'avais pour concurrent qu'un vieux confrère qui ,
DE LA iŒVOLUTION. ^S
voyant qu'il ne faisait plus rien , me résigna son fonds, j'avais presque autant de casuel (jue le curé. Ce village était sur les bords du Rhône ; et tous les bateliers qui s'arrêtaient le samedi se faisaient raser le dimanche. Il était traversé par une grande route , il y avait un relais de poste et un relais de diligence, de plus, une trèsbonne auberge ; et les voyageurs de la poste, de la diligence et de l'auberge me donnaient , grâce au ciel , beaucoup d''ouvrage. Je pus donc rester joyeusement fî-
èle à ma philosophie, après avoir repris mon ancien état sous une face nouvelle. L'élégant, le sémillant garçon perruquier de l'ancien régime à Paris, était devenu un barbier de village, tantôt grave et sentencieux:, tantôt amer, goguenard et malin, railleur des hommes et des choses , toujours bavard , questionneur, grand amateur des nouvelles publiques et privées.
Je menais une vie très-douce; j'avais pour société l'aubergiste et sa femme , le
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maître de poste, vieux garçon, maire de la commune, le curé, sa gouvernante, et son vicaire qui était homme de lettres.
Dans nos réunions de tous les soirs , on jouait, on causait, on parlait beaucoup de la chronique scandaleuse du pays ; et sur ce point, c'était moi qui, en ma qualité de barbier, bien au courant de tout ce qui se passait, était toujours le principal orateur. Je puis assurer que je brodais peu les aventures qui venaient à ma connaissance , seulement assez pour rendre la narration agréable à mes amis. Deux autres objets faisaient le sujet de nos entretiens : la littérature et la politique. Nous étions abonnés en commun au Journal de V Empire. Le vicaire avait le déparlement des lettres ; il était un véritable orthodoxe du feuilleton, admirateur fanatique et exclusif des morts , ennemi juré des réputations du jour pour peu qu'elles eussent de tendance à la philosophie , partisan prononcé des poètes qui chantaient la gloire impé-
riale, et grand détracteur de Voltaire. Le maître de poste et le curé avaient le département de la politique ; tous deux, ainsi que l'aubergiste et les deux dames , étaient enthousiastes de l'empereur Napoléon. Ils s'élevaient bien un peu contre la conscription , et l'aubergiste, de temps en temps, soupirait de Ténormité des droits-réunis , dans lesquels je m'étais bien gardé de lui dire que j'avais travaillé. Mais comme ils admiraient les profondes conceptions de cet homme de génie ! Le curé vantait surtout le concordat; le maître de poste, qui avait un neveu militaire et baron, savait gré à l'empereur d'avoir créé une nouvelle noblesse : j'étais fort utile a nos deux grands politiques.
Notre Journal de l'Empirenenousdonnait que des nouvelles tronquées, arrangées, et les bulletins de nos diverses grandes armées auxquels le curé lui-même disait qu'il ne fallait pas croire autant qu'à l'Évangile. Presque tous les matins , j'étais appelé à la poste
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OU à l'auberge ; j'aimais à causer et à faire causer les personnes que je rasais,... avec précaution toutefois , parlant tandis que je faisais agir le rasoir, et attendant que l'on eût parlé pour le remettre en mouvement. Malgré la prudence assez générale à cette époque qui engageait tous les citoyens de la France à parler peu et même à se taire sur les affaires publiques , j'avais l'art d'obtenir des voyageurs que je rasais par occasion, quelques confidences, quelques indiscrétions, quelques o/i dit y qui' ne se trouvaient pas dans le journal. Ces nouvelles n'étaient pas toujours bien positives; mais j'en formais des conjectures que je donnais à mes amis pour des vérités.
Cependant, toujours amateur des dames, j'étais poli, galant et respectueux avec la femme de l'aubergiste et la gouvernante du curé ; elles étaient toutes deux d'excellentes femmes de ménage, menant trèsbien l'auberge et le presbytère. Je leur
plaisais par mes récits ; mais je ne leur disais pas tout. Le lecteur dut-il m'accuser d'être resté fat au village , il y avait dans celui-ci de jolies filles et de jeunes veuves. Beaucoup me furent impitoyables ; toutes ne furent pas cruelles. Par amoux'-propre , je cachais que j'avais échoué auprès de quelques-unes; par discrétion, je ne me vantais pas d'avoir réussi auprès de quelques autres. J'avais commencé jadis un cours de chirurgie; je me fis bien venir de quelques mères en donnant à leurs fils des certificats pour les garantir de la conscription.
Je trouvai bientôt un autre passe-temps : un marchand de pommade , de papier et de menues merceries, qui prenait avec ostentation le titre de libraire , avait chez lui un magasin de bouquins dépareillés, parmi lesquels quelques bons livres qu'il louait aux habitans de la commune qui savaient lire. Presque tous ces livres étaient des romans , lecture bien douce et toujours
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attrayante pour un homme à imagination comme moi. Au milieu de ces lectures, qui me transportaient pour ainsi dire de la solitude oïl j'avais fixé mon séjour dans le monde que j'avais quitté , il me survint plusieurs fois des jegrets, des repentirs , des retours vers l'ambition, vers les places , vers la fortune. Ce n'était pas sans effort que je surmontais mes désirs. Je ne cherchais pas à me pénétrer des douceurs de ma vie actuelle. Bien peu sont contens de la vie qu'ils mènent : si elle est tranquille^ on la trouve monotone; si elle est active , on la trouve pénible ; mais je me remettais sans cesse devant les yeux les chagrins , les fatigues , les traverses que je ne manquerais pas de rencontrer en me lançant de nouveau dans le monde.
Un jour, j'avais trouvé chez le marchand de pommade un volume des romans de Voltaire. Je relisais Candide : lorsque j'en fus à ce chapitre fameux du carnaval de Venise , où six voyageurs se trouvent à la
même table que Candide , où tour à tour cinq serviteurs viennent respectueusement et en nommant chacun son maître , sire, et i^otre majesté ^ lui apprendre que sa gondole l'attend; où le sixième serviteur, toujours respectueusement et en appelant son maître , sire et i^otre majesté , vient lui dire qu'il ne sait plus où donner de la tête pour avoir de l'argent ; où enfin les six personnages avouent avec une gravité presque bouffonne qu'ils sont six rois sans trône, et que, pour passer le temps , ils sont venus se divertir au carnaval de Venise,... pressé par toutes les réflexions qui se présentaient à mon esprit , je posai le livre , et me plongeai dans les plus profondes méditations. « Eh! quel est l'homme, » me disais-je, qui soit arrivé à mon âge M sans se trouver, ou s'être trouvé déchu » de ses espérances ou des réalite's qu'il » possédait , tombé du rang où il s'était » élevé, ou repoussé de celui auquel il » aspirait. Et moi aussi , je suis un roi
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jî détrôné; j'ai été député, riche, et me )) voilà pauvre et barbier de village. Mais )) que d'autres dans le siècle où nous vi- )) vons , sont tombés de plus haut , ont i^ éprouvé des chutes plus lourdes, des chu- » tes égales à celles qui sont signalées par » rélève dePangloss! Nous appelons notre )) époque un temps de révolution; toutes )) les époques ne sont-elles pas des temps de » troubles pour quelque partie du monde. » C'est notre tour : au temps de Candide , » c'était le tour de la Turquie , de laRus- )) sie , de la Pologne, de la Corse , de :>■> l'Irlande. A cette époque, comme à la V notre , je vois les mêmes résultats. »
Au moment où je faisais ces réflexions , le vieux roi d'Espagne était à Marseille ; le jeune roi d'Espagne était à ^ alencey ; l'ex-roi de Suède parcourait la Suisse ; le roi de Naples était en Sicile ; le roi de Portugal était au Brésil ; le pape était en route pour Fontainebleau. « Oh ' me disals-ic , s'il leur prenait fansaisie , ou
» s'il leur était permis de se diriger inco- » gnito vers l'Adriatique , que de majestés , )) que d'altesses pourraient se trouver » réunies au carnaval de Venise! )>
FIN DU QUATRli:\IK LIVRE ET DE L\ PUEMIEKE PARTIE.
11«. PA!\TIE.-l^^ LIVRE.