‹ Le Gilblas de la révolution (volume 2)Chapitre 6 sur 17 · GIFFARD QUITTE SA. RETRVITE · texte numérisé non relu

GIFFARD QUITTE SA. RETRVITE

Il m'aniva un bonheur imprévu. J'avais toujours conservé des relations avec mon pays natal ; un vieux cousin de mon père mourut , et j'étais un de ses héritiers. Je fis le voyage de Quissac. Les affaires de la succession ne pouvaient être terminées qu après quel([ue mois. Je laissai ma procuration, et je vins reprendre mes fonctions de barbier dans inon village. A combien devait se monter ma part dans l'héritage du vieux: cousin? je n'en savais rien ; mais

Tespérance d'avoir bientôt peu ou beaucoup d'argent rendit plus fréquens mes accès d'ambition. De plus en plus , la vie du village me devenait insipide et d'un ennui presque accablant.

Je reçus une triste nouvelle de madame Lefèvre; elle avait perdu son mari. Je donnai des regrets bien sincères h cet excellent ami. Il avait vécu pauvre et beureux; mais combien je plaignais sa veuve! Elle m'apprenait parla même lettre que le fils de ma femme, Henri Beaumont, après avoir terminé avec distinction ses études, atteint par une conscription anticipée, était entré depuis dix-buit mois dans les gardes-d'bonneur. C'était son père, M. de Rinville, qui, continuant d'aimer le jeune bomme avec la plus vive tendresse , avait fait tous les frais de son équipement.

Nous étions à la fin de i8i3. Jusque-là , parmi les voyageurs qui me faisaient appeler à l'auberge ou à la poste, j'avais reconnu bien des personnes que j'avais vues

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h Paris ou ailleurs; je n'avais pas jugé à propos de m'en faire reconnaître. Jusquelà tous ces voyageurs , que je cherchais à faire causer, se répandaient en éloges de l'empereur. Depuis le désastre de Moscow on l'admirait encore, mais on commençait à s'inquiéter. Bientôt , il me sembla que l'admiration allait en diminuant, que l'inquiétude allait en croissant ; je ne sais pourquoi ce changement, dans le langage des voyageurs que je rasais, fît palpiter mon cœur, et redoubla encore mon ambition. Je croyais voir que de grands événemens se préparaient. Je sentais diminuer ma résignation au repos et à l'obscurité ; je sentais renaître l'amour du bruit, de la fortune , des places , et j'eus la fantaisie de me faire reconnaître par le premier voyageur que je me souviendrais d'avoir vu dans mes jours de gloire ou d'agitation.

L'occasion ne tarda pas à se présenter. Je fus appelé pour raser un des voyageurs de la diligence de Marseille ; je reconnus

un de mes camarades d'émigration; cela datait déjà de loin. C'était un ancien greffier du parlement de Toiilonse ; je l'avais vu soldat comme moi à iaiiiiee des émigrés, maintenant il élait dans les douanes. Je me nommai, il se souvint de moi. Ravi de retrouver un ancien camarade et plein d'une confiance gasconne : « Ami , » me ditil à voix basse et en me serrant la main, « tout ne va peut-être pas si mal pour » l'autel et pour le trône ! Voilà toute l'Eu-

)j rope qui se réveille! qui sait? » Il

s'arrêta comme effrayé de s'être trop avancé ; il voulut changer d'entretien. « Sur » mon âme , )) me dit-il , a vous avez la )) main aussi légère qu'autrefois, quand )) vous rasiez le régiment! >) Puis,' il voulut me faire croire qu'il avait plaisanté; il me parla de l'étoile de Napoléon qui bien certainement allait reprendre tout son éclat; surtout il me recommanda de ne révéler à personne les folies qu'il m'avait dites. La peur qu'il semblait éprouver d'avoir corn-

mis une indiscrétion ine persuada qu'il m'avait parlé plus sérieusement qu'il ne voulait me le laisser entendre. Je n'eus rien de plus pressé que d'aller raconter au maître de poste et au curé la conversation que je venais d'avoir. Ils ne manquèrent pas de regarder comme des chimères les paroles qui étaient échappées à l'émigré; et moi, par cet esprit de contradiction si naturel au cœur de l'homme, précisément par ce qu'ils traitaient mon ancien compagnon de rêveur et d'insensé, je commençai à trouver ses espérances moins chimériques.

Je causais encore avec mes amis , lorsqu'on m'appela pour un nouveau voyageur qui venait de descendre à la poste , et qui demandait en toute hâte des chevaux, à dîner, et un barbier; j'y courus. Je reconnus encore celui-ci; il avait été membre du conseil des anciens, tandis que j'étais aux cinq-cents. Je me souvins que je m'étais trouvé à coté de lui au fameux diner

donné a Saint-Sulpice au général Bonaparte. Jamais alors, je n'avais vu de républicain plus prononcé : c'était un vrai Brutus qui aurait été capable de poignarder le nouveau César; c'était un intrépide Caton qui devait se donner la mort , si la liberté expirait. Quelques jours après, le i8 brumaire était arrivé; le nouveau Brutus n'avait point songé à poignarder César, le nouveau Caton ne s'était point donné la mort ; le très-moderne membre du conseil des anciens s'était empressé de voter toutes les mesures qui avaient commencé le règne de Bonaparte. Il en avait été mieux récompensé que moi ; il avait été nommé sénateur par la constitution de l'an 8. Depuis, il avait voté avec empressement le consulat à vie, l'empire, toutes les conscriptions, et il avait été doté d'une magnifique sénatorerie. Il allait la visiter, et il avait besoin d'un barbier en Tabsence de son valet de chambre qui était resté malade à Lvon. J'eus encore la fantaisie de me

faire reconnaître. Fort surpris , fort piqué (le retrouver dans le barbier d'un village, où il passait en allant à sa sénatorerie , un de ses anciens collègues au corps législatif, il se débattit long-temps; mais je lui donnai des preuves, je lui rappelai des anecdotes, je me plus surtout à lui rappeler inalignement ses discours du dîner de Saint-Sulplce. Il fallut bien qu'il me reconnût; et alors , je dois en convenir , monsieur le sénateurne fut pas fier et daigna même causer avec mol de bonne amitié.

Il ne désavoua pas ses grands discours républicains d'autrefois, et dans un moment d'expansion : « Ab!» me dit-il presque avec un air de regret, « si nous avions » persistédans ces magnanimes sentimens.. . )) Si nous avions su résister... Il est certain )) que je n'aurais pas aujourd'hui ma séna- » torerie;....mais.... laconserverai-je ?.... » Après ces mots qui lui étaient échappés, le sénateur , à l'instar de l'émigré , s'empressa de revenir sur ses pas , et de me

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dire dans toute son énergie du temps passé , qu'il nous fallait triompher ou périr ; mais qu'il était bien sûr que le génie de l'empereur nous ferait triompher. (( Oh! oh 1 » me dis-je, comme toutes les opinions » sont en fermentation ! Les émigrés esii pèrent , les sénateurs craignent ; il n'y » a pas de doute; il va y avoir un chan- » gement, un bouleversement : s'il s'y » trouvait quelque chose pour moi. » Je fis encore causer adroitement monsieur le sénateur; j'appris que M. de Rinville était toujours chambellan. (( Diable! disais- » je, si les émigrés prennent courage, » monsieur le marquis de Rinville ne peut » manquer de jouer un rôle parmi eux. » J'appris que le général Dérigny était retenu à Paris a la suite d'une grave blessure qui pourtant allait mieux. « Eh! ehl / » disais-je , si les républicains venaient à » se montrer, le général Dérigny ne man- )) querait pas de se mettre dans leurs A> rangs. Je sais bien que le marquis et le

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général sont attachés à l'empereur ; » mais ce sont toujours les premiers senti- » mensqui l'emportent clans les âmes : voyez » ce sénateur qui regrette de n'avoir pas » été plus républicain au i8 brumaire. »

Après ces grandes nouvelleset les grandes conjectures que je formais, l'ambition bouillonnait plus que jamais dans ma tct^^. .le me sentais mal placé dans un village ; j'é[)rouvais une grande agitation d'esprit, un mécontentement involontaire de moimême et des autres. Daris notre réunion du soir,jemedisputaiavectoutlenK)n(lc ;j'eus une querelle littéraire avec le vicaire , une querelle politique avec le maître de poste, une querelle théologique avec le curé. ,Te ne pus fermer l'œil de la nuit. Je faisais , tout éveillé, les plus beaux rêves. Je me voyais de nouveau riche, considéré, chef de parti. « A mon âge, me disais-je, n'esl- » il pas honteux de vivre oisif , inutile , sans » aucune autre utilité que celle défaire la » barbe à mes concitoyens. ))

J"ëtais déjà bien tenté de partir pour Paris: mais quel bonheur! Presqu'à mon réveil je reçois une lettre de Quissac. iNIon fondé de pouvoir m'apprend que , tous les frais payés, ma part dans l'héritage du vieux cousin monte à vingt-deux mille huit cents francs, et le jour même la diligence de Toulouse à Lyon m'apporte toute la somme en or. C'en est fait : je ne puis plus rester dans un misérable village ; c'est à Paris, c'est sur un vaste théâtre que je peux , que je dois faire valoir mon argent , mes talens , et tirer un grand parti des circonstances.

Je ne confiai mon projet à personne; je fis tout doucement mes recouvremens; je vendis mon mobilier à une voisine; je cédai mon fonds sous le secret à un jeune homme que j'avais pris en apprentissage , et le •iS décembre i8i3, je partis avec mon cher trésor et mes belles espérances.

A Cosne , je vis monter dans la dih'i;cnce une arande ril!e de dix-huit à vm^t

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ans, vêtue en grisette , mais en grisette élégante. Quoique fort préoccupé des affaires publiques et de mes projets ambitieux , je causai avec ma belle compagne de voyage; elle était fort gaie , fort babillarde , fort communicative, et par-dessus tout cela fort sentimentale. Après un premier dialogue assez jovial , elle nous apprit, en soupirant, qu'elle avait été obligée de rompre une liaison de cœur avec un petit employé de la sous-préfecture , pour aller à Paris où elle était appelée par sa marraine qui tenait sur le boulevart Saint-Antoine un botel garni et un café, et qui avait besoin d'une demoiselle de comptoir. Elle nous fit un éloge patbétique des belles et bonnes qualités de sa marraine qui promettait de lui tenir lieu de mère. Elle en pleurait d'attendrissement. Tout d'un coup , aux soupirs et aux larmes succédèrent de grands éclats de gaieté.

Qu'elle était beureuse d'aller demeurer dans cette bonne ville de Paris qu'on lui avait

représentée comme le p.nradis des femmes ! Elle se nommait Jeannette Rigaud , et sa marraine, qui était de plus sa cousine, Marguerite Rigaud veuve Relamy. A ce nom de Belamy , et aux renseignemens que me donne mademoiselle Jeannette, je reconnus que cette marraine , cette dame Belamy, devait être une ancienne actrice du théâtre dont j'avais été directeur. Je me souvins que cette dame était comme la belle Jeannette , très-vive et très-sentimentale. Je dis à mademoiselle Jeannette qu'elle voyait en moi un ancien ami de sa marraine, et en arri:vant à Paris , je me logeai dans l'hôtel de madame Belamy (jui parut charmée de recevoir chez elle son ci-devant directeur.

J'avais appris en passant à Lyon , que le corps législatif, muet par son institution, avait tout à coup trouvé la parole pour faire une adresse à l'empereur , adresse énergique, du moins assez énergique pour le temps oîi nous vivions. Cet événement,

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si remarquable au milieu du silence que le peuple, l'armée et les autorités gardaient depuis quinze ans , cet événement qu'on soupçonnait encore plus grave que ne le disaient les journaux comprimés par le pouvoir, m'avait confirmé dans l'idée qu'une crise allait survenir. IMon imagination courait bien plus vite que les faits;je me rappelais les fameuses journées de la révolution; je croyais que j'allais trouver Paris dans une menaçante insurrection — J'arrivai !.... tout était tranquille , calme et soumis. L'empereur, en réponse à l'adresse (jui lui avait été faite, avait fermé le corps législatif.

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