‹ Le Gilblas de la révolution (volume 2)Chapitre 7 sur 17 · GIFFARD RETROUVE QUELQUES ANCIENS AMIS · texte numérisé non relu

GIFFARD RETROUVE QUELQUES ANCIENS AMIS

Ma première visite fut à madame Lefèvre. ^la vue redoubla chez cette brave femme le souvenir encore récent de la perte de son mari, le souvenir moins récent , mais toujours douloureux de la perte de sa sœur. Madame Lefèvre continuait encore son métier de couturière.

Son mari lui avait laissé quelques économies ; mais, pour ménager une dot à sa fille, elle avait besoin de travailler. Nous nous regardions , madame Lefèvre et moi; nous nous trouvions vieillis; mais que sa jeune fille était embellie ! Rose avait une jolie

taille, une charmante figure; elle me rappelait sa tante et sa mère dans leur jeunesse^ elle me les rappelait encore bien plus par son aimable caractère. Elle avait toute la douceur, toute la bonté d'Agathe, toute la vivacité, toute la gaieté de notre pauvre Thérèse. Ah ! puissent cette gaieté, cette vivacité ne pas lui être aussi funestes qu'à sa tante !

Lefèvre, dès le plus jeune âge de sa fille , avait voulu lui donner une bonne et belle éducation. Sa femme et lui avaient été pour la jeune Rose d'excellens instituteurs de morale et de religion. Il avait cru devoir profiter de l'amitié qu'avait pour lui un des premiers peintres de notre école pour faire apprendre le dessin à sa fille : les progrès de la jeune personne avaient été rapides ; son maître la regardait comme une de ses meilleures élèves. Depuis la mort de son père, elle avait continué de fréquenter l'atelier du grand peintre.

Madame Lefèvre me parla bientôt de

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Henri Beaumont, son neveu , qu'elle chérissait coimne un fils, et qui l'aimait comme la plus tendre mère. En sortant du collège , il avait voulu cultiver les lettres et se faire avocat ; il avait commencé son droit et une tragédie : « Bien touchante, s'écria Rose! Ah! )) que ne puis-je peindre comme mon cou- )) sin écrit! » La conscription avait frappé Henri; plein de courage il n'avait pas reculé devant l'appel, v Ce fut alors , dit i) madame Lefèvre, que je demandai un )) entretien à M. de Rinville; j'eus beau- )) coup de peine à l'obtenir; parce qu'il » craignait d'offusquer sa femme qui vi- » vait encore.» — «Eh quoi! M. de Rin- » ville a perdu sa femme?» — « Eh ! mon » Dieu ! oui. Il n'a pas d'enfans , et depuis » la mort de madame de Rinville, son ami- » tlé pour notre cher Henri est encore » augmentée. Du vivant même de sa fem- » me, je lui avais indiqué le général Dérigny » comme un homme qui aurait bien le )j pouvoir et la volonté d'être utile à mon

1) neveu; en effet le général que j'ai eu » roccasion de voir deux ou trois fois, l'a » pris sur-le-champ en amitié. Aussitôt » ffue Henri eut gagné son premier grade » sur le champ de bataille.... » — (^ Sans ') être blessé, bien heureusement , » dit Rose en soupirant.— « Le général l'a fait » entrer à son état major, reprit la mère, » et maintenant il est un de ses aides de » camp. » — u Un de ses aides de camp , » m'écriai-je! c'est très-beau! » — (( Très- « beau, dit Rose; mais que de dangers!» — (( Oui, que de dangers, » continua madame Lefèvre , « nous en tremblons à cha- » que instant! Il a fait toute la campagne » de Russie. M. Dérigny a été blessé ; voilà y> près d'un an qu'il est à Paris. Henri est » resté à l'armée sous les ordres d'un au- » tre général; mais il doit retourner avec » M. Dérigny, dès que celui-ci reprendra « son service. J'ai encore vu deux fois le » général Dérigny depuis qu'il est ici, pour » avoir des nouvelles de mon neveu : c'est

» par lui que j'ai appris que Henri s'était w distingué dans plusieurs affaires , et qu'il » va revenir incessament à Paris. » — er Oui; nous allons le revoir, reprit Rose; » quel bonheur! »

Je me hasardai à glisser quelques mots à madame Lefèvre, sur les événemens publics , elle les ignorait. Elle ne se plaignait que de la prolongation de la guerre. Sa fille et elle n'aspiraient qu'à la paix qui devait leur ramener pour toujours ce cher Henri. « Diable,» me disais-je,en quittant madame Lefèvre , « il paraît que le peu- » pie n'est guère touché des débats du j» corps législatif avec notre empereur ; )) voilà une bonne femme qui ne sait pas » même ce que je veux lui dire , quand je » lui en parle. Ohî il n'en était pas ainsi )) du temps de la révolution, les femmes » s'en occupaient. »

Malgré la manière hautaine avec laquelle le général Dérigny m'avait reçu tout en s'intéressant à moi , j'étais décidé à me

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présenter à lui. Outre qu'il pouvait m'etre utile dans les projets ambitieux que je formais , j'étais curieux de voir ce que les anciens patriotes comme lui pensaient de notre situation politique. J'appris, ou plutôt je devinai, en faisant causer ses gens, que le général était devenu violent et humoriste. Il avait fait un mariage de convenance. Obligé d'aller se battre aux extrémités de l'Europe, il avait peu vu , il connaissait peu sa femme. A Paris , quoique logeant dans le même hôtel , il ne la voyait guère plus que lorsqu'il était a Farmée. Leurs entrevues étaient froides , polies , sans tendresse. Il avait un seul fds , abandonné aux soins d'un précepteur, et pour qui le père était sévère et peu affectueux.

Je fus introduit. Le général était toutà-fait guéri de sa blessure et fort engraissé. Je le trouvai à déjeuner; il mangeait avec grand appétit. On m'avait dit qu'il était joueur; il me sembla qu'il était de plus

fort amateur de la bonne chère. Il me reçut sans humeur; mais à chaque instant il entrait en colère contre ses gens. Croyant apparemment pouvoir s'ouvrir sans risque avec une ancienne connaissance, il se plaignit beaucoup de sa blessure qui l'avait empêché d'assister aux dernières victoires de Lutzen et de Bautzen. (c Pendant ce temps , ^) continua-t-il , d'autres ont avancé : en » voilà qui sont mes cadets et qui ont été >> nommés maréchaux, et à présent que je « me porte bien , voudra-t-on songer à moi ^^ pour la campagne qui va s'ouvrir. « Je crus devoir le remercier des bontés qu'il avait eues pour Henri. « Ah ! oui , me dit-il, « c'est le fils de votre femme, je crois; il « doit venir bientôt à Paris ; il y devrait » être; il est brave ; mais ce n'est qu'un » mérite nécessaire dans notre état. Quand » vous le verrez, recommandez-lui donc » de ne pas se livrer à ces idées de philo- >) Sophie , d'idéologie, qui visent trop au ^^ républicanisme. Ce qu'il faut à un mili.

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» taire qui veut parvenir, c'est de la sou- » mission , de l'obéissance sans réflexion , » surtout du dévouement.» — «Oui, oui, » repris-je; et cherchant à le flatter : ce Vous » en avez donné l'exemple : c'est par un i> dévouement ardent pour votre patrie...» — « Oli! la patrie î...i) répéta-t-il en haussant les épaules. Il s'arrêta, but un verre de vin d'Espagne, garda le silence , et je n'osai l'interrompre. Son chasseur, qui n'était déjà plus si bel homme, lui apporta des lettres; il en ouvrit une avec précipitation, un rayon de joie vint , pour ainsi dire .,, traverser le nuage d'humeur et d'ennui qui obscurcissait sa figure. «C'est fort heujeuï,v dit-il , avec un sourire où il y avait 2 la fois de l'amertume et de Li satisfaction; « on veut » donc bien ne pas m'oublier tout-à-fait ! » Vite 1 mes chevaux : je n'ai point un mo- » ment à perdre pour me rendre dans les » bureaux de la guerre. » Il daigna m'apprendre qu'on lui confiait un commandement. Je me permis de lui en faire mon

coinpliment. Il ne rne répondit pas , ouvrit plusieurs autres lettres qu'il parcourut en silence; enfin il en ouvrit une qui fit reparaître l'humeur et l'ennui. «Tenez , » voyez, monsieur Giffard , » me dit-il , d'un air tout-à-fait mécontent, ce si j'ai bien » à me louer d'avoir été bon pour le fils de » votre femme, INI. Henri, qui fait le décla- » matecr, te moraliste. Le voilà qui , en )^ m'annonçant qu'il sera sous peu de jours » à Paris, me prie de vouloir bien accepw ter et faire accepter sa démission. Petit )> ingrat ! petit imbécile î On m'annonce » qu'il s'est conduit dans toutes les affaires :» avec autant de valeur que d'intelligence, » et il veut quitter le service î » Surpris et fort affligé pour Henri , j'osai parler en sa faveur au général : je le priai de considérer cette demande comme une étourderie ; je le conjurai de ne pas accepter la démission. « Je sais ce que j'ai à faire , » me répondit le général d'un ton de commandement et en continuant de lire ses lettres.

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On vint l'avertir que ses chevaux étaient mis; il partit sans s'apercevoir que je le saluais. « Ma foi! me clis-je, si tous les i) patriotes du temps de l'abbé Dérigny lui » ressemblent, il est évident que l'empe- » reur n'a pas à craindre qu'ils conspirent » contre lui. » J'étais venu pour lui demander sa protection, et je n'avais pu trouver l'occasion de lui parler de moi.

J'allai chez le marquis de Rinville. (( Eh )) quoi ÎGiffard ! » s'écria-t-il, dès que je me fus fait annoncer, a Qu'il entre, qu'il en- » tre; je suis charmé de le voir. Parbleu! )i mon cher, tu ne peux venir plus a pro- » pos; j'aurai besoin de toi; mais d'où )ï diable arrives-tu? 11 y a un siècle, il y )) a au moins cinq ou six ans que je ne » t'ai vu. Oui, depuis la mort de ta pauvre » femme que je regrette toujours. Ah! je )) m*en souviens, je t'avais placé dans les » droits-réunis. Eh bien ! où en es-tu ? as-tu » obtenu de l'avancement? Veux-tu que » je t'en obtienne? C'est difficile; parce

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i) que voilà tous ces employés de la Hoi- )) lande, de l'Italie, et des autres pays qui » nous tombent sur les bras; mais enfin )) nous verrons ; j'ai tant de crédit ! » Je lui appris en peu de mots tout ce qui m'était arrivé, a Fort bien , fort bien, reprit- » il; comme je te disais, tu viens fort w à propos. Nous pouvons nous être en- » core une fois réciproquement utiles. Tu )) sauras que je me suis fait connaître à la » cour par mon talent pour les fêtes. Or, » dans ce moment, je me trouve chargé » d'une surprise qu'on veut faire à Saint- » Cloud pour l'impératrice, dans les petits » appartemcns ; car, au milieu de ce qui se » passe, il ne faudrait pas d'amusemens » trop éclatans. IMais ce sont les fêtes des w petits appartemens qui demandent le » plus d'esprit, le plus de génie dans les » ordonnateurs. Il me faut un homme ac- » tif, intelligent pour une foule de dé- » lails; et cet homme, ce sera toi. » J'avoue que je fus étrangement surpris de voie

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que, clans les circonstances où se trouvait la France , on s'occupât à la cour d'objets aussi futiles que des fêtes. Cependant je n'en témoignai rien à M. de Rinville; je lui parlai de son fils ; je crus que je ne devais pas lui annoncer qu'il demandait sa démission. Quand on veut plaire aux gens, pourquoi se hâter de leur apprendre une mauvaise nouvelle? Je m'empressai, au contraire , de le féliciter sur le chemin rapide que le jeune homme avait déjà fait dans la carrière militaire. « Ah! » oui, oui, me dit-il, diable! mon Henri , » le fils de ta femme, notre fds, c'est un » joli sujet; il me fera honneur. ïu sais » que je suis veuf, que je n'ai pas d'enfans » de mon mariage; cela n'est pas malheu- » reux pour ce petit Henri ; je l'aime... Le » général Dérigny m'a promis de l'avancer; » c'est un loyal militaire que ce général w Dérigny! H n'a pas tout-a-fait le ton » brillant , exquis de l'ancienne cour ; mais 1) il est très-bien placé dans celle-ci; et

» que n'obtiendrons-nous pas, lorsque » Henri se sera distingué de manière à pou- » voir être présenté à l'empereur, quand je » pourrai dire à sa majesté qui continue à » m'honorer de son estime , combien il me » touche de près, quand je lui dirai que » dès l'enfance, au collège, le jeune homme M était déjà frappé d'adm^iration pour les )) hauts faits du grand Napoléon! » Ici, avec adresse , mais avec circonspection , je cherchai à sonder les sentimens politiques de M. de Rinville. Je lui demandai ce qu'il pensait des affaires. « Eh bien! » les affaires,... elles périclitent un peu » dans ce moment. Je sais ce que tu veux » dire; l'Espagne,... la Russie,... l'Eu- » rope ,... et ce corps-législatif qui veut » faire le factieux! IVIais le voilà déjà mis » à la raison; il en sera de même de tous » les républicains de l'intérieur, s'ils s'a- » visent d'élever la voix. Quant aux puis- )) sances étrangères... Ah! je conviens que )) notre empereur a été un peu vite, un

» peu loin... Que veux-tu? Les plus fortes » têtes sont sujettes à l'erreur; mais tout M s'arrangera , tout finira bien ; l'Europe » fera la paix aux conditions que notre em- )j pereur voudra bien lui imposer, ou » ma foi tant pis pour elle. Pensons à » notre petite fête. » Il me chargea d'aller de sa part chez des musiciens, chez des danseurs , puis chez un auteur de vaudevilles qu'il me nomma, pour lui commander une petite pièce et des couplets : il devait y avoir concert, comédie et ballet.

En m'acquittant de ces graves commissions, je pensais à la sécurité du marquis; elle était égale à celle que je lui avais vue, vingt-cinq ans auparavant, au premier moment où le peuple se prononça contre la cour. Cependant le dévouement du général Dérigny bien complet, quoique avec humeur, le dévouement et la sécurité de M. de Rinville , et plus que tout cela encore, la tranquillité que je voyais dans Paris , avaient déjà bien changé le cours de

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mes idées. Il me semblait démontré que les anciens nobles, les anciens émigrés ne pensaient pas plus à se soulever que les anciens républicains. J étais venu à Paris avec la pensée que peut-être j'allais être obligé de me jeter dans un parti contre l'empereur, et je m'occupais des préparatifs d'une fête pour l'impératrice.

Dans mes courses, je rencontrai le comédien Durosay. Il riait toujours; mais, tout en riant, il était loin d'avoir la sécurité de M. de Rinville. Le coup d'autorité de l'empereur contre le corps législatif lui paraissait à la fois une tyrannie et une maladresse. « Par ma position dans le » monde, me dit-il, je vois le jeu mieux que » ceux qui s'en mêlent. Tout ne va pas » bien pour notre illustre monarque. Il » compte sur le peuple; un peuple se sou- )) lève pour ses droits , pour sa liberté , » mais non pour celui qui l'en a privé. 11 i> compte sur l'armée ; oui , l'armée le dé- .x" fendra, mais elle est affaiblie; elle se

» battra, cérlera au nombre, et , le lende- )) main de la défaite, les cbefs iront faire )) leur cour aux vainqueurs. Nous n'y pou- » vous rien ; sacbons souffrir. »

Je comparais ce que venait de me dire Durosay, à ce que j'avais vu et entendu chez le général et chez M. de Rinville. Je m'imaginai que Durosay voyait les choses sous une couleur fausse , et que IM. de Rinville les voyait sous leur vraie couleur. Je rentrai dans Fhôtel garni de madame Belamy. Son café était à bien dire un estaminet ; il était fréquenté par des bourgeois et d'honnêtes artisans du quartier. A cette époque, on ne parlait pas politique dans un café; mais quelques habitués causaient entre eux avec franchise. Me voyant lié avec la maîtresse du lieu, ils ne se cachèrent pas de moi. Je reconnus par leurs discours que le peuple était soumis et mécontent, toujours admirateur des victoires passées , mais fort inquiet de l'avenir. Ce n'était pas l'avenir qui m'inquiétait,

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c'était mon argent : qu'en allais-je faire ? « Faut-il le placer ? faut-il le garder ? faut- » ille déposer chez un notaire? » En attendant que je me fusse décidé , je changeai mon or contre des billets de banque , et me voilà avec un portefeuille au lieu d'un coffre-fort.

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