‹ Le Gilblas de la révolution (volume 2)Chapitre 8 sur 17 · HENRI BEAUMONT · texte numérisé non relu

HENRI BEAUMONT

Peu de jours après mon arrivée, j'allai faire une nouvelle visite à madame Lefevre. Je trouvai la mère et la fille dans une espèce de délire de joie : « Il est ici ! » nous l'avons vu î » s'écrièrent - elles toutes les deux. — « Qui donc ? » — « Mon » neveu. » — Mon cousin. » — « Henri.

;) Comme il est grandi , bruni ! » — » Cela » lui sied. » — t( Comme il ressemble à }) ma pauvre sœur ! » Le jeune Henri Beaumont, arrivé le matin même à Paris, s'était empressé de voler près de sa tante et de sa cousine. Après avoir reçu leurs embrasseinens , il avait couru chez son

Il4 LE GILBLAS

père qu'il n'avait pas trouvé ; il avait couru chez le général Dérigny, pour lui rendre compte d'une mission importante dont le général l'avait chargé.

Après avoir écouté en silence et d'un air grave son jeune aide de camp , le général lui adressa des remercîmens sincères, mais froids. Puis il lui dit : u Vous » m'avez offert votre démission ; je me ;) charge de la faire accepter. » — (c Mon :» général, reprit Henri, lorsque je vous » ai écrit du fond de l'Allemagne , j'igno- )) rais la situation de la France. Il ne » s'agit plus de combattre pour envahir » des pays étrangers ; nous avons à re- » pousser une invasion étrangère; je serais )) un lâche si je quittais le service; je re- » tire la démission que je vous ai offerte. » Après avoir parlé d'un ton bref à Henri , le général s'était promené dans la chambre d'un air morne et sévère. Dès les premiers mots du jeune homme , il s'était arrêté ; il l'écoutait avec attention, il le regardait

DE LA. RÉVOLUTION. Il5

avec intérêt. Henri continua : « Je ne veux » point farder mon opinion. Au collège , )) dans l'effervescence de la première jeu- » nesse , je me suis enthousiasmé pour la » gloire et le génie militaire de Tempe- » reur. Depuis , j'ai vu de près cette » gloire ; mon enthousiasme s'est éteint. « Je souffrais d'être employé dans ces » guerres d'amhition. Aujourd'hui, toutes )) mes répugnances se taisent devant le » devoir de sauver la patrie. Si vous re- » fusez de me garder pour aide de camp, » j'irai combattre dans les rangs de l'ar- » mée. )) Au moment où Henri s'était permis de blâmer les guerres de Tempereur, le général avait froncé le sourcil; mais bientôt, touché des paroles et de la résolution du jeune homme : « J'ai été comme vous , » lui dit-il, avec une émotion qui ne lui était plus habituelle. « Oui, à votre âge , « dans les premiers jours de nos troubles , » j'ai éprouvé, et j'en étais bien heureux , » ces sentimens nobles, généreux, patrioti-

Il6 LE GILBLAS

» ques. Pourquoi faut-il que les événe- )) mens, mes passions, les passions des » autres, l'amour d'une gloire menson- )) gère , mon admiration pour un homme, » et les chaînes dorées dont je me suis » laissé entourer, les aient comprimés ,

» étouffés? Henri, restez mon aide

)) de camp , » ajouta-t-il , en lui tendant la main avec amitié, (c et quand la grande » question qui va se débattre dans les » plaines de la Champagne , à quelques » lieues des premiers champs de bataille

» où je me suis trouvé )) Le général

soupirait^en pensant à ses premières campagnes. (( Quand , dis-je , cette grande )) question sera décidée,... si nous y sur- » vivons,.... si la France y survit,.... moi, >» mon sort est fixé , je suis enchaîné; mais » vous, jeune homme, vous, mon cher >; Henri, gardez-vous bien de laisser dé- » florer ce patriotisme que j'ai eu, et que » je regrette de ne plus sentir que par in- » tervalles au fond de mon cœur. En vé-

» rite, il n'y a rien dans tous nos hochets » qui soit pour la vraie gloire ni pour le » bonheur. » Jamais le général Dérigny n'avait parlé à son aide de camp avec autant d'âme et d'expansion; Henri en était vivement ému. Il exprima au général combien il était sensible aux témoignages d'amitié qu'il en recevait ; puis avec une noble assurance : «Ne craignez rien pour » moi , général , lui dit-il ; il y a sans doute » de la passion dans ce que j'éprouve; mais » il y aussi de la réflexion. J'ose affirmer » que je conserverai sans altération les )i sentimens qui m'animent aujourd'hui.

» L'honnête Lefèvre , cet homme si sim- » pie , mais si sage, à qui je dois mon édu- » cation , les a gravés dans mon âme en » traits ineffaçables. Sous quelque gou- » vernement que je sois destiné à vivre , » mon cœur battra toujours pour la patrie » et la liberté. ))

En sortant de chez le général , Henri retourna chez M. de Rinville. Long -temps

I l8 LE GILBLAS

avant le départ du jeune homme , M. de Rinville avait exigé que Henri continuât de lui donner le tendre nom de père, et il le nommait son fils. Le marquis, au milieu d'une fatuité de jeunesse bien conservée , d'une grande faiblesse , d'une grande inconstance de caractère, était un très-bon homme. On juge avec quel transport il embrassa le jeune militaire. Il le regardait avec attendrissement , comme avait fait madame Lefèvre et Rose. Il se félicitait d'avoir pour fils un aussi joli cavalier. (( Oh 1 tu tiens de moi , lui dit-il , » oui , voilà comme j'étais dans ma jeu- )) nesse ; seulement tu as l'air plus mâle , » tes traits sont plus prononcés. » Il était fier surtout que son fils se fût conduit en brave. Il avait été instruit par le général que Henri voulait quitter le service; il se préparait à lui faire à ce sujet les plus vives remontrances. Henri lui apprit qu'il avait cru de son devoir de retirer sa démission , et que le général consentait à le gar-

der. « Bien, fort bien , dit M. de Rinville. » Voilà une action que j'approuve! quand » je te dis que tu tiens de moi. On voit » qu'il y a du sang des Rinville dans tes )) veines : oui , c'est un devoir pour un )) jeune homme de défendre son prince; et » toi, qui, dès le collège , étais si enlhou-

j) siaste de noire magnanime empereur

» certainement ce n'est pas dans ce mo-

» ment-ci... Aussi je m'étonnais Mais ,

» grâce au ciel , tu as reconnu ton erreur.» Henri , craignant d'affliger son père, ne voulut pas lui apprendre combien il était revenu de son enthousiasme de collège. Il se contenta de lui dire que, dans les circonstances présentes, il rougirait de ne pas concourir à défendre la patrie. «Oui , oui , dit le » marquis, la pairie... et l'empereur. Parce » qu'il a éprouvé quelques revers , il y a

» des imbéciles qui croient Mais, aidé

M de toi et des braves qui te ressemblent , » il se relèvera et il continuera de faire le » bonheur de la France , et des gentils-

» hommes , et de tous les hommes de bien » qui auront le bon esprit de s'attacher à » lui. » — (( Oh ! reprit Henri , s'il ne s'a- » gissait que de défendre les intérêts d'un )) homme...» Alors , emporté par son opinion, il laissa échapper sur l'empereur quelques mots qui surprenaient et indisposaient son père; m.ais M. de Rin ville était pressé : il partait pour la cour qui était à Saint-Cloud; il recommanda bien à Henri devenir déjeuner avec lui le lendemain ; il le quitta en l'exhortant à se conduire toujours en brave et honnête jeune homme. Henri répéta qu'il serait toujours prêt à servir sa patrie. « Et » l'empereur,... surtout l'empereur, y> répliqua le vieil émigré.

J'étais encore chez madame Lefèvre au moment où Henri revint, après avoir vu le général Dérigny et M. de Rinville; je n'eus qu'à me louer du bon accueil qu'il me fît. Sans avoir pour moi une tendresse bien passionnée , il m'aimait , il respectait en moi l'homme qui avait été le mari de sa

mère. M. de Rinville m'avait reçu avec la fatuité familière d'un supérieur envers un subalterne, le général Dérigny avec cette hauteur assez commune parmi les hommes qui ont fait leur fortune eux-mêmes; Henri me traitait avec la cordialité d'un ancien ami. Eh bien ! je me sentais plus timide , plus respectueux auprès de ce jeune homme si simple et si affectueux, qu'auprès de ces orgueilleux qui se montraient si fiers d'un mérite qui n'était pas en eux-mêmes, ou d'un mérite réel qu'ils devaient peut-être autant aux circonstances qu'à leurs propres qualités.

Henri nous raconta les conversations qu'il venait d'avoir avec son général et avec son père. Au moment où il était entré, Rose travaillait; elle retouchait un tableau que son maître lui avait donné à copier. Après avoir embrassé son cousin , elle avait repris son ouvrage, elle l'interrompait, elle le continuait , tout en regardant et en écoutant Henri. Lorsqu'il nous an-

TOM. m. Le G m Ins. (j

nonoa qu'il avait relire sa démission, et qui

qu

allait de nouveau courir les chances de la guerre , la palette glissa des mains de la jeune fille; elle devint pâle, tremblante, et nous crûmes qu'elle allait s'évanouir. Henri s'empressa de rassurer de son mieux sa tante et sa cousine. « Pourriez -vous me » conserver votre estime , leur demandait- )> il avec noblesse, si j'hésitais à me con- )) duire en homme d'honneur ? » Puis , reprenant sa première et native gaieté, il cherchait à éloigner de leurs idées l'image des dangers qu'il allait courir. Il leur faisait entrevoir la victoire, et la paix qui en serait la suite. Il leur parla de l'attachement impérissable qu'il avait pour elles. Enfin sans les tromper, sans employer de vains ménagemens , il parvint si bien à ne les occuper que de leur amitié réciproque , qu'elles riaient et pleuraient à la fois , qu'elles se trouvèrent distraites de leur inquiétude, et qu'elles ne songèrent qu'à la douceur du moment présent. Madanie Lefèvre portait

ses regards tour à tour sur sa fille et sur son neveu , et l'on voyait qu'elle se livrait aux plus douces espérances. Pour moi, toujours si facile à prendre les sentimens des personnes auprès desquelles je me trouvais , j'étais tout attendri du bonheur de cette chère famille; comme aussi ^ en écoutantles discours nobles et généreux du jeune aide de camp, je me sentais brûlant de courage et de patriotisme.

Page 1