‹ Le Gilblas de la révolution (volume 3)Chapitre 3 sur 10 · SUITE DU COMPLOT · texte numérisé non relu

SUITE DU COMPLOT

Rose et sa mère étaient clans la plus complète sécurité. Henri 's'était gardé de leur dire que son père lui avait proposé de nouveau la main de mademoiselle Déristel. Elles pensaient toutes deux avec reconnaissance à l'amitié que le marquis leur avait témoignée pendant le court séjour qu'il avait fait chez son fils ; elles se flattaient qu'il verrait avec plaisir le mariage de Rose et de Henri; elles se flattaient que ce mariage serait célébré , dès que Henri aurait fini son droit.

En me rendant chez madame Lefevre, jaloux d'être pour quelque chose dans les

beaux projets tramés contre les amours de Rose et de Henri, je me proposais de parler à la fille et à la mère avec force, avec éloquence, avec toute la gravité que pouvait me donner ma qualité d'oncle et de beau-frère. Devant elles mon courage m'abandonna. Elles étaient si joyeuses ! sans me mettre dans leur confidence, elles me laissaient entrevoir avec tant d'amitié les espérances dont elles étaient enivrées! il y aurait eu de la cruauté à les désabuser brusquement. Je ne cherchai point à réveiller la générosité de Rose en l'engageant à renoncer à Henri ; je ne pris point le ton d'autorité d'un oncle et d'un beaufrère ; après quelques mots d'une conversation assez embarrassée , je me bornai à m'acquitter de la commission de madame Déristel. Elles me remercièrent beaucoup de cette nouvelle écolière que je procurais à Rose; je leur laissai Fadresse de madame Moreau; je sortis un peu lionteux de n'avoir pas plus avancé les affaires, et j'allai

annoncer à madame Déristel que clans la matinée elle recevrait la visite de Rose et de sa mère; car madame Lefèvre m'avait dit qu'au moins pour cette première visite, elle accompagnerait sa fille.

Mademoiselle Euphrasie était avec sa înère au moment 011 madame Lefèvre et Rose se présentèrent. Je n'ai jamais pu savoir si la mère avait révélié à la fille que c'était sa rivale qui venait s'offrir à elle comme maîtresse de dessin ; mais ce que je sais, c'est que madame Déristel et sa fille examinaient avec une curieuse attention madame Lefèvre et surtout Rose , et que cet examen semblait leur causer une espèce de dépit. Madame Déristel était obligée de reconnaître que Rose, extrêmement jolie , avait dans ses manières, dans son langage, quelque chose d'aimable , de bon , de gracieux qui la rendait une rivale fort redoutable.

Bientôt madame Déristel ou plutôt madame Moreau , car il ne faut plus lui don-

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ner que ce iioni toutes les fols qu'elle se trouvera en présence de madame Lefèvre et de Rose, sentit qu'elle devait se montrer douce , affectueuse. EJle combla la mère et la fille de complimens, de flatteries; tous les renseignemens qu'elle avait pris sur le talent de la jeune artiste s'étaient trouvés à son avantage ; elle était enchantée de pouvoir donner pour maîtresse à sa fille l'élève chérie d'un des plus grands maîtres de notre école. Mademoiselle Euphrasie suivit l'exemplede sa mère. Elle montra ses dessins à sa jeune maîtresse ; Rose reconnut que mademoiselle Euphrasie avait reçu de bons principes de ses premiers maîtres, et qu'elle annonçait d'heureuses dispositions. La bonne madame Lefèvre voyait avec plaisir que sa fdle eût trouvé une élève qui pouvait lui faire honneur, et dont la mère avait déjà pour Rose tous les égards, tous les bons procédés qu'elle pouvait désirer. On convint des jours et du prix des leçons. Lorsque

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je revis madame Lefèvre , elle nie remercia de nouveau, et, comme toutes les choses me parurent aller selon les désirs de madame Déristel, je ne crus pas devoir encore me hasarder à jouer mon rôle de grand parent.

Je ne sais quels ressorts fit jouer cette femme adroite ; mais le marquis de Rin ville fut chargé tout à coup d'une mission dans le Midi de la France , qui l'éloignait au moins pour un mois.

Rose alla donner sa première leçon à mademoiselle Moreau;la mère y assistait.

Mademoiselle Euphrasie, suivant toujours pas à pas les traces de sa mère, se montra encore meilleure , encore plus affectueuse pour sa maîtresse. Vers la Un de la seconde leçon, Rose vit entrer dans le cabinet oii elle enseignait le dessin à mademoiselle Euphrasie, un jeune homme de vingt-cinq à trente ans. C'était un grand, gros garçon, un peu haut en couleur, les cheveux noirs , touffus et bouclés ; le col

de sa chemise remontait à cVépais favoris; il avait des moustaches et des bottes avec des éperons ; sa physionomie était assez belle , mais on y voyait de l'impudence et de la fatuité. Il salua les dames avec une politesse apprêtée ; madame Moreau parut charmée de le voir ic'étaitM. de Saint-Edme, allié, quoique d'un peu loin, à la famille Moreau. Il avait été militaire ; des circonstances malheureuses et la paix l'avaient forcé de quitter le service. Il était sans place pour le moment; mais il espérait bientôt en avoir une. Madame Moreau lui demanda des nouvelles de son oncle le substitut, de sa cousine la veuve de l'agent de change , et de son cousin le chevalier de Saint-Louis. Ce jeune homme n'avait point un mauvais ton ; mais on remarquait dans ses bonnes manières de la gêne, de la contrainte , presque de l'affectation et de l'hypocrisie.

A la leçon suivante , madame Moreau adressa beaucoup de questions à Rose , lui

demanda ce qu'elle pensait de M. de Saint- Edme;Rose répondit quelle n'y avait fait aucune attention. Madame Moreau parla de ce jeune homme avec un grand éloge ; suivant elle , il était franc , brave et généreux : Rose ne répondit rien.

M. de Saint-Edme fit une nouvelle visite. Il eut occasion de se trouver seul avec les deux jeunes personnes, et il leur débita beaucoup de galanteries. Après son départ , mademoiselle Euphrasie dit à Rose qu'elle croyait que sa jeune maîtresse avait fait la conquête de M. de Saint - Edme. Rose, en plaisantant, répondit que M. de Saint - Edme n'avait pas plus épargné les complimens à l'écolière qu'à la maîtresse , et que l'on ne pouvait savoir à laquelle il donnait la préférence.

M. de Saint-Edme choisissait toujours pour ses visites l'heure où mademoiselle Euphrasie prenait sa leçon de dessin. Un jour, au moment où la leçon finissait, madame Moreau fit appeler sa fille , et Rose

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resta seule avec M. de Saint-Edme. Pendant qu'elle serrait ses crayons , qu'elle nouait son portefeuille, le jeune homme , après s'être recueilli quelques momens , hasarda quelques mots qui ressemhlaient à une déclaration d'amour fort respectueuse sans doute , mais qui n'en parut pas moins très - déplacée à Rose. Elle se hâta de prendre ses gants , son chapeau , et sorlit en disant à M. de Saint-Edme qu'elle venait dans la maison pour donner des leçons de dessin , et non pas pour écouter de pareils discours.

Le lendemain, Rose crut devoir raconter à madame Moreau ce qui était arrivé.

« Eh hlen ! ma chère, » lui répondit madame Moreau, « pourquoi s'effrayer? Savez-vous » que ce jeune Saint-Edme serait un cx- » cellenl parti ?» — a Cela se peut » , reprit Rose ; « mais, je vous en supplie , ne » me laissez plus seule avec lui. » A dater de ce moment , madame jMorcau et même mademoiselle Euphrasie ne cessaient d'en-

gager Rose à se montrer sensible aux hommages de M. de Saint-Edme. Fatiguée de ces obsessions , Rose , après s'être concertée avec sa mère , crut devoir écrire à madame Moreau qu'elle regrettait de ne pouvoir continuer ses leçons à sa fille, et on ne la revit plus.

Quoiqu'on ne m'eût rien confié , j'étais au courant de tout ; j'avais tout deviné. J'avais vu M. de Saint-Edme chez madame Déristel ; il m'avait paru avoir un vrai mérite. Je l'avais revu à mon ancien café que je continuais de fréquenter; il était du petit nombre des habitués ; et comme il se montrait d'une grande force au billard , mon estime pour lui avait redoublé. 11 m'avait dit qu'il comptait bientôt faire un bon mariage; madame Déristel m'avait dit qu'elle espérait bientôt marier Rose ; n'en était-ce pas assez pour m'éclairer ? je désirais vivement le succès de l'affaire. Henri ne savait absolument rien ; madame

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Lefèvre et Rose n'avaient pas cru devoir Tinstruire.

La conduite de Rose contraria beaucoup madame Dcristel. M. de Saint - Edme au contraire, qui avait une très-bonne opinion de lui-même , prétendit que si Rose ne voulait plus reparaître, c'était pour se soustraire au danger de la passion qu'il lui avait inspirée, et qu'elle combattait vainement. Madame Moreau , sans se décourager, écrivit une lettre patbétique où elle suppliait la jeune artiste de ne pas abandonner sa chère Euphrasie. Elle chargea sa femme de chambre de porter la lettre. Plein de suffisance , M. de Saint-Edme courut après cette femme de chambre, lui prit la lettre, et se chargea de la porter luimême.

Ce fut Rose qui vint ouvrir à M. de Saint-Edme. A l'aspect de cet homme , involontairement elle poussa un cri d'effroi ; madame Lefèvre accourut , et toutes deux suppliaient ce monsieur avec poli-

tesse, mais avec chaleur , de cesser de les importuner. Le hasard voulut que, dans le ^ même instant, Henri rentrât chez lui. En voyant cette espèce de débat entre un inconnu et sa tante et sa cousine , il demanda vivement à M. de Saint-Edme ce qu'il voulait à ces dames. M. de Saint Edme répondit avec hauteur. Henri fît rentrer les dames dans l'appartement, ferma la porte sur elles , et priant l'inconnu de vouloir bien se retirer, il l'accompagna jusqu'au bas de l'escalier. Dans ce court trajet , les deux jeunes gens également irrités , se donnèrent un rendez-vous pour le lendemain au bois de Vincennes.

Henri trouva sa tante et sa cousine tremblantes , effrayées de sa rencontre avec ce monsieur de Saint-Edme. Il les rassura; il avait un air si calme, il était si maître de lui-même qu'elles ne se doutèrent point du rendez-vous donné pour le lendemain. Il les interrogea; il fallut bien lui tout révéler. Quand il apprit que

sa cousine avait vu ce monsieur chez une madame Moreau à la fille de laquelle Rose donnait des leçons de dessin , quand il sut que c'était à moi que madame Lefevre et Rose devaient la connaissance de cette madame Moreau, il soupçonna quelque complot. Au portrait que Rose lui fît de madame Moreau et de sa fîUe , il ne douta pas que ces dames ne fussent madame Déristel et sa chère Euphrasie; il se garda de faire voir ses soupçons, il se contenta de dire : « Giffard n'est pas un méchant » homme; mais qu'il aurait besoin de )) rester toujours sous l'influence des )) honnêtes gens ! avec la faiblesse et la )) facilité de son caractère , si les intrigans » s'en emparent, il est capable de faire » des méchancetés. »

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