UN DUEL
Henri avait eu occasion, dans ses écrits, de s'élever avec force contre le duel, cette manie aussi déplorable qu'invétérée des temps modernes. Provoqué par M. de Saint-Edme , il sentit qu'il est des circonstances où un homme d'honneur est obligé de plier devant les préjugés les plus absurdes. H s'était intimement lié avec le peintre célèbre dont Rose était l'élève. Ce brave et honnête homme avait été militaire. En 1792, il avait fait partie de ce bataillon des arts , qui a donné à la France de grands artistes et d'illustres guerriers. Après avoir occupé des grades assez élevés
<lans l'armée, il avait repris ses pinceaux. Tout en se piquant de philosophie et d'indépendance dans le caractère , sous l'empire il avait peint des batailles , sous la restauration il faisait des tableaux d'église. Ce fut lui que Henri choisit pour son témoin. Chemin faisant, le peintre avait interrogé Henri sur son adversaire , et Henri lui avait dit qu'il le croyait un commis marchand : plusieurs jeunes commis avaient alors le petit ridicule de chercher à se donner une tournure militaire.
Arrivés sur le terrain, ils ne tardèrent pas à voir venir M. de Saint-Edme également accompagné de son témoin; mais quelle surprise ! ce témoin ,... c'était moi. M. de Saint-Edme avait couru chez plusieurs amis qu'il n'avait pas trouvés : il m'avait rencontré à ce café où j'avais l'habitude de le voir; sans me nommer son adversaire , il m'avait proposé de l'assister dans une affaire d'honneur, et j'avais accepté. Quel sot rôle! moi, témoin de
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M. de Saint-Edine contre Henri, contre le fils du marquis, le fds de ma femme, le cousin, l'ami, Famant de ma nièce ! et par suite des complots tramés pour traverser le bonheur de ces deux amans, complots dans lesquels j'ai trempé ! L'homme le plus habitué à conserver sa présence d'esprit y aurait perdu la tête. Jugez de ce que devint la mienne , lorsque je me trouvai en présence de ce jeune Henri , pour qui, malgré la différence de nos âges, je m'étais toujours senti plus de respect que je ne lui en inspirais, envers qui, sans qu'il le sût, j'étais déjà coupable de si grands torts !
« Eh quoi ! y me dit Henri en souriant, a vous , témoin contre moi ? » Je cherchais ma réponse; mais je fus bientôt distrait par une autre circonstance. A l'aspect de M. de Saint-Edme , le peintre , témoin fTe Henri , prend un air imposant et sévère : « C'est vous!)i dit-il avec mépris, à ce M. de Saint Edme qui pâlit et se décon-
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terte. M. de Saiiit-Edme avait apporté deux pistolets; le peintre • avait apporté deux épées. « Ne rougiriez-vous pas , » continua le témoin de Henri , « de vous )) servir d'une arme dans laquelle vous » avez acquis une trop funeste célébrité ? « Vous avez été militaire, vous devez sa- » voir vous servir d'une épée. » — « Oui, n je m'en servirai, » dit Saint-Edme cherchant à cacher son embarras sous un air de fanfaronnade. Les deux champions croisent le fer : soit adresse ou hasard , soit par suite du trouble de son adversaire , Henri fait sauter Tépée de M. de Saint-Edme. « C'est assez, » dit le peintre d'un ton d'autorité , en se plaçant entre eux. Puis s'adressant à Saint-Edme : «Vous )) devez être content de Thonneur que » vous a fait monsieur en se battant con- )) tre vous : retirez-vous. » Saint-Edme se tourne vivement vers le peintre qui , d'un regard dédaigneux, lui fait baisser
les yeux. Saint-Ednie obéit avec rage, mais avec encore plus de confusion.
Je ne le suivis point. J'étais trop curieux de savoir ce que cela signifiait, (f C'est )) donc votre ami ? me dit Henri ; vous » le connaissez donc? » — « Du tout; et » je reste exprès pour savoir quel il est. » Le témoin de Henri nous apprit que ce monsieur de Saint^Edme était un très-mauvais sujet qui désolait sa famille par sa conduite, un joueur vivant de déplorables industries , criblé de dettes , chassé des gardes d'honneur sous l'empire , diassé des mousquetaires sous le roi, un duelliste, n'ayant d'autre talent que celui de bien tirer le pistolet. « Il sait que je » connais sa vie , ajouta-t-il, et il tremble )> devant moi. Je me reproche, mon cher » Henri , d'avoir souffert votre combat ; )> mais, si je m'y étais opposé , vous n'au- » riez pas voulu m'entendre. »
Après cette explication, ce fut mon tour. Henri me demanda par quelle singulière
aventure je me trouvais témoin d'un homme que je ne connaissais pas. J'étais si repentant , si honteux de tout ce que je venais d'apprendre sur mon nouvel ami Saint-Edme, que cette fois, le remords l'emportant sur toute autre considération , et pressé de prouver mon repentir , je confessai piteusement toutes les trames de madame Déristel préparées à l'insu de M. de Rlnville, mais auxquelles je n'étais pas étranger. « Grâce au ciel, s'écria Henri, » mon père n'est donc pour rien dans toutes » ces infamies! Mais vous, monsieur Gif- » fardîi) ajouta-t-il avec un ton de supériorité que je ne lui avais jamais vu prendre en m'adressant la parole , « vous qui » n'avez aucune autorité ni sur moi, ni sur » ma cousine, de quel droit vous permet- » tez-vous de vouloir contrarier et diriger » nos inclinations ? Croyez-moi ; si vous » voulez que nous conservions pour vous » les égards que nous commande le titre » de mari de ma m*jre , cessez vos intri-
» gues, laissez les médians comploter » contre nous , et retenez bien ce que je j) vais vous dire : J'aime à me flatter que » j'obtiendrai la main de Rose; mais , quoi » qu'il arrive , jamais je n^épouserai la fille » de la femme arrogante que vous avez » servie avec tant de zèle, m A cette vive apostrophe , quel bouleversement dans ma tête ! Je me sentais blessé du ton de mépris de ce jeune homme. « Il est plus or- » gueilleux que son père , me disais-je; )) etme traiter ainsi, moi son beau-père!...» Mais j'étais si confus de toutes mes intrigues contre lui!... je balbutiai quelques mots de colère, d'excuses, et je le laissai avec son témoin.
« Mais comment se fait-il que madame » Déristel ait eu l'idée de donner à Rose ); un aussi mauvais sujet que ce monsieur » de Saint-Edme ? C'est une horreur. Et » avoir osé se servir de moi pour un abo- » minable complot contre ma nièce ! Il » faut que je la voie ; oui , sans égard
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» pour son sexe , pour sa fortune , pour » son orgueil, je veux lui reprocher Sci » détestable conduite. Avec elle du moins, » je n'ai aucun tort, et c'est elle qui en a » de bien graves avec moi. «J'étais furieux. Quand j'arrivai chez madame Déristel , à son aspect je me sentis toujours furieux, mais un peu embarrassé. Elle venait d'apprendre par sa femme de chambre que M. de Saint-Edme avait vouhi porter lui-même la lettre à Rose, et elle était fort courroucée contre cet étourdi. J'eus le courage de lui dire : «Oh! s'il » n'était qu'étourdi...» — « Plait-il ? )> reprit-elle d'un ton de hauteur. Alors je lui racontai ce qu'on venait de me révéler sur son protégé. « Qui vous a dit cela ? » repliqua-t-elle un peu déconcertée à son tour. Puis se remettant : « Eh bien ! oui , » il a eu une jeunesse un peu orageuse; » mais il n'en est pas moins vrai qu'il pense » très-bien. Ses opinions l'ont fait desti- » tuer sous l'empire ; des calomnies font
)) fait destituer sous la monarchie ; mais il » n'en est pas moins un excellent parti. » J'ai la promesse d'un très-bon débit de w tabac dans une ville de province pour » la femme qu'il épousera; et lui-même , » en se mariant, doit être nommé officier )) de gendarmerie dans la même ville.
)i Qu\ai-je voulu dans tout ceci? le bien )) de tout le monde, celui de votre nièce, » celui de M. de Saint-Edme ; je me suis » engagée avec la famille de ce jeune » homme à lui chercher une bonne petite 3> femme qui pût prendre de fascendant » sur lui, le ranger, le changer, le con- » vertir... » A cet aveu si franc , et j'ose le dire si impudent, je retrouvai toute ma colère. « Morbleu! madame, lui dis-je , » dois-je vous savoir gré d'avoir fait choix )) de ma nièce pour opérer ce beau mira- )) cle de conversion? Eh quoi î » ajoutaije d'un ton pénétré, « vous qui m'aviez i> promis le bonheur de cette nièce ché- » rie !... Au surplus tout est découvert , et
f) VOUS ferez sagement de renoncer à vos )) projets; surtout ne comptez plus sur )) moi pour les seconder. » Madame Déristel me répondit avec dignité qu'elle n'avait pas besoin des services d'un homme comme moi ; que , ne fût-ce que par esprit de vengeance , elle per:,istait dans son dessein d'empêcher le mariage de Henri et de Rose ; qu'elle espérait encore marier Rose à son protégé Saint-Edme; et elle me signifia fort impoliment de ne plus reparaître dans sa maison.
Effrayé des discours de cette femme intrigante, et rendu tout-à-fait h mes bons sentimens pour le fils et la nièce de ma femme, je crus devoir prévenir Henri et madame Lefevre des menaces de madame Déristel.
Henri ne fit qu'en rire ; mais madame Lefevre en parut fort inquiète. Henri avait eu la générosité de ne point révéler mes intrigues à sa tante et à sa cousine; mais madame Lefevre et Rose , se souvenant que c'était moi qui leur avais fait connaî-
tre cette madame Moreau , avaient conçu quelques soupçons contre moi. Elles me recevaient avec froideur, presque avec défiance ; et cependant j'étais alors tout feu pour Rose et pour Henri. Je brûlais de réparer mes fautes ; j'attendais avec impatience le retour du marquis pour tâcher de le fléchir en faveur de leurs amours.
Un nouveau chagrin survint à Henri.
RosCj devinant que c'était l'inclination de son cousin pour elle qui le mettait mal avec son père , lui déclara , sans qu'on eût besoin d'exciter sa générosité, que par intérêt pour lui-même, elle se croyait obligée de renoncer à l'épouser. A ce discours, Henri , l'amoureux Henri , ne put retenir un vif mouvement de dépit : tout ce qu'il obtint de Rose , c'est qu'elle consentirait à lui donner sa main si le marquis de Rinville lui accordait son aveu.
Soit que madame Déristel eût appris
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cette résolution de Rose et qu'elle en attendît l'effet, soit qu'elle eût abandonné ses complots , un long temps s'écoula sans que nous entendissions parler ni d'elle, ni de M. de Saint-Edme.