CHAPITRE IX
MAUVAIS SUCCES D'U^" >'OUVEAU CHA>GE- MEÎÎT DE GIFFARD.•-^■OUVELLES DE DI- VERS P£RSO^"ÎÎAGES.
Mon café m'était échappé. N'entendant plus parler de moi, l'huissier limonadier l'avait cédé à une ancienne cantinière qui avait fait une petite fortune à la suite de nos armées pendant la guerre , et voulait l'augmenter à Paris pendant la paix. Aurais-je été en état de l'acheter? Ma dévotion moitié sincère et moitié affectée , ma grande attention à me ranger parmi les 'plus purs, ne m'avaient pas du tout profité. Le marquis de Rinville m'avait prêté quelque argent. Madame Déristel , quand
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j'étais clans ses bonnes grâces , m'avait fait quelques petits cadeaux ; mais je n'avais vu arriver aucune place , pas la plus médiocre sinécure. Mes obséquiosités auprès de quelques autres ne m'avaient pas plus réussi. J'étais toujours dans un état précaire , solliciteur, parasite de gens qui se disaient mes protecteurs, et ne faisaient rien pour moi. Dans ces premiers momens de la seconde restauration , presque tous ces gens de cour, étonnés de se retrouver sur l'eau après s'être crus noyés, chercbaient à bien assurer, à bien consolider leur sort. On faisait de belles promesses h ses amis, à ses protégés ; mais cliacun ne pensait qu'à soi, et ajournait le soin de penser aux autres au moment où il serait lui-même satisfait. Quelquefois je me repentais du parti que j'avais pris de me faire ultra et dévot : c'était surtout lorsque je considérais plusieurs personnes de ma connaissance qui s'enricbissaient de leur libéralisme?, fc Que ne me suis-je fait libraire?
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)j me disais-je;que d'argent j'aurais gagné » à imprimer les livres et les pamphlets « de l'opposition ! »
Il survint un grand changement dans le ministère. Les hommes qui rêvaient le rétablissement des anciens privilèges étaient si pressés , si extravagans , qu'ils alarmèrent une foule de royalistes sages , modérés , sincères amis de la Charte. Je fus fidèle à mon caractère ; c'est-à-dire que j'abandonnai les principes et les opinions du gouvernement qui s'en allait , pour prendre les principes et les opinions du gouvernement qui arrivait. Je ne devins pas précisément un libéral ; mais j'étais un constitutionnel très-prononcé. Je continuai d'avoir de la dévotion; mais déjà ma dévotion n'était pas sans tolérance. Ce fut dans ces dispositions que j'allai rendre une visite à madame Lefèvre. Henri était chez elle. Quel fut mon bonheur quand je l'entendis professer les mêmes doctrines politiques que moi î la seule différence , c'est
que je professais tout nouvellement ces doctrines, tandis que Henri conservait aujourd'hui ses opinions de la veille.
Le soir même, j'appris le retour du marquis de Rinville; je m'empressai d'aller le Toir. « Ah ! si je pouvais , me disais-je , » le réconcilier avec son fds ! si je pou- » vais l'amener à consentir au maria jre de » Henri et de Rose ! » Il fut hien surpris quand je lui racontai tout ce que madame Déristel avait voulu faire pendant son ai> sence. Comme je n'avais pas ménagé la dame dans mon récit, le hon marquis était presque aussi irrité que moi-même contre cette femme. « Certes, me disait-il, je )^ ne veux pas, je n'entends pas que » mon fils épouse sa cousine ; mais je ne » veux pas qu'on marie celte petite Rose, » ijue j'aime de tout mon cœur, à un mau- » vais sujet. Oh ! cette madame Déristel'! » elle est aussi active dans ses vengeances » que vive dans ses opinions, w Enchanlé de ces heureuses dispositions, je me sou-
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Tins que le marquis s'était toujours montré plus modéré que madame Déristel , et que son cousin le vicomte. Je pensai que le moment était favorable pour frapper un grand coup en faveur de Henri.
Après avoir reconnu que M. le marquis n'avait eu que de trop justes sujets d'en vouloir à son fils qui avait jusque-là professé des principes beaucoup trop philosophiques, j'en vins à déclarer que je savais , de science certaine, qu'aujourdhui , et depuis le nouveau ministère , Henri était partisan du gouvernement ; qu'en conséquence il n'y avait plus aucun nK)tif pour que le père et le fils restassent brouillés , et que si M. le marquis voulait m'y autoriser, je ferais, sans le compromettre , une démarche à la fois franche et adroite auprès de M. Henri , pour 1 engager à implorer sa réconciliation avec son père. Le marquis m'avait écouté sans m'inlorrompre , et toutefois en donnant des marques assez fréquentes d'impatience.
Lorsque j'eus fini : « Est-ce tout? » me dit d'un ton amer et ironique cet homme que je croyais plus modéré que d'autres. Puis tout à coup se levant , et se livrant à la plus violente colère: c< Fils indigne! » s'écria-t-il , « ce n'était pas assez pour lui » d'être libéral ; le voilà ministériel. Ah 1 » il est partisan du nouveau ministère! il ); est partisan des ministres qui ont ren- » versé mes amis ! Moi, que je me récon- » cilié avec lui ; jamais! Je ne veux plus le )) voir... Lui, mon fils! Non, il ne l'est pas; » cela ne se peut pas ; il est impossible » qu'il soit le fds du marquis de Rinville. » Gomme, dans mon beau discours, que j'avais cru si touchant, j'avais laissé voir avec complaisance que j'étais moi-même un partisan dévoué du nouveau système : vc Et vous aussi , monsieur Giffard , » continua le marquis, « vous êtes donc ^e ces » gens qui veulent l'égalité , la démocra- » lie 1 vraiment, mon cher, je me suis bien » trompé sur votre compte. iNLiis non*.
» non , je ne me suis pas trompé : toutes » les fois que je jetais un coup d'œil sur » votre vie passée , monsieur l'ancien per- » ruquier, l'ancien révolutionnaire, Tan- » cien héraut-d'armes du Champ-de-Mai , w je ne pouvais être dupe ni de votre » fausse dévotion , ni de votre affectation » de royalisme. Mais je ne suis pas une » girouette, moi. Sortez de chez moi; il ne )) peut plus y avoir rien de commun entre » un homme comme vous et un homme V comme moi. » En parlant ainsi , le marquis entra dans un arrière-cahinet dont il ferma la porte sur lui.
Jamais homme , je crois, ne s'est trouvé plus interdit que je ne le fus dans cet instant; mais bientôt toute ma colère tourna contre moi-même. Comment n'avais-je pas été assez bien inspiré pour sonder le terrain avant de m'y aventurer?
J'étais chassé de chez M. le marquis , chassé de chez madame Déristel. Je cherchai quels nouveaux protecteurs je pou.-
vais implorer ; je pensai au général Dôrigny.
Je n'avais pas entendu parler du général depuis les événemens de mars 181 5. « Est- » ilà Paris? vit-il encore? demeure-t-il tou- » jours au même endroit?» Voilà les questions que je me faisais en m'acheminant vers son liotel. Un gros portier qui avait la tournure d'un ancien militaire , me dit que M. le général était chez lui, et que je pouvais me présenter à l'antichambre. «Il )) est chez lui ! m'écriai-je, voilà déjà une )) bonne chose. » Malgré sa morgue et sa mauvaise humeur habituelle , je ne doutais pas que mon ancienne pratique , le petit abbé Dérigny , ne fît quelque chose pour moi.
Je trouvai le général se promenant dans sa chambre et s'appuyant péniblement sur une canne, il était rongé de goutte et de rhumatismes ; plusieurs de ses nombreuses blessures étaient mal cicatrisées. Au milieu de ces douleurs pjiysiq^ues qui souveat
le tourmentaient horriblement , il était perpétuellement en proie à des peines de cœur et d'esprit. Fort riche , lieutenantgénéral , décoré de tous les ordres militaires, il n'avait cessé de vivre froidement avec sa femme qui s'amusait , et le laissait aux soins d'un valet de chambre. Il était fort mécontent de son fils qui avait des maîtresses , jouait et faisait des dettes. Quand les philosophes , les vrais philosophes qui sont en si petit nombre , disent qu'ils sont heureux , plus heureux que la foule innombrable des ambitieux , ils ne sont ptis compris : on croit qu'ils se vantent, on croit qu'ils mentent , on leur applique la fable du renard qui trouve les raisins trop verts ; ne serait-ce pas une erreur ? Je vois des causes presque certaines de souffrances dans les honneurs, les dignités , les richesses; le bonheur n'est- il donc pas réservé aux philosophes qui savent's'en passer? Pendant les cent jours , le général Dérigny, dominé par lésé vënemens,
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avait fait sa soumission à Bonaparte ; puis il avait fait sa soumission au roi. Ces sermens successifs et contradictoires l'avaient indigné contre lui-même , et avaient inspiré de la défiance aux autres. Il regrettait son ancienne indépendance , son ancien amour de son pays ; et cependant, il convoitait encore une augmentation de fortune et de titres? «Elî! pour qui?)) se disait-il quelquefois dans ses intervalles de raison ; « pour un tjlre usé , fatigué , que réclame » incessamment le tombeau. )) Autrefois c'était sur les champs de bataille qu'il sollicitait; il y était alerte, actif, xlujourd'liui c'est dans les bureaux qu'il faut solliciter, et il n'a pas même la santé nécessaire pour s'y transporter. Comment aurais-je pu lui parler de moi , quand il en était réduit à ne pouvoir rien pour lui-même ? Quolquefois il s'exprimait comme le courtisan le plus humble ; quelquefois il mettait tant d'humeur dans ses discours qu'on aurait pu croire qu'il conspirait. Il prenait un
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soin filial de son vieux père qu'il avait logé dans son hôtel ; quelquefois il rougissait d'être fils d'un tailleur; quelquefois il se vantait d'être le fils de ses œuvres. Voilà donc ce jeune abbé qui , par patriotisme , a jadis embrassé l'état militaire! voilà cet intrépide colonel que j'ai vu si bon et si franc à l'avant-garde de notre armée du nord ! Voilà ce brillant et habile général quej*ai vu à l'armée d'Italie, heureux lieutenant d'un général en chef encore plus heureux î Que je le trouvai vieilli! que son esprit avait baissé! J'étais fort malheureux ; après cet entretien , je me sentais ému de compassion pour ce pauvre général, encore plus malheureux que moi. Comme il payait cher le tort oîi il s'était laissé entraîner de préférer un homme à sa patrie !
Je pensai à M. de Volnis. Je ne doutais pas qu'il ne filt du bord du nouveau ministère; p;endaût tointe sa vie, je Tavais.
VU, comme mol, se déclarer toujours pour le parti vainqueur. En entrant dans sa rue , je remarquai de loin la porte cochère de la maison où il demeurait, tendue en noir. Un magnifique corbillard en velours et en argent, attelé de quatre chevaux noirs, richement caparaçonnés, agitant leurs tètes surmontées d'un panache noir, et une file de voitures de deuil remplissaient toute la rue. J,e vis sous la porte un cercueil environné d'une multitude de cierges; je m'informai: c'était mon ahcienne pratique, M. deVolnis, l'écrivain philosophe, l'infatigable candidat de nos assemblées législatives, qu'on allait enterrer. Il laissait une bien petite fortune; mais une vieille gouvernante qu'il avait fini par épouser quelques années auparavant , et qui avait une douleur très-éclatante , avait cru devoir par vanité, et pour mieux exprimer ses regrets, commander de magnifiques funérailles. Je vis arriver un nombre in-
fini, non pas de parens (il était sans famille), mais d'amis en grand deuil; il y avait des députations de tous les corps savans et littéraires , plusieurs membres de Tinstitut en grand costume. Nous étions en hiver; j'avais sous ma redingote un habit d'une couleur foncée qui pouvait passer pour un habit noir; je n'avais que trop de temps à moi; j'eus la curiosité de me joindre au cortège, au moment où il se mit en marche pour l'église. J'assistai à vm service qui me parut un peu long, malgré mon habitude de dévotion ; cependant j'y priai avec ferveur pour l'âme du défunt. Après le service, je montai dans une des voitures de deuil ; les trois personnes avec lesquelles je me trouvai m'étaient absolument inconnues. Pendant les trois ou quatre premières minutes, tandis que la voiture roulait lentement à la suite du corbillard , on parla d'un air triste et avec un toii de regrets, des talens et des vertus
de l'homme respectable dont on célébrait les funérailles; c'était une grande perte que faisait la France littéraire. Pendant les trois ou quatre autres minutes qui suivirent, on se permit quelques critiques sur ses talens et quelques observations sur son caractère. « Au fait, disait-on, dans ses )) écrits il avait peu d'imagination, point » de sensibilité; et dans le commerce de )> la vie on ne peut se dissimuler qu'il a » toujours été souverainement égoïste. » Pendant tout le reste du voyage, on parla de la nouvelle convocation des chambres, du nouveau ministère, d'un nouveau mélodrame et d'un nouveau vaudeville qu'on jouait aux Variétés. Arrivé au cimetière, j'entendis plusieurs oraisons funèbres prononcées par des amis intimes de l'homme respectable. Il y en eut une prononcée par une des personnes avec qui j'avais fait la route; c'était celui d'eritre nous qui s'était le plus extasié sur le mente du nou-
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veau mélodrame: il put à peine achever son discours, tant il était suffoqué par les sanglots. Après les discours , tous les assistans entourèrent les orateurs et leur firent des complimens sur la manière noble, éloquente, élégante et sentimentale avec laquelle ils avaient exprimé les regrets des assistans, de Paris, de la France, de l'Europe : la réputation de M. de Volnis n'était-elle pas européenne? Deux jours après, on ne parla plus nulle part ni du grand homme ni de ses écrits.
Mais à qui donc m'adresser pour sortir de mon embarras pécuniaire, qui devenait de jour en jour plus imminent, plus effravant ? Je me hasardai à en glisser quelques mots à Henri. Depuis que j'avais été témoin dans son duel contre M. de Saint- Edme, en dépit de lui-même, il était moins mon ami ; cependant il s'empressa de me prêter une somme modique sans doute, mais encore au-dessus des moyens que je
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lui connaissais; et il promit de me recommander à un homme qui venait d'être appelé à une place importante dans le nouveau ministère.
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