NOUVELLE RÉCONCILIATION DU MARQUIS ET DE SON FILS
DÈS les premiers jours de son arrivée , le marquis, quoique fort irrité contre madame Déristel, avait voulu la voir. Le portier lui avait dit que madame et mademoiselle étaient à la campagne; M. de Rinville était fort étonné de ne pas recevoir de leurs nouvelles.
Henri cependant avait terminé son droit. Jusque-là il n'avait fait aucune démarche pour se réconcilier avec son père. Alors il osa se présenter chez le marquis; il ne fut pas reçu. Il laissa au valet de chambre Blondin, qui avait beaucoup d'estime pour
le fils de son maître , un petit billet bien tendre, bien respectueux, par lequel il suppliait monsieur le marquis de vouloir bien lui accorder une entrevue , et il annonçait qu'il se présenterait de nouveau le lendemain. Blondin fît à son maître un tableau touchant de la douleur qu'avait éprouvée le jeune homme en apprenant que son père ne voulait pas le recevoir. Le lendemain Henri se présenta, et il fut admis.
a Ah! vous voilà, monsieur! » dit brusquement le marquis, lorsqu'il aperçut son fils , « m'avez-vous causé assez de chagrin ? » m'avez-vous assez puni de l'amitié, de w l'affection que j'ai eu la sottise de con- » cevoir pour vous ? Allons , voyons , » que me voulez-vous? que medemandez- » vous? J'ai consenti à vous voir parce » que j'espère qu'enfin vous vous rendrez » à mes vœux; mais je vous déclare que si » vous persistez dans vos folles résolutions,
» dans vos opinions perverses, vous ne » devez rien attendre de moi. »
Henri commença par déclarer à son père qu'il aimait Rose plus que jamais; qu'il était bien résolu à ne pas épouser une autre femme; mais qu'en même temps, quoique par les lois il fût absolument libre et maître de ses actions, il était décidé, tant par sa propre volonté que par la volonté de Rose, à ne point se marier sans le consentement de l'homme qui avait bienvoulu lui permettre de l'appeler son père , et pour lequel il conserverait jusqu'au dernier soupir une tendresse filiale. A ces mots le marquis fut d'abord tout surpris; bientôt il reprit sa fureur, il jura que jamais il ne donnerait son consentement :
puis il s'attendrit. Henri profita de ce mouvement de son cœur pour lui peindre avec transport les vertus de sa cousine. Il lui parla de la mère de Rose, de la sienne. « Comment diable pourrais-je lui résister ?» s'écria le marquis de plus en plus touché ,
u j'ai eu tort de consentir à le voir. Non, w je ne veux pas... je ne dois pas vouloir... » Mais cependant, puis-jeetre mon propre )) ennemi, en t'empechant d'être heureux )) comme tu l'entends? Cruel, insensé jeune » homme î... Allons, il faut hien... c'est nial- » gré moi...» Henri, au comble de ses vœux, remercia son père et lui demanda la permission d'aller bien vite porter cette bonne nouvelle à sa tante et à sa cousine. «Attends ! » attends donc! dit le marquis, je n'ai » point consenti.... Non, je ne consens » pas.... M Henri était déjà loin.
Le marquis se repentait d'avoir laissé entrevoir qu'il pourrait consentir au mariage de Rose et de Henri. H se proposait de revenir positivement sur cet aveu que son fils venait de lui arracher, et qu'il avait donné dans une espèce de délire d'attendrissement. Toute espérance de mariage avec la belle et riche Euphrasie n'était pas encore perdue; il voulait au moins revoirmadame Déristel.Elle devait être re-
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venue de la campagne ; il se préparait à courir chez elle. Son fidèle Blondin lui apporte un de ces larges et longs billets, annonçant toujours une mort ou un mariage. Il ouvre: c'est un billet de part du mariage de mademoiselle Alphonsine Euphrasie Moreau Déristel , avec M. Jean-Frëdéric-x\dolphe de Saint-Edme. « Eh quoi ! mademoiselle )) Euphrasie se marie ! Sa mère renonce i) à mon fils , au fils du marquis de Rin- » ville! elle donne sa fille à ce M. de Sain t- » Edme qu'elle avait voulu marier à la » pauvre Rose! C'est mademoiselle Eu- )) phrasie qui va être chargée du soin de » convertir, de ranger ce débauché, cet » homme querelleur, ce mauvais sujet » qui désole sa famille et ne vit que de )) déplorables intrigues! Comment cela se w fait-il?» Pendant que le marquis s'adressait toutes ces questions , Blondin , son valet de chambre, souriait malicieusement; cet homme était fort bien avec la femme de chambre de madame Déristel ;
DE LA RÉVOLUTION. 8l
le marquis le savait, il ririlerrogea. Hélas! madame Déristel était dupe de son artifice; sa fille était tombée dans le piège préparé pour une autre. M. de Salnt- Edme , admis fréquemment chez madame Déristel , pour se distraire des chagrins que lui causait cette petite Rose qui ne voulait pas qu'on lui fît la cour, avait fait la cour à la belle Euphrasie. Cette fille sensible n'avait pu résister au mérite transcendant de cet habile et brillant séducteur. Des raisons majeui^es, pressantes^ avaient forcé madame Déristel d'agréer la recherche de M. de Saint-Edme , et même de précipiter le mariage.
A la nouvelle de ce tendre hyménée, M. de Rinville fut encore plus piqué contre madame Déristel, que contre sa fille. Bientôt il se félicita que son fils ne fût pas l'époux d'une demoiselle aussi sentimentale , et que le sentiment pouvait rendre par la suite très-coquette.... plus que coquette. Puis, se rappelant tout ce que son fils venait de lui
dire de touchant et d'affectueux, se rappelant la tendresse que lui avait témoignée cette jeune Rose qu'il ne pouvait s'empêcher de trouver bonne et aimable , il prit brusquement son parti. Lorsque Henri revint, et kii annonça qu'il avait amené avec lui madame Lefèvre et Rose qui attendaient qu'il leur permît de se présenter, il courut lui-même au-devant d'elles, et il embrassa Rose en la nommant sa chère fille. 11 eut bien encore quelques intervalles de regret , mais les deux jeunes gens étaient si heureux, si reconnaissans! 11 leur recommanda de presser bien vite la cérémonie, pour qu'il ne lui fut plus possible de s'y opposer.
Le jour de la noce, pendant le repas, pendant le bal, la contenance de M. le marquis de Rinville offrit les plus grands contrastes : tantôt il faisait le marquis de l'ancien régime, tantôt il était le plus tendre père. Quelquefois il regardait Rose d'un air pensif et presque mécontent ; si
elle levait les yeux sur lui , sa physionomie devenait riante, il s'égayait, il s'attendrissait. Il goûtait beaucoup le fameux peintre , maître de Rose, qui était un des témoins et qui retrouvait a table toute la gaieté, toute l'espièglerie d'un jeune artiste. « Enfin , )) dit le marquis en soupirant, à son fils, « te voilà content! c'est » moi qui t'ai cédé. Quel dommage pour- » tant! point de fortune; fille d'un ou- )) vrier et d'une couturière ! tu seras heu- » reux , c'est ce qui me console; et je vois » bien que par le temps qui court il faut » que nous tous, nous devenions un tant » soit peu philosophes. »
J'avais fondé les plus grandes espérances sur ce mariage. Je n'avais pas revu le marquis depuis la visite oi^i j'avais tenté si maladroitement de le réconcilier avec son fils en lui apprenant que Henri était partisan du nouveau ministère. Il avait rendu son anntié à son fils, et il restait brouille avec moi. En ma qualité d'oncle
de la mariée , j'étais de la noce. Je m'étais flatté que ce beau jour serait favorable à ma réconciliation avec M. de Rinville.
Que j'étais dans l'erreur! le marquis, fort aimable, fort affable , fort affectueux avec tout le monde, était froid et sec avec moi. Entre la messe et le repas , je voulus essayer de lui parler. « Laissez-moi , mon- » sieur, me dit-il; plus rien de commun )) entre vous et moi; j'ai toujours eu à me i> plaindre de ma confiance en vous. C'est » à vos mauvais conseils , à vos mauvais » services que j'ai dû le peu de sottises » que j'ai faites dans ma vie; en politique )) comme en conduite privée, vous êtes une » girouette. »11 me tourna le dos. « Toi du » moins, mon cher Henri ,» disait-il à son fils, « tu as de mauvaises opinions; mais » tu n'en changes pas , tandis que ce )) Giffard.... on ne sait jamais à quoi s'en i) tenir avec lui. »
Quoique Henri n'eût pas fait le mariage que le marquis désirait, celui-ci persistait
à vouloir l'adopter , le reconnaître. Henri eut beaucoup de peine à le faire renoncer à cette idée. « Mon père , lui disait-il , y^ si j'acceptais vos offres , n'y verrait-on » pas une grande vanité? ne m'exposerais- » je pas, ne vous exposerais-je pas vous- » même à des railleries , à des épigram- » mes qui vous affligeraient ? je dois su- » bir le sort que la loi m'impose. Il me )^ suffît d'être aimé de vous comme un w fils; il me suffît que vous me permettiez )) de vous nommer mon père. Elevé dans » une classe obscure, je serai lieureux de » vivre en famille et obscurément utile à » mes concitoyens. Si par la suite je leur » dois d'être appelé à quelques bautes » fonctions, je ne repousserai point leur i) cboix ; je leur sacrifierai sans regret )> mon repos , nion goût pour la retraite , » et j'aurai la satisfaction de penser que » je dois leurs suffrages à ma conduite, » à ma probité , peut-être à mes faibles )) talens. »
Peu de temps après son mariage, Henri alla s'établir dans une ville de province. Il disait qu'il ne voulait être tenté ni par l'ambition, ni par l'avidité, ni par les autres passions qui fermentent parmi les hommes des grandes villes. J'ai appris qu'il avait mérité dans l'honorable fonction d'avocat, l'estime et l'affection de tous les habitans de la cité ou il s'est retiré. Le marquis de Rinville a fait l'acquisition d'un domaine dans les environs. Il y va passer tout le temps que lui laissent les intervalles des sessions législatives. Involontairement le père et le fils en viennent souvent à parler des affaires publiques, et presque jamais ils ne sont d'accord ; mais dès que la dispute commence , Rose, pour qui le marquis prend de jour en jour plus de tendresse, leur rappelle le pacte qu'ils ont fait de ne point parler entre eux de politique. Labonne intelligence et la gaieté reparaissent aussitôt. C'est madame Lefèvre qui la première a fait souvenir le
marquis que Rose avait autrefois commencé son portrait, et il s'est empresse de donner à sa bru toutes les séances dont elle a eu besoin.
Henri dans ses premières vacances a terminé sa tragédie. Il l'a envoyée ci son ami Yilder, mari de la riche et belle madame Delmar; elle a été reçue avec acclamation par les comédiens ; mais on prétend que les censeurs dramatiques ont demandé tant de cliangcmens tant de
chnngemens, que l'auteur a renoncé à la faire représenter.
Avant de quitter Paris , Henri m'avait recommandé de nouveau à cet homme qui occupait une place importante dans le ministère; mais par malheur le marquis, sans me pardonner, sans se réconcilier avec moi, voulut aussi par bonté, par souvenir d'ancienne amitié, par pitié, me recommander a la même personne. Il me dépeignit à cet homme puissant comme un pauvre diable qui ne savait pas grand'-
chose, qui n'avait pas toujours eu une excellente conduite, qui n'avait pas une merveilleuse capacité, mais qui du reste n'était pas méchant, avait une mauvaise tête , mais un assez bon cœur , un peu bavard , un peu curieux, un peu indiscret , mais qu'on ne se repentirait pas d'avoir placé , pourvu qu'on le surveillât avec soin. 11 résulta de cette belle recommandation qu'un mois après, on crut me faire une grande faveur en me proposant une place de garçon de bureau.
J'étais trop malheureux pour avoir conservé de la vanité; toute place m'était bonne; je regardai celle qui m'était offerte comme une retraite modeste où je serais aussi inamovible qu'un conseiller de cour royale.