‹ Le Gilblas de la révolution (volume 3)Chapitre 7 sur 10 · DIVERS METIERS.GIFFAT\D SE RETIRE DU MONDE · texte numérisé non relu

DIVERS METIERS.GIFFAT\D SE RETIRE DU MONDE

J'avais été huissier du cabinet d'une Excellence ; je pris bien vite les mœurs de mon nouvel état. J'étais obséquieu.\ , empressé pour tous nos employés , familier et jovial avec mes camarades , froid et d'un laconisme impertinent avec les nombreuses personnes qui avaient affaire à l'administration. Notre ministre , tout dévoué à la légitimité , avait exercé de grands emplois sous l'empire. Il avait pris le ton altier, bref, tranchant et despotique de son ancien maître ; il ne lui manquait que son génie , mais il croyait l'avoir. A son exemple nous

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étions tous vains , décisifs , insolens. Ma curiosité naturelle et si bien passée chez moi en habitude me portait à m'enquérir, à minformer des motifs qui amenaient tant de visiteurs dans nos bureaux. Je remarquai qu'un tiers à peu près se composait d'hommes d'affaires, de fondés de pouvoir ou d'amis qui venaient solliciter pour les autres, et qu'ils apportaient dans leurs démarches plus ou moins de zèle ou de nonchalance, suivant qu'ils espéraient plus ou moins tirer parti pour eux- mêmes de ce qu'ils sollicitaient pour autrui. Je remarquai que dans les deux autres tiers , les uns voulaient faire oublier ce qu'ils avaient fait pour la révolution , les autres essayaient de mettre en lumière ce qu'ils avaient fait contre la révolution. Les premiers cherchaient avec ardeur , avec soin, à effacer jusqu'à la moindre trace qui aurait pu faire croire qu'ils avaient été législateurs , tribuns , membres des districts ou des sociétés populaires, ou exerçant une

magistrature , un emploi quelconque pendant la terreur, sous le directoire ou sous l'empire; les seconds cherchaient avec ardeur, avec soin, tout ce qui pouvait prouver qu'ils avaient émigré , qu'ils avaient combattu dans la Vendée : je reconnaissais dans leur conduite celle que j'avais tenue moi-mcme aux premiers jours de la restauration. Quelques-uns se vantaient d'avoir été traîtres sous le gouvernement impérial auprès duquel ils avaient fait les dévoués. Le croirait-t-on ? quelques - uns venaient chercher des pièces , des extraits de jugemens , pour constater qu'ils avalent fait partie de ces bandes qui avaient arrêté , dévalisé , pillé les diligences et les courriers.

Ce fut pendant que j'étais garçon de bureau que je repris peu à peu quelques-unes des habitudes que j'avais contractées étant employé dans les droits-réunis, et barbier de village. Je ne me faisais aucun scrupule d'aller avec mes camarades au cabaret , et

le plus souvent c'était moi qui les y entraînais. Je n'avais absolument pour vivre que les émolumens de ma petite place ; ils me suffisaient à peu de chose près; mais j'étais en compte courant avec un prêteur à la petite semaine. Mes fonctions étaient un peu assujettissantes , mais d'un assujettissement doux , ne me causant ni souci, ni peine, ni travail. Quelquefois cependant, en sortant du cabaret , ma place me paraissait une chaîne , et j'aurais désiré une profession plus indépendante. 11 y eut un nouveau changement de ministère ; on fit des épurations; ces épurations s'étendirent jusqu'aux garçons de bureau. Comme j'avais été placé sous la protection du ministère qui tombait , je fus congédié.

Que faire ? M'adresser au marquis de Rinville ? il ne me servira pas ou me servira mal. Avoir recours à Henri ? il n'est point à Paris. Lui écrire ? avant que sa réponse m'arrive , le besoin se sera déjà fait cruellement sentir. Aller le trouver ?

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je n'ai pas de quoi faire la route. El quelle incertitude! Voudra-t-il s'intéresser à moi ? pourra-t-il faire quelque chose pour moi ? J'en doute , puisque je perds ma place précisément parce que je l'avais obtenue par lui. J'éprouvais d'ailleurs une sorte de répugnance à importuner ce jeune homme, ce Non , » me disais-je plein d'une sotte fierté , « je ne veux plus rien devoir ni à » l'ancien amant de ma feminc, ni à son » fils, ni à sa famille... Mais que faire ?re- » prendre mon ancien état? les infirmités » arrivent , la main me tremble ; je ne » peux plus me raser moi - même , com- » ment raser les autres ? » Je me décidai bien vite.

Le jour oii j'appris ma révocation , pour me consoler, et pour aviser à me donner à moi-même un bon conseil, je ne pouvais me dispenser d'aller au cabaret. J^e hasard voulut que des cochers de cabriolets de place se trouvassent dans la même salle à, une table voisine de la mienne. L'un

d'eux se nommait ISicolas ; il vantait les agrëmens et les bons profits du métier. a Joli état, disait-il, pour un homme » qui ne veut jamais envisager les clio- )) ses que sous leur beau côté ! Conduire » à leurs affaires ou à leurs plaisirs une » foule d'hommes ou de femmes de tous » les états, de tous les rangs , de tous les » âges , et qui ne peuvent pas être tout- » à-fait des gens de rien , puisqu'ils ont » le moyen de payer une course de ca- » briolet , charmer les ennuis de la route » par un aimable entretien avec la prati- » que, parcourir tous les quartiers de Paris, » passer les barrières, respirer l'air de la V campagne , revenir le soir à la porte des » spectacles , y apprendre le succès ou la » cliute d'une pièce nouvelle ou d'une déj) butante, est-il rien de plus agréable ? » Je jugeai aux discours de M. Nicolas qu'il avait de l'esprit et des connaissances. J'eus la curiosité de lui demander comment il était réduit h conduire un cabriolet : il me

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répondit qu'il avait eu des malheurs. A ces mois je me sentis attiré vers lui par une espèce de sympathie et de ressemhlance dans nos destinées. M. Nicolas avait fait la guerre. Est-il heaucoup de Français arrives aujourd'hui à l'âge de cinquante ans qui n'aient porté les armes ? quand ce ne ' serait que dans la garde nationale! Un de ses plus grands malheurs , me dit-il, était de s'être fait un ennemi personnel et déclaré de Napoléon. Cela datait de loin : il avait tiré des coups de fusil sur les marches de Saint-Roch au 1 3 vendémiaire; ohligé de fuir de Paris , il avait été combaltre à l'armée du Rhin sous Coriolan. )) Coriolan ? » lui dis-je étonné. — « Eh ! » mais , me répondit-il , quand on meurt

» dans les rangs des étrangers » A ce

trait je restai en admiration de l'érudition de M. Nicohis. Il continua ses discours à ses confrères : « ]\Ies enfans, leur disait-il , » que chacun soit diligent à s'emparer des » bonnes places , sans chercher à faire tort

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aux camarades arrivés avant lui : le matin dans le quartier des gens d'affaires , vers midi près des restaurateurs oii se font les grands déjeuners, vers l'heure du spectacle près des restaurateurs chez lesquels se font les grands dîners , le soir aux portes des théâtres , des bals , maisons de jeu et autres. Toujours de la politesse et de la patience avec les bourgeois et avec le peuple. Souvenezvous que vous avez le fouet à la main ; que , si vous vous livrez à la colère, vous pouvez être entraînés à vous servir de votre arme , et que c'est toujours à vous qu'on donnera tort. Si on vous injurie , ayez l'air de ne pas entendre ; en répondant , vous vous exposez à une querelle ; en vous taisant , vous forcez le bourgeois à s'apaiser de lui - même. Il y a des gens qui se permettent de vous tutoyer en montant dans votre voiture , c'est fort insolent ; mais vous ne devez pas avoir la puérilité de vous choquer

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i^ de ce petit reste d'une ancienne aristo- » cratie. Pressez votre cheval , mais ne j> le maltraitez pas ; songez que ce bon » serviteur est aussi une créature de Dieu ; » châtiez-le en père, jamais en bourreau. » Surtout,criezgare et n'écrasez personne.» Nicolas en était là de sa leçon , lorsqu'un commissionnaire du coin vint l'avertir que c'était à lui à marcher. Ses discours avaient fait une profonde impression sur moi. Je continuai de causer avec ses camarades , et mon imagination ajoutant de nouveaux charmes à la profession dont je venais d'entendre un si brillant éloge , je résolus de me faire cocher de cabriolet.

Dès le lendemain , j^étais engagé avec un maître loueur , qui me confiait tous les matins un cheval et une voiture , et à qui je devais rapporter tant tous les soirs ; le surplus de ce que je gagnais était pour moi. Les premiers jours, il m'arriva quelques accidens qui heureusement ne furent pas très-graves. Que je m'amusai dans

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mon nouvel état ! Que j'aimais à causer avec les bourgeois ! J'ose dire que ma conversation leur était agréable. Etaient-ils de bonne humeur: mon babil les rendait encore plus joyeux. Etaient-ils ^tristes et contrariés : j'y mettais de l'adresse , de la discrétion , de l'esprit, et quelquefois je parvenais à les faire sourire. Que j'aimais à conduire les faiseurs d'affaires; ils payaient si bien ! les amans en bonne fortune ; ils étaient si contens ! et les parasites des ministres et des banquiers! et les faiseurs de visites de digestion! et les candidats des chambres et de l'institut ! et les professeurs de danse , et les jeunes médecins qui courent les cachets et les malades en cabriolet de louage, en attendant qu'ils aient un cabriolet à eux! Quand je ne conduisais qu'une personne , je me permettais de prendre la parole ; quand j'en conduisais deux , je les laissais parler, et j'écoutais. Je fis connaissance avec toutes les maisons de campagne des environs, avec toutes les guinguettes de

la ville , des faubourgs et de la banlieue. J'étais au courant de tout ce qui se passait; je savais quand monsieur un tel donnait un grand dîner , quand madame une telle avait une soirée , quand on devait jouer ou danser toute la nuit dans telle maison. Je pourrais faire des volumes de ce que je vis , de ce que je remarquai, de ce que je devinai.

Tout n'était pas gai : un soir, je fus pris à l'heure par un gros homme enveloppé dans un manteau. Il m'ordonna de sortir par une barrière , et de pousser jusqu'au premier village. La nuit était arrivée. Après avoir passé le village , il me fît gagner un bois à travers les terres labourées ; nous faisions un long circuit qui me menait à une extrémité opposée à celle par oîi nous étions sortis de Paris. Arrivés sur une grande route , nous vîmes passer une diligence. Mon homme demande au conducteur s'il a une place ; sur la réponse affirmative du conducteui", mon liotnme me

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paie généreusement, et monte dans la diligence. « Point de doute, me dis-je en regagnant Paris au petit pas: car nous avions fait près de huit lieues; « c'est un homme » qui s'enfuit, et qui veut qu'on perde sa )) trace. Est-ce un conspirateur, un voleur, » ou un amant qui va rejoindre une maî- » tresse ? » Le lendemain , j'appris qu'un riche banquier avait fait une faillite énorme. Ses amis, sa famille, répandaient le bruit qu'il s'était tué ; tout le monde le crut. Au signalement qu'on m'en donna , je reconnus que c'était l'homme avec qui j'avais couru toute la nuit, et je sus à quoi m'en tenir sur son prétendu suicide.

Je rencontrais souvent INicolas sur les places où j'attendais les bourgeois. Je ne manquais jamais de lui demander ses conseils, que je tâchais de suivre de mon mieux. Il y en avait un auquel j'avais beaucoup de peine à me conformer; il allait bien de temps en temps au cabaret ; mais il disait qu'un bo:) cocher ne devait pas y être

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trop assidu. « Car , ajoutait-il , » qui peut o calculer tous les malheurs qui inena- » cent un cocher pris de vin? Quand il n'y 9 aurait que celui d'accrocher les grosses » voitures, comme charrettes de moellons , » chariots de charpente , ou ces lourdes » diligences qui partent et qui arrivent » toujours au grand trot...» Monsieur Nicolas avait de la littérature. 11 portait toujours un livre dans sa poche, et dans les stations qu'il faisait sur les places , souvent , au lieu d'entrer au cabaret , il lisait. J'eus le hou esprit de suivre son exemple. Je louai des livres à bon marché chez un vieux bouquiniste. Un jour, dans ma voiture, je relisais le roman de Candide; j'en étais arrivé au chapitre du Carnaval de Venise. Je me rappelai que, sous l'empire, quand j'étais barbier de village , j'avais lu ce même chapitre, et que j'avais pensé alors qu'il y avait en Europe plusieurs rois détrônés qui auraient pu aller à Venise poury passer leur carnaval. « Oh î oh î me dis-je , depuis

» ce temps, la chance abien tourné. Que de )) chutes ! que de succès î Eh bien! Il pour- )) rait y avoir encore aujourd'hui un nou- » veau souper de rois détrônés ! Ce qu'il y a )j de spécial dans la circonstance , c'est » que presque tous ces rois sont de la )) même famille. » Au moment où je faisais cette réflexion , un homme assez mesquinement vêtu monta dans mon cabriolet.

Je reconnus en lui un ancien membre de l'ancien directoire exécutif, chez qui j'avais dîné plusieurs fois, d'abord lorsque j'avais été fournisseur , ensuite , quand j'avais été député. «Eh! eh ! me dis-je, en voici en- )i core un qui pourrait aller souper à Ve- » nise î » Je ne jugeai pas à propos de me rappeler au souvenir du personnage.il m'arrivait assez fréquemment de conduire des citoyens que j'avais vus dans mes temps de prospérité. Que j'en retrouvais peu dans l'état oii je les avais laissés ! Combien étaient déchus ! quelques-uns étaient montés.

Il sVn fallait que tous mes camarades

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fussent lettrés et de bonne compagnie comme mon ami Nicolas. Cependant il y avait parmi nous beaucoup d'honnêtes gens.

Nous avions nos indépendans; c'étaient d'anciens jokeis qui, ayant étudié leur art dès l'enfance , s'étaient ennuyés de servir sous un maître, et avaient préféré se mettre sur place pour servir le public. Nous avions nos ambitieux; c'étaient des petits maîtres, desélégansqui, enrageant de conduire un char à gros numéro, aspiraient à devenir cochers de bonnes maisons. Nous avions d'anciens hussards , d'anciens dragons , d'autres militaires ayant servi dans la cavalerie; l'un d'eux était légionnaire , et discrètement cachait sa décoration. Il faut bien l'avouer : le corps comptait aussi plus d'un mauvais sujet. Beaucoup étaient ivrognes et grossiers : quelques-uns étaient pires. Un jour je causais avec un camarade que je ne veux pas nommer ; car je ne suis pas délateur. Il était borgne et louchait de l'œil qui lui restait; c'était un

sournois dont je me défiais, un ci-devant conducteur de célérifères servant Fontainebleau, Nemours , Montargis et route. Il s'était fait mettre à pied , c'est-à-dire il s'était fait congédier, pour avoir pris des singes. En argot de courriers et de postillons, prendre des singes, c'est prendre des voyageurs ou des marchandises en cachette, à son profit, et au détriment de l'entreprise qui vous emploie, et qui vous paie. Ce méchant borgne avait toujours plus d'argent que ne devaient lui en rapporter ses courses. Je lui demandai d'où lui venaient tant de profits. 11 sourit d'un air malicieux, et me dit qu'il avait des moyens secrets et sûrs: je le pressai, je le fis boire, et il finit par m'avouer qu'il était en relation avec la police , et qu'il conduisait peu de personnes sans avoir quelque compte à rendre de ce qu'il avait appris. J'éprouvai un vif mouvement de répugnance pour le borgne. Voulant en savoir davantage, je continuai de causer.

a Eh! mais, lui dis-je, comment peux-tu » apprendre quel([ue chose? les gens (jui w montent en cabriolet n'ont-ils pas trop de )) prudence pour parler d'affaires déli- » cates avec un cocher ? Pour moi, je jase » beaucoup avec ceux, que je mène; mais » jamais de politique, w — « Oh! vrai- » ment, me répondit-il , j'ai des moyens M de les faire parler; je fais le mécon- )> tent, le frondeur, le factieux même; je » laisse échapper des malices, des projets » qui ont l'air de complots. On me sourit , » on m'encourage, on est entraîné, on se » déboutonne, on se livre; en voilà plus » qu'il n'en faut pour un rapport. » — « Oh ! c'est trop fort , m'écriai-je indigné; » je hais et je méprise un espion ; mais je » méprise et j'exècre encore plus un agent )) provocateur. » Quelques jours après, je sus que le borgne se répandait en menaces contre moi, et parlait de me dénoncer ; j'eus une grande peur. Ou fait si peu de façons avec les cochers de

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liacre et de cabriolet , quand il s'élève quelques plaintes contre eux ! J'allai surle-champ rompre mon marché avec mon maître, et je ne reparus plus sur la place. Je me remisa fréquenter les églises. De plus en plus, la dévotion devenait un bon moyen pour les riches , d'augmenter leur fortune , et pour les pauvres , de se tirer de peine. J'allai me confesser au bon abbé Bazin. Je lui exposai ma triste situation. Il me fit avoir sur-le-champ une petite place qui se trouva vacante dans la paroisse a laquelle il était attaché , celle de donneur d'eau bénite. A la première promotion, disait-il, je ne pouvais manquer d'être suisse ou bedeau. Je n'étais pas novice dans mon nouvel état. Autrefois huissier de cabinet d'une excellence, ne l'avais-je pas aidée à distribuer cette autre espèce d'eau bénite si connue sous le nom d'eau bénite de cour?

Que je vis de dévots! que je vis de dévotes ! Je reconnus , parmi les plus zélés ,

beaucoup de gens qui jadis s'étaient prononcés en philosophes , en matérialistes, en athées; je me félicitais que la grâce eût touché tant d'honnêtes gens. Que de divers moyens pour subvenir aux frais du culte ! Les quêtes , les offrandes , les ex-voto et le bail des chaises! C'est surtout la sanctification des actes importans de la vie qui grossit la recette. Pour un baptême, on s'en rapporte à la libéralité du parrain et de la marraine. Pour un mariage, un demi-luxe, une messe basse , les offrandes de quelques parens ou amis , et près des mariés, deux cierges auxquels il faut appliquer des pièces d'or ou d'argent. Mais un enterrement ! quelle aubaine que la mort d'un grand!

toute l'église tendue , une messe d'npparat , tout le clergé convoqué , tous les chantres à leur poste, une multitude de cierges, et une foule de personnes en noir remplissant le chœur et la nef: quelle journée pour le donneur d'eau bénite! Nous eûmes pendant tout un

carême un prédicateur en vogue qui nous valut une grande affluence. Au prédicateur succédèrent des missionnaires. Il y eut à leurs premiers exercices du tumulte , des railleries, du scandale, ce qui aux exercices suivans amena un plus grand nombre de dévots, de mondains et de curieux.

Parmi ces curieux à qui j'offrais de l'eau bénite, se trouva un jour mon ami le comédien Durosay. Il me reconnut le premier. Il fut bien surpris de me voir dans de pareilles fonctions: nous causâmes. Il me reprocha fort affectueusement de ne m'être pas adressé à lui dans ma peine. « Il » me reste bien peu de crédit, me dit-il; » mais j'en ai assez toutefois pour vous w procurer une meilleure place. » Je ne refusai pas ses offres de service.

Deux jours après , Durosay vint à mon bénitier m'annoncer qu'il ne tenait qu'à moi d'entrer en qualité de sous-contrôleur ou receveur de billets, non pas au théâtre où il jouait, mais à celui dont j'avais été direc-

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teur. Cette proposition qui me souriait })eaucoup, me fît faire cependant de tristes réflexions. J'allais rentrer dans un rang bien subalterne à l'administration oii jadis j'avais tenu le premier rang; mais je ne serais exposé ni aux intrigues ni aux cabales des comédiens, ni aux caprices du public, ni aux mercuriales des journalistes : receveur de billets, ne serais-je pas plus beureux que lorsque j'étais directeur? Durosay me demanda en riant si , ces nouvelles fonctions ne devant m'occuper que le soir, je ne pourrais pas cumuler. J'y avais déjà pensé. Pour les offices du soir qui d'ailleurs n'avaient pas lieu tous les jours, je pourrais mettre au bénitier un surnuméraire : il n'en manque nulle part, même pour les plus petites places. Il ne s'agissait que de cacber au théâtre que j'étais employé dans une paroisse, et à la paroisse que j'étais employé dans un tbéâtre. Etaitce sans exemple? je crois qu'il y a encore aujourd'bui des chantres qui , après

avoir entonné les psaumes à vêpres , vont chanter dans les chœurs à l'Opéra ou au Vaudeville.

Pendant quelque temps, tout alla bien. Le matin je donnais de l'eau bénite aux pieuses femmes qui venaient entendre la messe ou se confesser, aux dévots qui venaient se faire voir, aux petits garçons et aux petites filles qui venaient au catéchisme, à l'important marguillier qui se rendait à l'assemblée de la fabrique. Le soir, je recevais les billets des jeunes gens qui se précipitaient au parterre , de la grisette qui montait avec son ami à la troisième galerie , du gros banquier qui avait loué une loge, du grand seigneur qui allait dans les loges de l'autorité. Mais tout se découvre enfin. Je fus reconnu par certains cagots qui venaient secrètement au spectacle. Les comédiens me pardonnaient volontiers de passer toutes mes matinées à la paroisse; les marguilliers ne me pardonnèrent pas d'aller tous les soirs à la

comédie. Je fus destitué de ma place de donneur d'eau bénite.

Ma petite place de sous-contrôleur à la porte d'un théâtre ne me procurait qu'un existence bien mesquine, car j'exerçais mes fonctions en honnête homme. On donna au théâtre oii j'étais attaché une représentation au bénéfice d'un des premiers acteurs , qui certes n'en avait pas besoin. Cette représentation fut magnifique. On avait convoqué les acteurs les plus fameux de tous les théâtres, les danseurs, les chanteurs , les tragiques et les farceurs. Je pensai qu'ayant été directeur de ce même théâtre, j'avais quelques droits à obtenir une représentation à mon bénéfice. Je fis beaucoup de démarches, de visites. On me donna les plus belles espérances, et l'on finit par m'accorder une représentation a Versailles. Je fis une affiche fastueuse; c'était une immense pancarte; les lettres étaient en gros caractères; j'y avais mentionné jusqu'au machiniste. Je fis dis-

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tribuer des petits billets d'invitation à toute la -ville. Vu le mérite des pièces et laréputation desacteurs, j'avais cru pouvoir doubler le prix des petites places , et tripler celui des grandes : ces hauts prix effrayèrent les amateurs, et la représentation fut peu fructueuse. N'importe ; elle me mit en goût. J'en obtins une seconde à Saint-Germain. Cette fois, je fis une affiche modeste, et j'eus la précaution de ne point augmenter les prix : on crut que la représentation était sans importance, et il y eut encore moins de monde qu'à celle de Versailles. J'en obtins une troisième dans un petit théâtre de la banlieue; je fus obligé de laisser la recette au directeur pour ses frais. Cela ne me découragea pas. Je cherchai à en avoir une quatrième ; mais on se lassa de mes sollicitations. On me refusa, on me rebuta, et comme il m'échappa quelques plaintes , on prit de l'humeur, et je fus révoqué.

Je me fis cabaleur. J'allais chercher des billets chez les directeurs, chez les ac-

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teiirs, chez les auteurs. Je me présentais le matin , fort poliment , en homme comme il faut, et vêtu le plus élégamment qu'il m'était possible, chez le jeune homme ou l'un des jeunes gens dont on jouait le soir une pièce nouvelle. Je m'annonçais comme Tami chargé du service habituel du théâtre; je lui proposais de soigner son ouvrage ; il me donnait ses billets. J'en vendais quelques-uns ; je distribuais les autres à quelques affidés , et j'allai au parterre crier bravo, et applaudir de toutes mes forces. C'est un assez bon métier.

Outre les bénéfices que je tirais des billets qu'on me donnait, j'avais mon couvert mis chez quelques actrices dont je soutenais la vogue; j'avais des petites pensions mensuelles chez quelques comédiens. Mais non contents de se faire applaudir , quelques acteurs, plus charlatans que les autres, voulurent faire siffler leurs camarades. Il en résulta des querelles, des combats où je reçus et donnai des coups; cela me fit

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prendre en haine la profession ; car je n'aimais nia battre ni à être battu.

Je me rappelai que dans mes jours heureux , j'avais vu venir chez moi plusieurs fois, souvent même, de pauvres diables qui se recommandaient à ma charité; je me rappelai que j'avais vu se succéder pour réclamer mes secours, un ancien magistrat du temps de Bonaparte , de prétendus militaires qui disaient avoir été réformés , des étrangers qui disaientn'avoir pas le moyen de retourner dans leur pays. Je me souvins qu'ils venaient à moi avec des souscriptions oii ils avaient placé une longue liste de noms connus et recommandables; et presque toujours j'avais satisfait à leurs demandes, soit par compassion, soit par vanité , soit pour me délivrer de leurs importunités. Je n'en vins pas tout d'un coup à les imiter. Je commençai par emprunter de petites sommes à des amis que je rencontrais. Bientôt j'allai faire mes petits emprunts à domicile , puis

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enfin... j'aurais rougi d'aller mendier î\u coin des rues; je ne rougis point d'aller demander dans les maisons. Mais quel métier! Que de fois j'entendis cette fatale réponse faite tantôt avec politesse, tantôt avec dureté : <c Monsieur, j'ai mes ^j pauvres à qui je donne. »

Un jour, je sortis fort en courroux: de chez un homme qui passait pour charitable , et qui , non content de m'avoir refusé , s'était permis de m'adresser une espèce de sermon que je trouvai fort impertinent. Cependant le sermon produisit son effet. Lorsque ma colère fut apaisée, je fis un retour sur moi-même, et je fus honteux de la vie que je menais. Tout Paris était alors dans l'enthousiasme du dévouement des médecins français, et des nobles sœurs de Sainte-Camille, qui étaient allés braver à lîarcelone les dangers de la fièvre jaune pour sauver, secourir ou du moins consoler les nombreuses victimes de Thorriblo épidé-

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inie : je partageais l'admiration générale. a Voilà de l'héroïsme! me disais-je , voilà )) de la vertu!... et moi , je traîne mes jours )> dans l'abjection, dans la dégradation de >» moi-même.... Ah! misérable Giffard !.... » il ne s'agit pas pour toi de l'élever à ,, ces grandes et belles actions; il s'agit » seulement de sortir de l'état d'avilisse- )> ment oii tu es plongé. N'as - tu donc » pas encore assez de force et de cou- » rage pour exercer quelque honorable )) industrie? Qu'elle soit obscure, qu'elle « soit pénible , qu'importe si elle est

); honnête? Oui mais où aller

» dîner? »

J'étais assis sur un banc dans une allée solitaire des Tuileries. En prononçant ces derniers mots, je me levai brusquement, et tout préoccupé , je heurtai un homme qui marchait fort vite. Il me regarde, me reconnaît, et, quoique trèspressé par plusieurs rendez -vous oii il est attendu , il ne peut se dispenser de

causer avec moi. C'était un ancien confrère, un ci-devant cocher de cabriolet.

Je m'étonnais de le voir très-bien vêtu : depuis que nous ne nous étions vus , il lui était survenu plus d'un bonheur ; un de ses oncles était mort; il avait ga* gné à la loterie. Il avait mis ses fonds dans le commerce maritime; ils lui avaient déjà rapporté beaucoup d'argent , et luimême était sur le point de partir pour s'embarquer dans un petit port de la Manche. Lorsque je lui eus raconté ma déplorable situation, et les sages projets que je formais à l'instant même : « Ah ! mon ami , « me dit-il tout joyeux , a remercie le ciel » de m'avoir rencontré ;je peux te procu- » rer cette honorable industrie que tu » cherches. Tu sais que je ne suis pas trèa- M fort sur l'écriture ; justement j'étais en » peine de trouver quelqu'un... Si tu veu\', » je t'emmène avec moi comme secrétaire, )j commis , subrécargue du navire sur le )> (juel je dois m'embarquer; et , crois-moi

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» le voyage sera bon ; la cargaison sera

» bonne Trouve-toi clans deux lieures

» au Palais-Royal devant la rotonde, je >; t'emmène diner aux Frères Proven- » eaux, et là, je t'expliquerai.... » Toutes ces propositions me convenaient fort ; j'acceptai l'invitation. Je lui demandai de quelle nature était cette bonne cargaison qu'il me vantait. Il regarda si personne ne pouvait nous entendre , et me dit : « Il s'agit d'aller sur les cotes » d'Afrique , et d'en rapporter une bonne }) provision... de noirs. i) — a Eh quoi! la » traite ! » — « Oui , la traite , mais d'une » manière bien cachée , bien sûre. Tous )) nos associés , tous nos correspondans » sont des hommes d'honneur, incapables )) de nous trahir. Ainsi, dans deux heures, » devant la rotonde , au Palais-royal ; le » premier venu attendra l'autre. » Il doubla le pas , et courut à ses rendez-vous.

c( La traite !... et c'est cet épouvantable » trafic qu'il appelle une honorable in-

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» diistrie ! Moi ! l'aider dans cet infâme

» commerce jamais. Moi qui tout-à-

» riieure m'attendrissais , m'extasiais sur

» le mérite de ces mortels généreux de

)) ces femmes courageuses.... Oh ! qu'il » y a loin de ces actions vraiment su-

» blimes Ainsi donc , tandis que la

» vertu va chercher les plus grands périls » par un amour presque surnaturel de

» l'humanité le vice persistant dans

» ses coupables excès foulant aux

» pieds tous les sentimens de la nature , » affronte les tempêtes , brave la sévérité » des lois, par l'appât d'un exécrable bé- » néfice... Il faut que mon ancien confrère » ait une bien mauvaise idée de moi

j) pour me croire capable d'accepter

» pour avoir osé seulement me faire con- )) fîdence.... Ah! c'est cent fois pis que le » métier dont j'avais déjà tant de honte. )) Plutôt mendier encore ! » Tout en parlant de la sorte , je m'acheminais tout doucement vers le Palais-Royal.

En traversant le passage de Lorme , ia rue Saint-Honoré , et la galerie du café de Foy, je regardais d'un œil de dépit ces riches boutiques d'orfèvrerie , de bijouterie , de bronzes et de dorures, ces beaux magasins de confiseurs et de marchands de comestibles autour desquels je remarquais des curieux en extase, comme on en voit autour des étalages de caricatures : « Se^ » rait-il donc vrai que je fusse condamné » à ne pouvoir me procurer toutes ces » jouissances du luxe, tous ces plaisirs » sensuels qu'en me livrant à un coupable » commerce !.... »

Je me promenai long-temps devant la rotonde; l'heure se passait; je ne savais si je devais désirer ou craindre de voir arriver

mon ci-devant confrère Je rencontrai

un autre ancien ami : il est difficile à un homme un peu répandu dans la société de rester dix minutes devant la rotonde , sans trouver quelqu'un de connaissance.

Cet ancien ami valait mieux que le

nouveau commerçant , ci-devant cocher de cabriolet; c'était un bon bourgeois du Marais, encore jeune, passant tout doucement sa vie dans les plaisirs, fort complaisant, aux petits soins pour les dames, un peu causeur, un peu médisant, très-fort au boston et à l'écarté, ayant les mœurs des petites villes dans la grande. Je l'avais connu à l'estaminet de madame Belamy; je l'abordai. Il était lx)rt intrigué. On l'attendait à dîner au faubourg Saint-Marceau dans les environs du Jardin du Roi; il avait promis d'amener avec lui un de ces mystificateurs, de ces plaisans de société qui se font un métier de divertir les personnes chez lesquelles ils sont admis. Le plaisant Iiu avait manqué de parole: il allait exercer son art chez un gros banquier de la Chaussée-d'Antin auquel il avait cru devoir donner la préférence. Mon ancien ami craignait d'être mal reçu ; il avait tant vanté son mystificateur à ses amis du faubourg

ToM. V. Le Giia.is. Q

ISî LE GILBLAS

Saint- JJarceau : Tout à coup , il me \int en tête de laisser là le ci-devant cocher de cabriolet, son dîner, l'infâme industrie qu'il trouvait honorable , et d'aller remplacer le plaisant dans la maison du faubourg Saint-]Marceau. Justement j'étais vêtu d'une manière mesquine, un peu grotesque, si bien que je pouvais passer aux yeux des uns pour un provincial ridicule, aux yeux des autres pour un homme qui a pris l'habit d'un rôle qu'il veut jouer.

Je me proposai à mon ami ; il m'accepta , et m'emmena sur-le-champ avec lui. En me présentant à la société , il dit tout bas à la maîtresse de la maison : « Voilà l'homme 7) d'esprit que je vous ai promis: a il s'agissait de faire la bête. Il s'agissait d'amuser par mes niaiseries cinq ou six convives qui étaient dans la confidence , aux dépens -de cinq ou six autres qui ne savaient rien. Dans les premiers momens je fus un peu intimidé; mais bientôt j'entrai en verve ,

et je \is qu'il n'y a rien de si facile que de berner les gens.

Un de ceux dont je m'étais le plus moqué, bien loin de se fâcher, lorsqu'après dîner, on l'eut éclairé sur mon compte, était si enchanté de moi qu'il m'invita pour le lendemain. C'était la fête de sa femme, et il pensa que le plus galant bouquet qu'il pût lui donner, c'était de la mystifier. Par occasion, je devais mystifier en même temps son beau-père et sa belle-mère.

En peu de temps, je fus connu pour un homme charmant et très-divertissant chez beaucoup de petits bourgeois du faubourg Saint - Marceau , de la Cité, du Marais et du faubourg du Temple. Je multipliai mes talens;je faisais des scènes de ventriloque derrière un paravent, des tours de gobelet et d'escamotage; je racontais des histoires ; je jouais des proverbes à moi tout seul, et j'avais un répertoire de chansons presque inépuisable.

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