‹ Le Gilblas de la révolution (volume 3)Chapitre 8 sur 10 · GILBLAS · texte numérisé non relu

GILBLAS

Plein de délicatesse, j'avais soin d'annoncer que je n'étais pas un mercenaire ; que je prodiguais mes lalens par complaisance^ sans intérêt, pour mon plaisir et celui de mes amis; mais j'insinuais tout doucement à mes introducteurs dans les maisons où j'étais désiré , que j'étais trop poli pour refuser un cadeau offert avec grâce. Aussi outre les bons dîners où je mangeais avec appétit, et où je buvais sec, car souvent il entrait dans mes rolesde me griser, il me revenait de petits bijoux , de jolies tasses en porcelaine , quelques menues pièces d'argenterie dont je me hâtais de faire de l'argent, bien souvent chez le marchand même qui les avait vendus , et avec lequel je m'étais mis en relation d'affaires.

« Voilà ce qui s'appelle un joli métier! » me disais-je; cela vaut mieux que la )) traite des nègres. » Cependant je n'en étais guère plus riche. Il était arrêté làhaut, comme dit Jacques lefataliste , que je n'échapperais à aucun moven de dissi-

per mon argent ; je m'avisai de mettre à la loterie. Je me souvenais que c'était en gagnant à la loterie que le ci-devant cocher de cabriolet avait commencé sa fortune; mais je n'y fus pas aussi heureux que lui. Souvent j'étais loin d'avoir envie de rire , lorsqu'il me fallait aller faire le bouffon pour égayer les autres.

Une chanson fort originale circula dans les grandes sociétés de Paris. Je me la procurai ; je la chantai chez mes petits bourgeois, et j'eus l'impudence de faire croire que j'en étais l'auteur. J'avais été appelé pour mystifier un jeune homme que je ne connaissais pas même de nom. Dès les premiers mots, il fut déconcerté; son trouble amusait tellement toute l'honorable société que, poussant la raillerie un peu loin, contre ma coutume, je mis presque de la cruauté à le déconcerter encore davantage. Vers la tin du repas , on me pria de chanter; je chantai cette chanson qui courait tout Paris , et je ne manquai pas de

laisser entendre qu'elle était de moi. Oh! quelle bévue !.... Ce jeune homme si candide, qu'on avait livré à mes plaisanteries , était un garçon d'esprit, de beaucoup d'esprit; c'était le véritable auteur de la chanson , et il était bien connu pour tel par la plupart des convives. Comme il prit sa revanche! comme à son tour il m-e mystifia î Une des choses qui me mortifia le plus,C£ fut la joie qui brilla dans les yeux, des valets; ce fut surtout l'espèce de défiance que ces drôles conçurent soudain contre moi : en traversant la salle à manger pour aller dans une autre pièce préparer mes petites bouffonneries de la soirée, je les vis ranger avec soin leur argenterie. «Un bate- » leur qui escamote la chanson d'autrui, w semblaient-ils se dire, a est capable d'esca- » moter autre chose. » J'en éprouvai presque autant de peine qu'au moment où , sous la terreur, mon ami Lefèvre et sa femme me crurent un féroce jacobin.

Cette aventure porta une fâcheuse at-

teinte à ma réputation d'homme d'esprit. Dans les mêmes sociétés où j'avais brillé , où j'avais ébloui, on me trouvait pâle, gauche et niais. « Lui! disait-on, lui! oser » se dire l'auteur de cette jolie chanson! w — (c Je n'en ai pas été dupe un instant. » . — « Et moi donc! je l'en avais toujours » jugé incapable.» Ce fut bien pis, quand un négociant en vins que j'avais mené plus d'une fois à ses magasins de Bercy, me reconnut pour un ancien conducteur de cabriolet; toutes les portes me furent fermées.

(' Ah! vous me méprisez, parce que j'ai w conduit un cabriolet! et vous croyez » que je ne suis pas capable de faire une )) cbanson ! je vous prouverai que je suis yy homme à faire beaucoup mieux. » Un roman bien noir venait de paraître ; je résolus de le mettre en mélodrame. Je me hâtai pour n'être pas devancé par d'autres ; je le portai à un théâtre des boulevards. « Le style est aussi pur qu'élégant et

» fleuri,» me répondit-on ; «mais l'intrigue » est trop simple, les incidens ne sont >♦ ni assez multipliés, ni assez compli- » qués. )) J'allai au théâtre voisin, a La )> pièce est très -attachante, me dit-on; » l'mtrigue est fortement conçue ; mais le » style est trop négligé; il manque tout- » à-fait de couleur. » Je présentai mon mélodrame à un troisième théâtre. Lorsqu'après plusieurs visites inutiles, je parvins près d'un secrétaire examinateur entre les mains de qui ma pièce avait été déposée , cet homme , qui me connaissait pour un pauvre hère, ouvrit, sans médire un mot, une grande armoire remplie de manuscrits, y chercha le mien, et toujours sans m'adresser une parole, me le mit entre les mains. Je lui demandai ce que cela signifiait : « Monsieur, me dit-il , dispensez- » moi.... » Ces deux mots étaient accompagnés du dédain le plus prononcé. Oh ! que j'aurais été en colère, si je ne m'étais senti encore plus confus !

J'avais eu beau me hâter; d'autres avaient été encore plus prompts que moi. Ce roman où j'avais puisé mon mélodrame avait également excité leur verve. Plus heureux ou plus habiles, ils parvinrent à se faire jouer. Cinq ou six théâtres donnèrent presqu'à la fois cinq ou six pièces sur le même sujet et sous le même titre. Indigné, je criai au plagiat, je réclamai dans les journaux; mais mon chef-d'œuvre n'en fut pas moins perdu pour la scène.

Faut-il dire tous les autres métiers que je fis ? Je rentrai encore à mon ancien théâtre. C'était celui 011 je venais de recevoir un si mauvais compliment, en m'y présentant comme auteur. Cette fois je ne fus ni directeur, ni auteur, ni receveur de billets : Je fus comparse (i) , c'est-à-dire, figurant: tous les soirs, j'étais peuple, garde, prêtre,

(i) En style de théâtre on nomme les figurans des comparses.

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paysan, brigand ou sénateur; j'étais Turc , Grec, Romain , Arabe ou Vénitien.

Les jours de presse, et la veille du jour de l'an, j'allais donner un coup de main aux marcbands de bonbons et de joujoux. Les veilles de tirage , j'allais écrire dans les bureaux de la loterie , ce qui s'appelle Jaire des clôtures.

Ce fut une nouvelle tentation à laquelle je ne manquai pas de succomber ; en faisant des mises pour les autres , j'en faisais pour mon propre compte.

Un moment j'avais été dévot , jamais je n'avais été superstitieux ; je le devins en risquant tout mon petit pécule à la loterie royale de France. Je croyais aux rêves , je poursuivais les numéros les plus âgés , je combinais les différentes chances des séries , des jumeaux .^ des jeux de proha* bilité ; je faisais des cabales ^ des martingales; elles ne me manquaient jamais, quand je les essayais dans ma chambre ; elles me manquaient toujours lorsque

l'enfant , couvert d'un bandeau , tirait les numéros de la roue de fortune. Jugez de mon malheur ! Je donnais quelquefois des conseils tant aux joueurs et aux joueuses qui entraient hardtment par la porte ordinaire du bureau, qu'aux joueurs et aux joueuses qui se glissaient honteusement et furtivement par la porte parCU culière ; faute de fonds, ou par étourderie, je ne suivais pas toujours les conseils que je donnais, et souvent au chagrin de n'avoir pas fait les mises que j'avais conseillées , se joignait le dépit de reconnaître que mes calculs et mes inspirations avaient servi à faire gagner les autres.

On a pu me voir au Palais dans la salle des Pas- Perdus , copiant des requêtes pour des avocats ou des avoués, dans une échope d'écrivain , copiant des vaudevilles et des tragédies pour les auteurs ou les souffleurs, écrivant sous la dictée, des pétitions ou des lettres d'amour.

On a pu me voir dans les fêtes et les foires

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des environsdeParis, faisant jouer les petits garçons et les petites filles à de petites loteries de macarons et de pain d'épice , vieux Pierrot d'un charlatan , compère de Polichinel.... «Eh î grand Dieu ! v me disais-je en exerçant ce dernier métier , » fais-je » autre chose à présentque ce que j'ai fait » toute ma vie ? Toute ma vie, n'ai-je pas été » compère , paillasse, trompette de divers » charlatans plus ou moins galonnés , cou- » verts des livrées populaires ou des livrées » de l'aristocratie ? N'ai-je pas subordonné » mes sentimens, mes opinions , mes ha- » bitudes, aux habitudes , aux opinions , « aux sentimens des autres? n'ai-je pas )) crié bien haut en faveur de ces opinions )) que je n'avais pas , quelquefois même » plus haut que ceux qui les avaient?... Eh ! y> combien y en a-t-il déplus grands que moi, » qui ont occupé, ou qui occupent encore » des places importantes , et qui mérite- » raient, àj uste titre, d'être nommés, comme y> moi , les Gilblas de la révolution , ou

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« les Figaro de la restauration...! Eh !com- » bien de Tartufes et de Basiles !.... »

Ce fut encore mon ami Durosay qui me tira de peine. Il me rencontra un jour où, en regardant avec inquiétude si je n'étais pas remarqué par des agens de la police , je faisais jouer au passe-dix en plein vent, des fainéans et des vagabonds. 11 s'atten^ drit sur mon sort; il me parla raison, sensibilité , me donna des conseils , m'offrit ses services. Je fis une pétition pour qui de droit; je demandai une apostille à l'abbé Bazin, une autre au comédien Durosay , et , à force de démarches et de sollicitations , j'obtins à grande peine mon admission.... parmi les bons pauvres d'un vaste hospice très-connu.

Le jour oii j'y entrai, je vis dans la cour mon ancienne pratique, Jérôme Grindat, le musicien des rues , qui m'avait précédé de bien peu de temps dans cet honorable asile ; il s'égayait et il égayait ses compagnons. D'une voix chevrotante , il cha ntait

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en s'accompagnant sur son violon , une chanson d^ circonstance.

Le matin , pour me rendre au lieu de ma retraite, j'avais traversé le Luxembourg; il y avait séance à la chambre des pairs. J'avais vu descendre d'une voiture modeste deux hommes que je connaissais depuis 1789, et qui, depuis cette première époque, n'avaient cessé de m'inspirer l'estime et le respect. Leur conduite, pendant tous nos troubles, avait été toujours courageuse , toujours patriotique, toujours honorable; maintenant ils étaient pairs de France.

« Ah ! » me dis-je, en pensant à ces deux grands citoyens, en me considérant moimême , et en écoutant Jérôme Grindat : a A travers un long âge de révolutions , )) quelques hommes sont apparus : constans, » invariables dans leurs principes, leurs )ï sentimens et leur conduite , ils se sont

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» montres toujours les mêmes, liors la » loi ou à la tête de l'administration, dans » le sénat ou dans les fers , entourés de » la faveur populaire ou proscrits par les » partis. Les événemens impuissans contre » leur vertu ont pu changer leur fortune , » mais non leur caractère.

» Beaucoup d'autres, comme moi, » emportés par leurs passions et par les » circonstances , se sont agités en tout » sens, sont montés, descendus, ont été de » la droite à la gauche , de la gauche à » la droite, et de la droite au centre, o

» Beaucoup d'autres, immobiles comme » le musicien des rues, qui n'a guère plus » bougé que le pivot d'une girouette, sont » restés à la même place sous tous les ré-

» gimes , toujours chantant Mais que

)) de fois ils ont changé de chansons ! »

FIiV DliS CO.NFESSIOAS DE LA^;KE^T G I F Fi R O.

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