CHAPITRE II
CRAND EMPARRAS DU MARQUIS DE RINVILLE.
Henri n'avait presque pas quitté son corps-de-garde ; il avait été un des plus zélés à maintenir le bon ordre et la tranquillité dans la ville. Le vieux vicomte était retourné dans sa province. Le général Dérigny était parti le soir même de la première nouvelle, pour aller prendre un commandement. Je ne savais quel rôle avait joué le marquis de Rinville; j'allai chez lui le vingt et un , de bonne heure.
.le sonnai ; on larda beaucoup à m*ouvrir. Blondin , le valet de chambre, me dit d'un air embarrassé , que monsieur n j
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était pas. « Cependant.... pour vous, nion- » sieur Giffard..,. peut-être.... AUendez-
» moi; je vais le prévenir.... C'est que
» voyez-vous depuis tous ces funestes
» événemens , monsieur croit qu'il est pru- » dent de ne pas recevoir tout le monde. » Après quelques minutes, le valet de chambre revint, et je fus introduit.
Je fus un peu surpris de trouver le marquis fort réservé avec moi : il lui était revenu que la veille je m'étais montré chaud partisan de l'usurpateur. Par degrés cependant , il reprit un peu de confiance. « Cer- » tes, me dit-il, je suis bien loin de » désapprouver que vous vous soyez rangé » du parti d'un homme que j'ai long-temps » servi, et dont le retour est vraiment mi- » raculeux. Mais moi, par respect pour » mon nom, je ne peux pas.... je ne dois » pas.... et même je ne veux pas.... Enfin » le voilà triomphant! c'est à merveille. » J'aime à me flatter qu'il ne sera ni vinj> dicatif, ni persécuteur; on m'avait con-
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» seillé de fuir, de me cacher; fî donc! » Après tout, quel mal ai-je fait? je n'ai » rien à craindre , je ne crains rien. N'est- » ce pas, monsieur Giffard , que je n'ai » rien à craindre? )> Il était aisé de voir qu'en parlant de la sorte, il s'en fallait de beaucoup que M. le marquis fut rassuré.
Mais voici bien un autre sujet de frayeur. Le marquis reçoit un billet par lequel il est invité , en sa qualité de chambellan de l'empereur, à se rendre sur-le-champ au château , pour présenter ses liommages à sa majesté. « Qu'est-ce que cela signifie ? » est-ce que je suis encore chambellan? » est-ce que tout le monde ne sait pas que » je ne suis plus chambellan? est-ce un » tour qu'on me joue? Mais non, je re-
» connais la signature le protocole....
M me voilà convoqué.... Si je n'y vais pas, » n'est-ce pas afficher de la répugnance , M montrer de l'insubordination? ne peul- » on pas y voir un acte de révolte ? Je m'en M souviens , avant son départ Napoléon
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• ne badinait pas avec l'es gens de sa mai- B son. Allons, vile, Blondin, apportez-moi » mon liabit de chambellan. » — « Votre » habit? » dit Blondin. — « Oui, n'enten- » dez-vous pas? » — « Eh! mais, mon-
» sieur le marquis » — « Eh bien !
» quoi ?» — « Je ne l'ai plus. » — « Comfl ment ? vous n'avez plus mon habit! » — « Monsieur le marquis ne se souvient-il » pas qu'il y a un mois il a bien voulu » me le donner ?» — « Vous l'avez vendu î » ah ! malheureux , misérable valet ! » — « Ne vous désolez pas , monsieur le mar- }» quis ; le fripier ne s'en est peut-être pas » encore défait ; il voudra bien me le prê- » ter; il demeure à deux pas, je cours...» — « Je vous chasse , si vous ne me rap- » portez mon habit. »
Blondin se fit un peu attendre. Le marquis s'impatientait, se désespérait. Enfin , voilà Blondin tout essoufié, mais triomphant : il a retrouvé l'habit. « Ah ! tu es » un garçon charmant , » lui dit le mar-
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(|Lns en passant précipitaimnent i'habil nacarat ; « voilà une preuve de zèle que je
» n'oublierai pas Eh mais ! est-ce que
» je suis engraissé , depuis que je n'ai mis » cet habit? je le trouve étroit.... Mon
j) épée , mon chapeau Qu'est-ce que
;) c'est? ôtez donc cette cocarde; vous )) voulez donc me perdre? J'espère, mon- )) sieur Giffard , que vous ne raconterez à )) personne ce petit incident. » Il monta en voiture en continuant de me parler toujours avec un peu de réserve.
Tout ce qui restait à Paris de l'ancienne cour de Bonaparte avait été mandé au château. Le marquis était tremblant : plus il cherchait à se donner une contenance aisée , plus il paraissait gêné. Il se rassura un peu en voyant des généraux et quelques autres courtisans , qui étaient dans le même cas que lui; mais au moment où il fut admis à saluer sa majesté, il s'aperçut (jue Bonaparte le regardait d'un air moqueur, qu'il trouva menaçant : il fut glacé
d'épouvante; déjà il commençait à perdre la tète. Bientôt il entendit murmurer à ses oreilles , parmi ses eamarades les cliambellans , qu'il était question d'exils, d'arrestations; son trouble augmenta. Il s'échappa du château le plus tôt qu'il lui fut possible; il retourna chez lui, quitta son habit de chambellan , se couvrit d'une redingote, et sortit à pied.
Il se dirigea vers le quartier de son fils, il passa plusieurs fois devant la porte de la maison habitée par Henri et par madame Lefèvre ; il hésitait à frapper. Il se souvenait qu'il n'avait pas revu son fils depuis la proposition qu'il lui avait faite d'épouser mademoiselle Déristel ; qu'à la suite de la proposition et du refus, il y avait eu une correspondance fort respectueuse de la part de son fds , très-peu amicale de sa part.... « Puis, disait-il, cette » maison est grande ; il y a beaucoup de lo- » cataires , et je ne me soucierais pas d'être i) rencontré. » Il entra dans un café d'où
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il écrivit à son fils pour le prier de venir le trouver. Fort heureusement, Henri était chez lui , et s'empressa de courir au rendez-vous. Sans revenir sur le passé, le marquis dit à son fils qu'il jugeait prudent , dans les circonstances présentes , de ne pas se montrer , et même de ne pas habiter sa demeure. « Il ne faut qu'un enne- » mi, disait-il, un petit ennemi, un >i mauvais rapport.... » A l'instant même Henri conduisit le marquis dans son petit logement.