DÉPART DU MARQUIS.- DEPART DE 11E^"P,T
M. DE RiNViLLE n'était pas tout-à-fait convaincu par mes paroles qu'il n'y eût aucun danger pour lui à se montrer; cependant il consulta son fils. Celui-ci confirma tout ce que j'avais dit.
Encouragé par son fils , le lendemain matin le marquis prit un fiacre et alla faire quelques visites. Il rencontra dans je ne sais quelle maison ce M. de Volnis, l'écrivain philosophe , qui, revenu de son extrême frayeur, avait quitté sa cachette et se montrait dans Paris. Le marquis apprit que rien n'était moins assuré que le pouvoir de l'empereur. On lui parla des grandes
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mesures prises par le congrès de Vienne ^ des armées formidables qui se réunissaient sur les frontières de la France , de lalliance indissoluble, auguste, solennelle que tous les souverains avaient formée contre les Français, ou plutôt contre Bonaparte. On lui parla des divisions qui existaient parmi nous, des nombreux amis qui restaient au roi. On lui fit voir que Bonaparte , pressé entre les patriotes qui voulaient une constitution , ses officiers qui voulaient un régime militaire, ses anciens conseillers qui voulaient rester ses affidés, était indécis dans ses résolutions, incertain dans sa marche; qu'il faisait des actes de monarque soumis aux lois, puis qu'il en revenait à ses actes de sultan. N'y avait-il pas là quelque vérité ? A cette époque, ayant besoin de tout le monde, voulant flatter toutes les opinions, Bonaparte ne se conduisit-il pas dans sa cour comme je m'étais conduit dans mon café? De plus, on se moquait cruellement devant le mar-
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c|iiis des gens qui avaient eu la sottise de se prononcer pour Bonaparte. « Concevez- » vous le chevalier de **^,» dit la maîtresse de la maison, «qui est redevenu serviteur » de cet homme -là? » Tout le monde se récria; et il échappa au marquis de dire ; « Ah ! c'est affreux. » On portait aux nues ceux qui avaient eu le courage de rester purs, et le marquis chantait leurs louanges. Il rentra chez son fils tout pensif, et méditant sur les grands événemens qui se préparaient. Il fut plus froid avec Henri , poli mais point affectueux avec madame Lefèvre et même avec Rose. Celle - ci lui demanda s'il voulait lui donner une séance jDOur achever son portrait ; il répondit qu'il ne le pouvait pas ; qu'il était bien aise de faire d'autres visites , et en effet le soir même il sortit encore.
Il alla chez madame la comtesse douairière de **** ; là , il apprit que le fils et le gendre étaient en route pour Gand. La mère qui se faisait un point d'honneur d'adorer
ses enfans , la jeune femme dont le mari était parti la veille, semblaient toutes fières de la résolution qu'avaient prise ces messieurs ; elles parurent fort étonnées de voir M. de Rinville à Paris; elles le croyaient dans les Pay?-Bas. On lui tint les mêmes discours que ceux qu'il avait entendus le matin ; on lui dit que le gouvernement royal, à son retour, serait indulgent, clément pour tout le monde , excepté pour les gentilshommes vraiment indignes de pardon qui auraient repris leur service auprès de l'usurpateur. Saisi d'effroi , se souvenant que le lendemain du vingt mars il s'était présenté aux Tuileries en habit de chambellan, se félicitant de «'avoir pas été remarqué, mais tremblant que la chose ne se découvrît, il crut avoir besoin d'expier sa faute par un acte solennel e.t remarquable de zèle, de fidélité, de dévouement.
Le lendemain matin, il dit à son fils qu'il ne voulait pas le gêner plus long-
temps ; qu'il voyait bien qu'il ne courait aucun danger; que cependant il ne retournait pas chez lui ; que, la veille, il avait été invité par un ami à passer quelque temps dans une terre voisine de la capitale, et qu'il avait accepté. Il alla faire ses adieux à madame Lefèvre et à Rose ; il les remercia de toutes les attentions qu'elles avaient eues pour lui. En les quittant, il avait repris un peu de sa première affection ; il dit à Rose qu'il espérait que, dans des momens plus heureux, elle voudrait bien achever le portrait qu'elle avait commencé.
On venait de publier l'acte additionnel , et tous les citoyens étaient invités à le signer dans les municipalités, chez les notaires ou dans les administrations. Beaucoup se regardaient comme sommés plutôt qu'invités; beaucoup allèrent signer par peur. On eut besoin de commis surnuméraires dans les municipalités pour la tenue des registres; je n'avais presque
rien à faire dans mon café. Ou me proposa une de ces places créées pour la circonstance ; j'acceptai . Cependant moi-même je ne me pressais pas d'inscrire mon vote: je me serais bien gardé de voter contre l'acte additionnel ; mais je me souvenais que, sous la terreur, j'avais été presque dénoncé comme un des signataires des pétitions des hiUt mille et des vingt mille. Je voulais bien recueillir les votes de mes concitoyens ; mais pourquoi donner le mien?
Ilenri avait été frappé de stupeur par les grands événemens qui venaient de se passer. Cet acte additionnel , sous certains rapports, lui paraissait une parodie de la cliarte; il lui semblait inadmissible sous d'autres rapports ; mais ne pouvait-on pas, ne devait-on pas le considérer comme un obstacle au despotisme, comme un frein au pouvoir absolu? il balançait, il ne savait à quoi se résoudre. Cependant les actes du congrès de Vienne étaient connus ,
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proclamés ; les armées russes , prussiennes, anglaises , autrichiennes , s'avançaient à marches forcées, et allaient de nouveau tenter d'envahir la patrie. «Ah! s'écria » Henri , voilà donc un devoir qui n'est » pas douteux! oui , c'est un devoir pour » tout Français qui a porté les armes de » les reprendre lorsque les étrangers nous » menacent : oublions tous nos dissentr- » mens , et réunissons-nous contre l'en- » nemi commun. »
Henri aurait pu obtenir de rentrer dans un état-major; mais ce n'était ni Tambition , ni le goût de l'état mihtaire qui l'entraînaient de nouveau à l'armée. Il nevoulait point de grade ; il ne songeait qu'à payer sa dette à sa patrie : il alla s'enrôler comme simple soldat dans un régiment d'infanterie , et il revint annoncer ce qti'kl avait fait à sa tante et à sa cousine.
Quel fut leur étonnement ! quelle fi^t leur douleur! Madame Lefèvre suppliait son neveu de changer de resolution ; pour
Rose , aussi alarmée , aussi affligée que sa mère, elle disait en fondant en larmes, qu'elle était trop habituée à trouver du courage , de la raison , de la générosité dans les actions de son cousin , pour oser le blâmer. Ce fut ce noble et tendre langage qui provoqua de la part de Henri un langage plus clair et plus tendre. Depuis leur enfance, ces deux jeunes gens s'aimaient; mais jamais le mot d'amour n'avait été prononcé entre eux. Henri le prononça. (( Ah! mon cousin, dit la pauvre Rose, » qu'était-il besoin de ce mot? Votre con- » duite avec madame Delmar, votre refus )> d'épouser la femme que vous proposait » votre père, ne m'ont-ils pas assez in- » struite? Et qu'ai-je besoin de vous ré- » pondre? ne savez-vous pas que tout mon » cœur vous appartient? » — « Mes en- » fans , » leur dit madame Lefèvre, « sous » quels tristes auspices vous déclarez-vous » votre amour? » — « Espérons », dit Rose en s'animant de courage, « Henri
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n reviendra; oui , j'en ai le pressentiment, n et nous serons tous heureux. » — « Et » puisse la France , reprit Henri , après » s'être délivrée des étrangers, fleurir à » l'ombre d'un juste et légitime gouver- » nement! w
Peu de jours après, Henri fit partie d'un détachement qui se rendait en toute hâte a la grande armée.
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