NEGOCIATIONS D'AMOUR
Le lendemain, je rêvais clans ma tête aux moyens de déclarer mon amour à ma chère Thérèse , lorsque je vis entrer chez moi l'ami Durosay. La veille il avait reconduit Thérèse jusqu'à sa porte. « Je viens » vous faire mon compliment, » me dit-il en riant; « oh! vous êtes réellement né » pour les conquêtes ; rien ne vous résiste » à vous autres militaires : vous ne pouvez )) vous figurer à quel point la petite Co- » ralie vous estime depuis qu'elle vous » sait riche. » — «En vérité !» — v( Hier, )) tandis que je la reconduisais , elle n'a » cessé de me parler de vous , de vos no-
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» bles et belles qualités; elle ne tarissait » point sur vos louanges. » — « Parbleu ! » répondis-je eu riant à mon tour, « elle n'a » pas affaire à un ingrat. » Je saisis cette occasion de faire confidence à Durosay de mes sentimens. « Eh bien ! me dit-il, » les choses peuvent s'arranger facilement ; » car, s'il faut être franc avec vous, je suis » à peu près chargé par la petite de vous « dire qu'il ne tient qu'à vous de l'épouser. » — « L'épouser! » repris-je épouvanté; ce un moment, mon ami! ce n'est pas » comme cela que je l'entends; je l'aime j) de toute mon âme , mais je ne songe pas » à l'épouser.» J'exposai à Durosay toutes mes objections contre ce mariage; j'étais encore trop jeune pour m'enchaîner , dans l'état d'opulence où je me trouvais ! Il pouvait m'arriver un bien meilleur parti que cette jeune fille, qui n'avait rien; et puisses précédentes aventures!... et cet enfant , ce petit Henri qui était fort gentil et
fort aimable, sans doute; mais « E»
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» conscience , mon cher Durosay , me conw seilleriez-vous de m'en charger ! » — « Moi, mon cher, je ne vous conseille » rien : mais du moment que vous ne vou- M lez pas entendre parler du mariage , vous » trouverez bon que je ne me mêle point » de cette affaire ; car , en vérité , ce serait i> pousser un peu trop loin la complaisance. M Si quelquefois vous vous ravisez , je suis » à vous ; comptez sur moi pour porter à » la petite des propositions honorables... » vous m'entendez , des propositions ho- » norables. » J'approuvai beaucoup les scrupules de Durosay.
« Ah ! elle veut qu'on l'épouse ! me disais-je lorsqu'il m'eut quitté: « Vraiment, }) elle n'est pas si mal avisée, la petite » coquette! oh! ma foi, à ce prix je n'y » pense plus... Mais elle est si jolie! elle » me trouve aimable , elle l'a dit à Duro- » say; pourquoi désespérer? Je vais lui » faire entendre raison ; je vais lui peindre » avec tant de feu toute la force, toute la
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» tendresse de mon amour, qu'elle sera » forcée d'y répondre par un égal amour ; » mais surtout pas de mariage, «
J'allai chez mademoiselle Beaumont. La chambre garnie qu'elle occupait était loin d'être magnifique, et un air de désordre annonçait trop bien la détresse d'une comédienne de campagne; mais elle embellissait tout ce qui était autour d'elle. Je crus qu'aux termes où nous en étions, et d'après les confidences que m'avait faites Durosay , je pouvais brusquement hasarder ma déclaration. Je ne saurais dire qu'elle fut mal reçue; au contraire , on y parut sensible , on en parut flattée. Mais j'avais affaire à une jeune personne qui s'était considérablement formée depuis que je ne l'avais vue. Elle semblait attendre que je parlasse de mariage; voyant que je n'y arrivais pas , elle devint froide et sérieuse. Bientôt on se piqua, on eut du dépit, on alla même jusqu'à mettre en avant des principes de vertu. Cela me donna du dé-
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pit à mon tour; je la quittai : mais le dépit ne fait qu'augmenter l'amour; je revins.
Je fus très-assidu près de mademoiselle Beaumont. Je lui racontais mon amoureux martyre; elle semblait en prendre compassion : je lui fis avec délicatesse des cadeaux considérables ; et elle les recevait avec reconnaissance. Je lui proposai des parties de spectacles , de campagne, qu'elle accepta , et où elle se montra tantôt si aimable, tantôt si frivole, tantôt si maligne, toujours si capricieuse, que mon amour pour elle devenait une folie , un délire ; mais je n'avançais pas : elle m'arrêtait dès que je me permettais quelques mots trop significatifs; si je persistais, elle prenait des airs imposans qui me rendaient timide et interdit. Le grand art de Thérèse était d'exciter mes désirs , de paraître prête h me céder , et de m'échapper au moment où je croyais la tenir, ce qui me rendait encore plus épris. Autrefois j'avais montré quelque esprit, quelque finesse; je crois,
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en vérité, que j'étais devenu sot depuis (jue j'étais riche. Est-ce que la fortune amène à sa suite la nia'serie? C'est possible. Quand on est pauvre, il faut déployer son industrie pour tirer parti des autres ; êtes- vous riche, ce sont les autres qui déploient leur industrie pour tirer pnrii de vous.
Quand la petite me vit tout à la fois bien enilammé et désespérant de la faire arriver à mes fins, elle changea brusquement de ton pour me faire arriver aux siennes ; elle se fâcha, et me dit que je pouvais me dispenser de revenir la voir, c Ce >•> n'est pas une grande douceur dont je » vous prive, ajouta-t-elle; vous m'avez » trop prouvé que vous n'aviez pour moi » ni l'estime que j'avais droit d'attendre, )) ni lestendressentimens que vous feignez » d'éprouver; puis, dans quarante-huit heu- » res je ne serai plus à Paris. Je suis déci- » dée à retourner jouer la comédie en pro- » vince: demain, je signe mon engagement
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» pour Bordeaux. » Ce mot fut un coup de foudre. Malgré sa défense , le lendemain je me présentai chez elle; elle y était, j'en étais sûr, elle ne pouvait encore être sortie; on refusa de me recevoir. J'y retournai plusieurs fois dans la journée: il me fut impossible d'arriver jusqu'à elle. J'étais dans un véritable désespoir; mon cœur était brisé; ma tête était perdue.
J'oubliai que j'étais riche et qu'elle n'avait rien; que j'aurais voulu ne pas me marier sitôt; que j'aurais pu trouver un bien meilleur parti ; j'oubliai ses premières aventures , je fermai les yeux sur cet enfant qui était une preuve vivante de la fragilité de la mère ; j'allai trouver Durosay. Je lui dis que le moment était arrivé où il pouvait sans scrupule et honorablement se mêler de mes amours pour Thérèse; que j'étais décidé à l'épouser; que je le priais de vouloir bien sur-le-champ porter les premières paroles. (( Oui , sur-le-champ , » luidis-je. Je tremblais qu'elle n'eût déjà
signé ce fatal engagement dont elle m'avait menacé. Durosay sourit de cet air de bonhomie railleuse qui lui était naturel ; puis tout à coup prenant un air grave : « Puisqu'il s'agit d'épouser, me dit-il , » je suis à vous. » Et fort obligeamment il s'empressa de se rendre chez mademoiselle Beaumont. « Eh bien! » me disais-je en attendant avec impatience le résultat de la visite , « je me figurerai que j'ai épousé » une veuve. »
Durosay revint avec les meilleures nouvelles. Il avait été plus heureux que moi ; la porte n'avait pas été fermée pour lui. Il avait vu Thérèse; elle agréait ma recherche , et fort heureusement l'engagement de Bordeaux n'était pas signé.
A dater de ce moment , la petite intrigante changea encore de manège : elle pressa les choses avec une rapidité étourdissante; elle y mit une si grande habileté que c'était moi qui avais l'air de la presser et qu'elle semblait céder à mes instances.
Cependant elle continuait à m'enivrer d'amour; elle-même paraissait tellement éprise que dans mon ivresse je n'eus le temps ni de refléchir, ni de me repentir.
(( Oh ! que la nouvelle de ce mariage , i) me disais-je , va combler d'aise Lefèvre )) et sa femme! » Lefèvre reçut ma confidence sans enthousiasme, je dirai presque avec mécontentement. Il yavaitde lagêneet de l'embarras dans les complimens qu'il m'adressa. Quand Thérèse dit à sa sœur qu'elle allait se marier , et que c'était moi qu'elle épousait , madame Lefèvre , loin d être enchantée , fut d'abord presque effrayée. Il est vrai que bientôt, craignant d'affliger sa sœur et ne voulant pas dire de mal de moi , elle félicita Thérèse ; mais il était aisé de voirque notre mariage lui inspirait de vives inquiétudes.
Thérèse et mol nous étions tout étonnés de la froideur avec laquelle Lefèvre et sa femme avaient reçu la nouvelle de notre prochain bonheur; nous les traitions de
cœurs secs, d'esprits pusillanimes. Lefèvre nous paraissait un peu pédant; Thérèse trouvait sa sœur non pas envieuse certainement, mais déjà prude à Texcès.
On fixa le jour du contrat , celui du mariage. Je sus bon gré à Thérèse d'im procédé délicat qu'elle eut peut-être autant pour elle que pour moi. Elle sentait que la présence de son fils devait m'être importune ; que j'avais besoin de m'y accoutumer peu à peu; surtout que ce jeune enfant serait déplacé parmi nous le jour de la cérémonie, 11 était temps de songer à son instruction : il allait avoir six ans. On choisit pour lui une bonne maison d'éducation , car la mère se reposa du choix sur Lefèvre, et Henri Beainnont entra en pension quelques jours avant le mariage de sa mère, sans se douter qu'elle allait lui donner un beau-père.
Thérèse était fort embarrassée pour sa parure de noces; madame Lefèvre insista vivement, mais avec beaucoup de ména- ToM. ir. r.a OUI. Ins. (S
geinent pour qu'elle renonçât au bouquet de fleurs d'orange ; elle lui disait que Dieu avait sans doute agréé son repentir , mais qu'il ne lui pardonnerait pas de chercher h tromper les hommes. Cette omission dans la parure de la mariée fut d'autant plus désagréable que les mariages à cette époque se faisaient le décadi avec une espèce de solennité , et qu'il y eut beaucoup de monde à la cérémonie.