‹ Le Gilblas de la révolutionChapitre 11 sur 20 · SUITES DU MARIAGE DE GIFFARD · texte numérisé non relu

SUITES DU MARIAGE DE GIFFARD

Me voilà donc marié marié presque

involontairement , pour ainsi dire sans m'en douter. Je restai long-temps dans l'étourdissement , dans l'ivresse. Ma femme redoublait d'amour et de prévenances : elle m'adorait.

Nous avions pressé madame Lefèvre et son mari de venir demeurer avec nous. Je voulais que Lefèvre quittât son état de prote d'imprimerie; je me faisais fort par mes protections de lui obtenir quelque bonne place. Ma femme invitait sa sœur à ne plus s'occuper que de ses soins pour sa fille : l'un et l'autre, fort sensibles à nos

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offres amicales, nous déclarèrent qu'ils ne voulaient pas renoncer à leurs métiers.

Ce fut peu de jours après mon mariage que la fameuse expédition dEgypte sortit du port de Toulon. J'eus quelques regrets de n'en pas faire partie ; il devait se trouver là, quand on serait débarqué, de grandes affaires qui auraient grossi ma fortune ; mais j'étais tout à mon amour pour ma femme ; comment aurais-je pu l'abandonner ? Elle m'aimait trop pour me laisser partir, ou pour ne pas mourir de chagrin si j'étais parti.

J'avais rapporté d'Italie beaucoup d'argent; j'avais fait à Paris de nombreux recouvremens; mais ma dépense qui, dès les premiers jours de mon arrivée dans la capitale avait été très-forte, était devenue encore plus forte depuis l'instant où j'avais commencé à faire la cour à Thérèse. Je m'étais flatté qu'elle diminuerait après mon mariage.... elle augmenta !

On voyaitalors aux premières loges de nos

spectacles, dans nos jardins publics, dans les fêtes champêtres d'Idalie et de Tivoli, des femmes couvertes de pierreries, la tête ornée d'un diadème ou d'un turban , et vêtues à l'antique suivant la mode du jour. Beaucoup avaient des figures , des tournures, des habitudes qui faisaient un contraste aussi étrange que ridicule avec la richesse de leurs parures ; quelquesunes avait un embonpoint bierr conditionné , que faisaient encore ressortir leurs tuniques à la grecque ou à la romaine. Ces bras nus, ces épavdes découvertes, ces mains garnies de bagues à tous les doigts n'étaient pas toujours de la plus éclatante blancheur ; c'était bien pis quand elles s'avisaient de parler , elles avaient la voix, dure , rauque ou enrouée. Il leur échappait des mots familiers jusqu'à la trivialité , qu'elles accompagnaient de gros éclats de rire. Que d'épigrammes ! que de railleries on faisait sur elles! Ce qu'il y avait de plus bouffon , c'est que plusieurs de ces

belles dames se donnaient de grands airs, et affichaient des prétentions au beau langage : il était aisé de voir que leur éducation avait été fort négligée. C'étaient pour la plupart les femmes de mes confrères les fournisseurs. Quelques-unes, avant leur fortune, avaient, disait-on, exercé d'assez humbles professions. Ma femme , qui , grâce au ciel , ne leur ressemblait pas, voulait bien voir les maris , mais ne voulait pas voiries femmes. « Encore, disait-elle, si elles n*a- » valent que mauvais ton ! mais quelles » mœurs ! On ne peut pas recevoir ces » femmes-là. » J'approuvais beaucoup la délicatesse de Thérèse. Tout en s'égayant sur le compte de quelques femmes de mes confrères, elle en prenait occasion de se récrier contre le faste et la conduite de plusieurs de nos actrices.

Fort difîcile sur le choix de ses sociétés , ma femme n'en était pas moins ardente à vouloir imiter, égaler et même surpasser dans leurs parures ces femmes qui lui

inspiraient tant de répugance. Voyaitelle un schall , une toque, un bijou d'un nouveau genre , il fallait à l'instant qu'elle eût quelque chose de plus beau , de plus rare et de plus cher. Elle n'avait pas besoin d'employer près de moi ce ton impérieux de quelques femmes envers leurs maris, ni ces adroites et tendres supplications de quelques autres ; il lui suffisait d'un mot pour que son désir fût satisfait; mais ces désirs devinrent bientôt si nombreux, que j'en fus effrayé. Ma femme aimait la toilette et les plaisirs avec une passion presque égale à celle qu'elle avait pour moi. Que faire? l'avertir que ma dépense était exorbitante, c'eût été l'affliger; et j'étais si jaloux de la voir contente ! c'eût été peut-être l'irriter; et je craignais tant sa colère! Faut-il le dire? c'eût été blesser ma vanité ; je m'étais fait si riche à ses yeux ! Qui sait si cet aveu n'aurait pas affaibli son amour ? Au lieu de diminuer ma dépense , je cherchai à grossir ma recette.

Je fis des entreprises, des affaires avec les particuliers, avec le gouvernement. Ce gouvernement faible et incertain du directoire fut merveilleusement favorable aux intrigans de la moyenne classe. Sous d'autres régimes on a vu des gens de la haute classe intriguer et décorer leurs intrigues du nom d'ambition. Quelle est l'espèce d'intrigans la moins fatale au bonheur public? C'est une question.

Toutes mes affaires ne furent pas également heureuses ; plus d'une fois je fus trompé dans mes calculs. Etais-je donc destiné à devenir dupe depuis que j'avais fait fortune? Jadis j'avais été courtier, brocanteur ; maintenant j'avais des courtiers, des agens qui travaillaient pour moi. Ils venaient me flatter, me séduire, me proposer des opérations qu'ils disaient excellentes, qu'ils me présentaient sous les couleurs les plus avantageuses. J'étais ébloui, j'acceptais, et bien souvent il n'y eut d'avantage que pour eux-mêmes. Mais un

homme qui a beaucoup de fonds à faire valoir se tire toujours d'embarras ; tout se compensait ; si je perdais avec les particuliers, je me sauvais sur mes gains avec le gouvernement. Je m'inquiétais peu de mes pertes , et je me réjouissais de mes bénéfices.

Un de mes agens fit faillite et disparut en m'enlevant une somme considérable ; il me laissait pour seul dédommagement un joli domaine national dans le département de ***, à vingt lieues de Paris. « Eh bien ! n me dis-je, je perds de l'argent, mais me )) voilà propriétaire. »

J'allai voir cette propriété qui me coûtait un peu cher, qui était d'un mince rapport, mais qui me parut fort agréable. Je ne pus y rester que deux jours; mais ma femme y retourna plusieurs fois. Elle était heureuse d'aller jouer dans sa terre le rôle d'une dame de château. Elle aimait à réunir chez elle tous les gens comme il faut de la ville voisine et des environs; elle

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donna des fêtes charmantes. 11 y eut des illuminations, des feux d'artifice et la comédie ; comment ne serait-on pas accouru de tous les cantons du département ? On s'y amusait beaucoup, et nos voisins séchaient d'envie; ce qui flattait singulièrement madame de Quissac.

Malgré tous mes efforts pour gagner ce que ma femme dépensait, j'allais me trouver à bout, lorsque la guerre éclata de nouveau entre la France et l'Autriche.

La reprise des hostilités fut signalée par un des plus odieux attentats que l'histoire puisse consigner, l'assassinat des ministres français après la rupture des conférences du congrès de Radstadt. L'indignation fut universelle. J'eus occasion de voir Lefèvre. Cet homme si doux , si modéré , était dans une violente exaltation : a Ah ! me dit-il , c'est avec raison sans » doute que les étrangers nous reprochent )i les crimes commis pour la révolution ; » mais leurs crimes contre la révolution

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» sont-ils moins grands et moins exé- » crables? n

J'étais furieux , révolté comme Lefèvre , comme tous les bons Français. Cependant, au moment où les armées rentraient en campagne, il ne me fut pas difficile de devenir de nouveau un des premiers fournisseurs^ et je me félicitai de la guerre.

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