‹ Le Gilblas de la révolutionChapitre 9 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

RETOUR E?s FRA>CE.

Pour un homme qui a de la vanité, quel bonheur de revenir riche dans un pays où il a vécu pauvre! voilà ce qui m'arrivait. Je n'avais jamais joui à Paris d'une véritable opulence ; je trouvai que pour un homme riche Paris vaut encore mieux que toutes les grandes villes de l'Itatalie. Depuis i '789, notre capitale n'avait jamais été si lirillantc. Les victoires de nos armées, les préliminaires d'une paix glorieuse, avaient ramené l'abondance et le luxe , ce luxe si cher aux Parisiens , qui leur est comme nécessaire , et dont ils sa-

vent si bien user. Une foule de jeunes militaires avaient obtenu des congés et venaient les passer dans les plaisirs. Déjà nos musées s'enrichissaient de précieuses conquêtes; tous les spectacles donnaient des pièces en l'honneur de nos faits d'armes. On vit enfin arriver le grand général. Ce fut une suite de fêtes et de triomphes. Le gouvernement , jusque-là tourmenté entre les partis contraires , sembla respirer un instant à l'ombre de la gloire du vainqueur de ritalie. Un profond égoïsme avait succédé à l'amour de la liberté, qui avait enilammé tous les cœurs dès l'aurore de la révolution : cet égoïsme sembla tout à coup interrompu par nos victoires et par l'espoir de la paix. Ce n'était pas le patriotisme qui était ressuscité ; mais les conquêtes de nos armées inspiraient à tous les Français une vanité qu'ils appelaient de la fierté nationale. Tout ce qui venaitdesarmées était recherché, accueilli, fêté avec transport , et moi intéressé dans les four-

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nitures , je prenais ma part des triomphes militaires : j'étais aussi fier que si j'avais combattu au lieu de fournir.

Les opérations que j'étais chargé de suivre à Paris, et l'argent que j'apportais avec moi, me donnaient beaucoup de relations nouvelles, des relations qui m'avaient été inconnues jusque-là. Je fis plusieurs visites d'étiquette et d'affaires. Mais ({u'il me tardait d'aller éblouir de ma fortune mon ami Lefèvre et sa femme! Malgré tous nos anciens sujets de dissentiment, malgré la différence de nos goûts et de nos caractères, ils eurent un grand plaisir à me voir : il y avait déjà si long-ltnips cjue nous nous connaissions! des amis d'enfance ou de première jeunesse peuvent-ils jamais se retrouver avec indifférence! Ils me firent de sincères complimens sur la brillante situation de mes affaires , que j'eus grand soin de leur annoncer , et que constataient d'ailleurs ma parure fort recherchée, un riche camée au jabot , une mosaïque au

petit doigt, la boîte d'or que je tirais fréquemment de ma poche , le cabriolet élégant qui m'avait conduit à leur porte , et le jockei presque en livrée qui gardait mon cheval. Mais j'eus beau faire étalage de mes bijoux , j'eus beau y joindre avec ostentation le récit de mes hauts faits dans les fournitures de l'armée d'Italie, l'exposé de la grande fortune que j'avais acquise , et des jouissances de tout genre dont j'étais entouré , la perspective encore plus brillante que j'avais devant moi , et les grandes affaires que je méditais d'entreprendre, je ne pus me procurer la satisfaction de faire naître en eux un seul petit mouvement d'envie.

Ces bonnes gens étaient si heureux , si contens! ils étaient restés dans le même état ; c'est-à-dire , madame Lefèvre était encore couturière ; mais Lefèvre était monté en grade , il n'était plus compositeur, il était prote dans une de nos première^ imprimeries. Ils venaient enfin de

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voir leurs vœux comblés : madame Lefèvre était mère ; elle avait une petite fille charmante qu'elle nourrissait. Les soins qu'elle donnait à son enfant ne l'avaient pas obligée d'interrompre les travaux de son état ; des ouvrièx^es , surveillées par elle , faisaient son ouvrage ; son mari , avant de partir pour son imprimerie, l'aidait à faire le ménage ; elle était même aidée déjà par son petit neveu , Henri Beaumont , le fils de Thérèse et du marquis , âgé de cinq ans , qui adorait sa petite cousine Rose. Lefèvre était dans un perpétuel enthousiasme , dans une extase , dans un délire de bonheur, en contemplant sa femme et sa fille ; ce fut moi qui lui portai envie.

Une seule chose chagrinait madame Le- ^ fèvre ; c'était l'éloignement de sa sœur. Thérèse continuait de jouer la comédie en province : madame Lefèvre lui écrivait souvent , Thérèse ne répondait pas exactement et le plus souvent elle ne répondait <.

que peu de lignes. Mais combien ce peu de lignes faisait plaisir à madame Lefèvre ! Elle croyait remarquerqueThérèse, au milieu de son étourderie habituelle et des distractions que lui causait son état , conservait les tendres sentimens qu'elle avait toujours eus pour sa sœur. Une chose que j'admirai dans l'éducation que déjà madame Lefèvre com. mençait à donnera son neveu, c'était le soin attentif qu'elle avait d'inspirer à ce jeune enfant une vive affection pour sa mère. Elle lui en parlait sans cesse ; elle lui parlait même quelquefois de son père. En se mettant à la portée de son âge , elle lui disait que son père était bien loin , bien loin... mais que peut-être Dieu permettrait qu'il eût un jour le bonheur de le voir.

Non content d'avoir été chez ces bonnes gens pour leur faire admirer mon opulence, je voulus les avoir chez moi ; ils acceptèrent mon invitation pour le premier décadi ; c'est ainsi qu'on nommait le jour de repos des ouvriers qui avait remplacé le

dimanche. Je me faisais une idée à la fois vaine et sentimentale de recevoir chez moi mes anciens amis. Je n'avais pas manqué de recommander à madame Lefèvre d'amener avec elle les deux enfans.

La veille de ce dîner oii je me promettais tant de plaisir, j'avais l'honneur d'être invité chez un des membres du Directoire. C'était une politesse qu'il avait cru devoir me faire à la suite de plusieurs conférences que j'avais eues avec lui, pour les comptes de notre compagnie, u ÎMoi ! Laurent Gif- ))fard deQuissac;»car, enltalie,à l'exemple de Niquet de Saint - Estève , j'avais cru devoir de nouveau me faire nommer Giffard de Quissac , et même je me faisais appeler de préférence , le citoyen de Quissac. «Moi, dis-je, Laurent de Quissac, al- » 1er dîner chez un des chefs de l'état! Suis-je » assez heureux? Voilà pourtant où m'ont » mené ma bonne conduite , mon activité, » mon patriotisme , et les services que j'ai » rendus à la républi([ue ! w

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Comme je montais en voiture pour me rendre au Luxembourg, je reçus un petit billet de madame Lefèvre , qui me demandait si elle pourrait amener à notre réunion du décadi une personne de plus. C'était sa sœur, mademoiselle Coralie -Thérèse Beaumont, qui venait d'arriver à Paris pour y chercher un nouvel engagement de comédie. Je m'empressai de répondre que j'étais enchanté de la circonstance, que j'irais moi-même à l'instant inviter* Thérèse , si je n'étais forcé d'aller dîner au Directoire. Je n'étais pas fâché d'apprendre par occasion à madame Lefèvre que jetais reçu et bien reçu chez nos directeurs, mais surtout j'étais ravi que la petite Coralie fût arrivée tout exprès pour être du dùier du lendemain. « M.i cama- » rade du petit théâtre des boulevarts, o encore aujourd'hui comédienne de pro- » vince! et moi déjà l'un des plus gros

» munitionnaires de nos armées! C'est

w elle qui va vraiment être éblouie de

» mon sort; et du moins j'aurai quelqu'un 1) qui me portera envie. »

J'arrivai au Directoire; j'étais un peu embarrassé de ma contenance; je ne m'étais jamais trouvé en si haute société. Cependant je ne fus pas autrement étonné du luxe que je vis chez ces nouveaux grands, quoique plusieurs frondeurs se permissent de critiquer avec ironie leurs grands dîners, leurs fêtes, leurs maîtresses, leurs trois chevaux de front quand ils allaient à leurs maisons de campagne, et la garde déjà fort brillante dont ils faisaient précéder et suivre leurs équipages. N'avais-je pas un luxe à peu près égal chez moi ? Les convives étaient nombreux; parmi eux je distinguai mon ami Durosay, que je n'avais pas vu depuis mon retour : il paraît qu'il avait son couvert mis au Directoire.

Dans mon étourdissement, dans mon oubli de moi-même, ne m'avisai-je pas de trouver étonnant que nos chefs de l'état reçussent à leur table un comédien! Un

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fournisseur, à la bonne heure ! Plein d'impertinence, je commençai par traiter du haut de ma grandeur, en protecteur, cet homme à qui j'avais tant d'obligations.

Durosay me remit bien vite à ma place. Un des convives me faisait compliment sur mes talens administratifs. « Ce qui me » plaît le plus en M. Giffard de Quissac , n dit Durosay, c'est que la prospérité ne » lui fait pas méconnaître ses amis. C'est » ici , dans ce salon même , que j'ai obtenu » pour lui un petit emploi de garde-ma- » gasin d'où il s'est élancé à de plus hautes n destinées. Voyez avec quelle bonté il me » traite ! » Cette réflexion de Durosay me fit rentrer en moi-même; je lui témoignai beaucoup d'amitié , et l'honnête comédien se montra sans rancune. Nous nous plaçâmes à table à côté l'un de l'autre.

Dans ces dîners d'étiquette, chez des grands , des ministres , des princes ou des directeurs , il ne peut y avoir de conversation générale , et l'on est trop heureux de

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se trouver à coté d'un ami avec qui l'on puisse causer. Durosay était toujours le même, goguenard et railleur sous un air de bonhomie , toujours républicain, républicain comme moi, s'accommodant volontiers et sans effort aux changemens de systèmes et de gouvernemens. Il avait été bien avec lesmembres des anciens comités; il était bien avec les directeurs. Appelé pour des pioverbes, des mystifications ou de petites fêtes, il avait deviné plus d'un secret de cabinet. 11 m'initia dans les causes cachées de changemens que je n'avais appris que par les journaux ; et , mêlant le persiflage aux choses sérieuses, il me disait à l'occasion du directeur chez lequel nous dînions, successeur d'un autre qu'on avait destitué : « Quand il y a de ces petits » changemens, je ne manque jamais la h visite de condoléance h celui qui s'en va , » la visite de félicitation à celui qui arrive. » Là , je m'informe si le cuisinier est chan- » gé, et comme d'ordinaire il reste ainsi

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» qu'un meuble de Ihotel, je me console. » Si au milieu de ces bouleversemens on » me demande mon opinion, je réponds » comme le renard de la foble ; je dis que » je suis enrhumé. » S'apercevant qu'il poussait un peu loin la franchise : « Que » m'importent au fait, continua-t-il, ces )> mesquines révolutions de palais, pourvu » que la république se maintienne glorieuse » et triomphante ! » Il commença une haute profession de foi républicaine; j'y répondis par un grand enthousiasme pour nos armées, et une profession de foi encore plus républicaine que la sienne. Comme il arrive dans beaucoup de conversations confidentielles , il y avait dans la nôtre des choses franches , d'autres exagérées , d'autres tout-à-fait hypocrites.

Après dîner on alla dans un de ces jolis jardins qu'on avait pris sur la promenade publique du Luxembourg , pour l'agrément de nos directeurs. Il survint une foule de visites. Les convives semblaient jeter un

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coup d'œil de dédain sur les visiteurs qui n'arrivaient qu'après dîner. Tandis que quelques-uns se promenaient divisés en petits groupes, la plupart formaient un principal groupe autour du directeur qui nous avait traités. On Técoutait , on souriait à ses bons mots ; on semblait heureux qu'il vous adressât une parole. Il y avait beaucoup de députés qui venaient s'informer comment il fallait voter sur une loi en discussion, des journalistes qui venaient prendre le mot d'ordre pour la direction de leurs feuilles, des colonels qui aspiraient à devenir généraux , des généraux qui demandaient à être mis en activité , des jolies femmes qui sollicitaient des radiations, des femmes de lettres qui se mêlaient de régir l'état , une vieille actricede l'Opéra qui"sollicitait une représentation à son bénéfice.

Durosay connaissait et estimait Lefèvre et sa femme. Il connaissait encore plus mademoiselle Coralie; j'avais pensé qu'il

serait un convive agréable pour mon dîner du lendemain , et je l'avais invité. J'avais cru ne pouvoir mieux réussir à plaire à mes amis dans cette journée du lendemain qu'en déployant une grande magnificence.

A l'heure du dîner, je vis arriver Lefèvre , sa femme , leur neveu Henri Beaumont, et la petite Rose Lefevre que sa mère portait dans ses bras ; et bientôt après Thérèse avec Durosay : elle l'avait rencontré chez un correspondant des théâtres de département , auquel elle avait été demander un nouvel engagement.

Mon luxe et mes soins à bien recevoir mes convives firent plaisir à Lefevre et à sa femme , mais sans trop les émerveiller; il n^en fut pas de même de Thérèse. Je ne suis plus un pauvre comédien d'un petit théâtre ; je suis un riche fournisseur, j'ai des valets , et je donne à dîner : jamais elle ne m'avait témoigné tant d'estime et de considération. Elle promenait avec complaisance ses regards sur mes glaces , mes

tapis , mes bronzes , et elle me félicitait sur le goût , l'élégance et la richesse de mon ameublci/nent.

A table , j'étais entre les deux sœurs. Thérèse n'avait pas encore vingt-trois ans. Jamais elle ne m'avait paru plus jolie; jamais je ne lui avais trouvé tant d'esprit. Il n'y eut presque à parler que pour elle. Fidèle à son caractère léger, étourdi, mademoiselle Thérèse semblait avoir oublié ses aventures. Vive, gaie, babillanle, elle contrastait avec sa sœur, qui , contente de se sentir heureuse, était timide, réservée, et parlait peu. Il y avait dans Thérèse un mélange de naturel et dalfectation, elle s'attendrissait, elle persiflait , elle riait , elle pleurait, elle grondait son fils, elle le caressait; elle admirait la grâce enfantine de sa petite nièce; elle cherchait à faire parade de son esprit et de son âme. ]Madame Lefèvre souriait; Uurosay riait aux éclats tout en mangeant de bon appétit , et en fournissant à Thérèse les occasions

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de briller. Le bon Lefèvre, qui cVabord avait semblé peu goûter les saillies de mademoiselle Thérèse, à mesure que le dîner s'avançait, se montrait plus indulgent pour sa belle-sœur. Quant à moi , cette variété de ton et d'humeur me mettait en extase.

Tout à coup, vers la fin du dîner , mademoiselle Thérèse parut plongée dans une profonde rêverie. Elle ne tenait plus la parole ; elle répondait à peine quand on l'interrogeait. Je crus m'apercevoir que parfois ses regards se portaient sur moi avec une douce mélancolie. On passa au salon ; mademoiselle Thérèse s'assit nonchalamment sur une ottomane : je pris place à côté d'elle. Pendant ce temps, Lefèvre et Durosay causaient de politique ou de littérature ; madame Lefèvre aidait son neveu à faire jouer sa petite fille. Je demandai avec intérêt à Thérèse si elle comptait rester long-temps à Paris. «Hélas!» me répondit-elle en soupirant, « je ne sais :

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» je puis choisir entre plusieurs engage- » mens qui me paraissent fort avantageux; » mais, faut-il vous l'avouer? mon état que » j'ai tant aimé commence à me deve- » nir désagréable. Ah! mon cher de Quis-

» sac » Ce n'était pas la première fois

que je croyais m'apercevoir qu'elle me donnait ce nom de Quissac de préférence à celui de Giffard, et je lui en savais gré. « Mon cher de Quissac, me dit-elle, que » n'ai-je écouté les conseils de ma sœur! » que n'ai-je suivi son exemple! » Il me sembla que ces mots étaient accompagnés d'un nouveau soupir et de nouveaux regards pleins de bienveillance pour moi.

Soudain changeant de ton et avec un air de dépit : « C'est vous , méchant homme , qui » m'avez perdue en me faisant jouer la » comédie dans notre petite société bour- » geoise. » Ici, elle se mit à rire, elle se leva , elle alla s'asseoir près de sa sœur et parut s'occuper beaucoup des enfans. Lefèvre et Durosay se rapprochèrent ; la con-

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versation devint générale , et pendant toute la soirée mademoiselle Thérèse fut d'une gaieté folle.

Deux fois j'avais été tenté d'aimer Thérèse et j'en avais été distrait par d'autres soins; cette fois je n'avais à Paris aucun attachement de cœur; il me sembla dans ma vanité que déjà je ne lui étais pas indifférent , et me voilà de nouveau éperdument amoureux.

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