‹ Le Gilblas de la révolutionChapitre 12 sur 20 · NOUVEAU VOYAGE EN ITALIE · texte numérisé non relu

NOUVEAU VOYAGE EN ITALIE

J'ÉTAIS encore dans toute l'ardeur de ma passion pour ma femme; je lui proposai de partir avec moi pour l'Italie. Avec quel transport elle accepta! quelle belle occasion pour elle de briller, de se faire distinguer des autres femmes de fournisseurs qui avaient déjà fait le voyage, par ses grâces, son esprit et son excellent ton!

Nous arrivâmes à Milan. |Nous babitions encore l'iiùtel où nous étions descendus, lorsqu'une femme très-élégante s'y présente ,ct dans un jargon moitié français, moitié italien, demande d'un (on impé-

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r'ieux à parler au citoyen de Quissac. J'étais absent; mais on lui dit que, si elle veut , on la fera parler à madame. « A ma- » dame! dit-elle fort surprise; il y a une )) dame de Quissac ? ah ! per Dio ! voilà » donc pourquoi le perfide ne m'a point j) écrit! « Son sein palpitait; elle semblait prête à se trouver mal. « Cela ne se peut pas, « ajoute-t-elle avec violence; (c je veux voir la personne qui ose » prendre ce titre. » On la conduit à ma femme; et là, commence une scène de dépit, de vanité, d'orgueil blessé, d'amour offensé, entre deux femmes également vives, impétueuses, également passionnées.

L'inconnue était la signora Florestine qui venait d'apprendre mon retour. Ces dames en étaient aux complimens ironiques, aux petits termes de dédain, et elles allaient passer aux invectives au moment où j'arrivai. Il est très-flatteur d'inspirer de grandes passions aux dames, mais celui qui les inspire est fort embarrassé lorsqu'il se

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trouve entre deux rivales. Le rôle d'un galant homme n'est point douteux dans ces sortes d'occasions ; il se range du parti de la femme légitime... quand il y en a une. Après avoir vainement essayé de calmer la colère de la belle Italienne, je pris un ton grave , et la priai , en indiquant Thérèse, de vouloir bien respecter madame qui était ma femme. « Votre femme! elle )) est votre femme! vous êtes marié? En si » peu de temps vous avez pu oublier Flo- » restine qui avait la folie, la faiblesse de

« vous conserver son amour! Ingrat!

)) parjure!... monstre!... Il suffit, » ajouta-t-elle en se calmant tout à coup, et prenant un ton solennel presque aussi grave que le mien ; u je prie madame de n recevoir mes excuses; quant à vous, je » vous regarde comme le dernier des ;) hommes. )) Elle sortit.

Je me trouvais fort heureux d'en être quitte à si bon marché ; mais la vue et les discours de Florestine avaient fait naî-

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tre en ma femme un violent accès de jalousie; elle avait bien reconnu que cette Italienne avait eu , et se croyait encore des droits sur moi. Il fallait donc que j'en eusse été bien épris. Vainement lui exposais-je que me trouvant en pays étranger, et souvent désœuvré malgré mes grandes affaires, il était naturel que j'eusse cédé aux vœux d'une femme qui s'était passionnée pour moi. Elle trouvait de la vanité dans mes excuses, de la perfidie dans ma conduite; elle me traitait de fat et de traître , et elle s'obstinait à se montrer jalouse et irritée d'une passion que j'avais inspirée avant de la retrouver à Paris.

Plusieurs régimens de l'armée du Rhin étaient venus renforcer l'armée d'Italie. Quelques officiers d'un de ces corps logeaient dans le même hôtel que nous.

Après le départ de B'iorestine , je cherchais tendrement et avec douceur à faire entendre raison à ma femme , lorsqu'un officier un peu ivre entre en fredonnant dans no-

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tre chambre. Je lui demande ce qu'il veut; il me regarde , et, reconnaissant son erreur, il me prie de l'excuser. 11 s'était trompé d'appartement , il avait cru rentrer chez lui; déjà il se retirait, lorsque, jetant les yeux sur ma femme, il s'arrête, court à elle: « Eh! c'est toi, ma petite CoraHe? )) Comment! toi à INIilan? quel bonheur!» Ma femme avait joué la comédie à Strasbourg, et cet officier appartenait à un régiment de carabiniers qui s'y était trouvé alors en garnison. « Insolent, » lui dis-je en fureur, « si vous ne respectez madame, ;) respectez au moins son mari. » — « Son )) mari ! c'est un mari ! Vous avez raison... » on doit respecter les maris : c'est mon » système, et je vous respecte infiniment.

» Pardon, madame; pardon, monsieur

» .J'ignorais... Je peux vous assurer, monjp gieur, que vous avez une femme char- » mante. »

Après le départ de l'officier, je fis un gros soupir, mais je ne me permis aucune ob-

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servation , et Thérèse ne me reprocha phis ma liaison avec Florestine.

Le lendemain, nous étions au spectacle. Un capitaine de cuirassiers se fait ouvrir notre loge , et avec beaucoup de politesses me demande la permission de saluer mademoiselle Coralie qu'il a connue, dit-il, h Metz dans le temps qu'elle y jouait la comédie : « Allons! encore ce nom de Co- » ralie ! »me dis-je. Le capitaine ajouta fort respectueusement qu'il regardait comme un devoir de venir présenter ses hommages à une artiste dont il avait tant de fois applaudi les grâces et le talent. Celui-ci était aussi réservé que celui de la veille avait été insolent; il m'était impossible de me fâcher. Il fillait au contraire répondre à ses civilités; mais j'étais au supplice, d'aufant p'us au supplice que ma femme, après un premier moment d'em^ barras , avait pris son parti : d'un air leste, aisé, elle avait annoncé au capitaine de cuirassiers qu'elle était mariée ; elle m'a-

vait présenté à lui comme son mari; puis elle s'informait de quelques autres officiers, de beaucoup d'autresofficiers du régiment : elle paraissait prendre intérêt à tous ceux qu'elle nommait, depuis le colonel et le major jusqu'aux sous-lieutenans. Pendant ce beau colloque , je cherchais avec inquiétude s'il n'y avait pas dans la salle quelques officiers d'un autre corps de l'arniée du Rhin, et si je n'aurais pas encore à subir quelque nouvelle reconnaissance. jMa femme d'un air gracieux pria le capitaine de venir nous voir, et lui donna notre adresse. Je rentrai à Thotel avec beaucoup d'humeur. Je me taisais; ma femme me fit agréablement la guerre sur mon air sombre et soucieux. Pour toute réponse je lui demandai fort sèchement si elle était encore d'humeur à se montrer jalouse de Florestine. Ce seul mot suffit pour l'irriter. Elle me dit qu'il était bien maladroit à moi de lui rappeler le nom de cette femme qu'elle avait fort bien remarquée au spectacle en-

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tOLirée de militaires, et ne cessant de parler, de chuchoter, de rire en jetant les yeux sur notre loge. «Je n'en puis douter, » ajouta-t-elle; c'est de moi qu'elle se mo- » quait, de ma sotte crédulité, de mon )) amour pour un ingrat qu'elle compte y bientôt ramener sous ses lois. » Oh ! ma foi ! à cette effronterie de me parler encore de Florestine, j'entrai moi-même dans une grande colère. Je lui fis un compliment ironique sur les belles et nombreuses connaissances qu'elle avait faites dans ses tournées théâtrales; je finis par lui dire que sans doute elle en voulait à cette pauvre Florestine , parce que celle-ci lui enlevait les hommages de tous ces militaires nouvellement arrivés du nord au midi , et dont elle avait remarqué avec dépit que Florestine était entourée dans sa loge. Il s'ensuivit une longue et violente querelle. Tout à coup , au milieu de mes reproches les plus vifs, les plus sérieux , ma femme m'interrompit par un grand éclat de rire.

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« Ne sommes-nous pas bien dupes, me dit- » elle , de nous tourmenter de tout ce qui )> a pu nous arriver avant notre mariage?» Son éclat de rire m'avait d'abord décontenancé ; mais à cette question , que je trouvai assez raisonnable, moi-même je ne pus m'empêcber de rire, et la paix fut bientôt faite. Ali ! si les puissances de la terre pouvaient se réconcilier aussi promptement que beaucoup de maris et de femmes de ma connaissance 1

Nous sentîmes que le passé n'était plus en notre puissance, que nous étions mariés, qu'il fallait nous garder tels que nous nous étions pris. Il fut convenu que sans nous inquiéter davantage , et au risc[ue de tout ce qui pourrait se découvrir sur le compte de l'un ou de l'autre , nous nous accordions une amnistie pleine, entière , sous la condition de ne point recommencer, sinon.... guerre ouverte. Les bases de la paix définitivement arrêtées, nous continuâmes de nous adorer.

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Depuis celfo amnistie, nous vécûmes assez tranquilles. Je voyais bien que ma chère moitié était entraînée par un penchant irrésistible vers la coquetterie ; mais il me suffisait de l'avertir pour qu'elle revînt à moi. J'étais toujours grand amateur des dames : mais aurais-je eu le temps d'être inconstant? J'étais si occupé du soin de gagner de l'argent pour procurer à ma femme le bonheur de le dépenser! Comment aurait-elle pu cesser de m'aimer? Je comblais tous ses désirs , toutes ses fantaisies.... et Dieu sait combien elle en avait !

Il s'en fallait que nos armées fussent triomphantes comme aux premières campagnes. Le grand général n'y était plus , disait-on ; il semblait qu'il eût emporté avec lui le secret de la victoire. LaFrance comptait encore cependant bien d'autres guerriers aussi habiles que vaillans, mais le directoire avait toutes les petitesses des cours : c'était l'intrigue qui décidait le choix des généraux. Aulieu de choisir l'homme ca-*

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pable, on prenait le parent , l'ami , le protégé d'un des directeurs. Nos armées furent battues, repoussées. Des malins disent que plus une armée est dans la détresse, plus les fournisseurs s'enrichissent. Ce qui est certain , c'est que le fournisseur gagne , soit que l'armée triomphe , soit qu'elle batte en retraite. Les affaires de la France périclitaient, je faisais fort bien les miennes.

Les Français furent obligés d'évacuer toute ritahe; nous nous réfugiâmes à Turin. J'envoyai ma femme à Lyon avec tous mes bagages , que je pouvais appeler mon butin. Bientôt elle se rendit à Paris; je restai à l'armée.

Nos défaites continuèrent : ma femme m'écrivit qu'il fallait que j'arrivasse en hâte pour mettre à exécution de grands et magnifiques projets qu'elle avait conçus. Il ne me fut pas difficile, comme à mon premier voyage , d'obtenir de la compagnie une mission pour Paris.

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