‹ Le Gilblas de la révolutionChapitre 13 sur 20 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

.AMBITION DE M"^ GIFFARD DE QUlSSACl^

« Mais quels sont donc ces grands et )) magnifiques projets que ma femme a » conçus? » me disals-je en roulant vers la France. Mon imagination fermentait ; je faisais les plus beaux châteaux en Espagne. Quand nous sommes heureux, quand nous avons réussi dans quelque entreprise , le présent , l'avenir , s'offrent à nos yeux sous les couleurs les plus riantes. C'est alors que, loin de vouloir attacher sagement un clou à la roue de fortune pour la fixer au point où elle est , nous croyons devoir la laisser tourner encore pour monter plus haut : j'en étais

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là. Je pensais qu'il n'était point de degrés 011 je ne dusse arriver : « Ma femme ne » peut avoir eu que des idées nobles , » élevées, dans mon intérêt, dans ma » gloire ; elle a tant d'esprit! il y a tant de M sympathie dans nos caractères! Je crois » en vérité qu'elle est encore plus possé- » dée que moi de la soif de parvenir. »

Il était près de cinq heurrs lorsque je descendis dans la cour de ma maison. Ma femme donnait ce jour-là un grand dîner. Je fus un peu contrarié de ne pouvoir sur-le-champ m'entretenir avec elle.

Après l'avoir embrassée , il fallut promptement quitter mon habit de voyage, pour en prendre un plus convenable à un maître de maison qui reçoit ; et ma femme avait tant d'ordres à donner! A peine putelle me dire deux mots , et m'assurer qu'elle m'adorait toujours.

Lorsque j'entrai au salon , tous les convives étaientdéjàréunis. Je jetai sur eux tous un coup d'œil rapide; je n'en connaissais

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pas un. Il me parut assez piquant de ne pas trouver une seule figure de connaissance parnii une vingtaine de personnes qui venaient dinar chez moi: il est vrai que c'était (^hez ma femme qu'ils venaient.Déjà je les saluais, et ils me saluaient moi-même comme un des convives, lorsque ma femme, avec beaucoup de grâce et d'aisance, s'empressa de me présenter à la compagnie. « C'est » mon mari , disait-elle ; c'est M. de Quis- » sac : c'est l'objet de toutes mes sollici- >) tudes , l'homme qui fait mon bonheur, )) et au bonheur duquel je me flatte d'ê- )) tre nécessaire, n Pouvait-on rien dire de plus aimable , de plus touchant? J'étais aux anges. J'ignorais encore les projets de Thérèse; mais il était impossible qu'une femme aussi tendre , faisant profession d'une si vive affection pour son mari , eût conçu quelque dessein qui ne fût pas honorable. « Il arrive à l'instant , ajouta-t- .') elle; oui, d'Italie, où ses grandes opé- )) rations financières l'ont retenu trop long-

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» temps pour mon cœur ; il m'est l)ien doux )) qu'il vienne précisément le jour où j'ai )) chez moi une aussi agréable réunion. J'es- » père que cettejournée suffira pour établir )) entre chacun de vouset mon cher de Quis- )) sac un échange d'estime et d'amitié. » A ces doucesparoles,jemesentais tout fier d'avoir une femme qui m'eût procuré d'aussi belles connaissances; car je ne doutais pas que tous ces personnages ne fussent très-puissans , très-considérés , très-recommandables. Tl n'y avait qu'une autre dame dans la société. Cette dame fort jolie , fort élégante, m'accueillit par un sourire plein%e bonté. Ma femme trouva bientôt le moment de , me dire tout bas que c'était la maîtresse d'un de nos cinq directeurs. Alors je redoublai pour la dame d'égards et de respects. Il y avait un jeune homme déjà un peu gros, d'une taille médiocre , dont les manières étaient doucereuses , officieuses , empressées. Il me comblait de politesses , il avait pour ainsi dire aidé ma femme à me présen-

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terà tous les autres. Je l'avais entendu vanter à chacun la solidité de mes principes , la fermeté de mon caractère et mes grands talens en adminis! ration. Je savais beaucoup de gré à ce jeune ami, dont j'ignorais le nom , de l'éloge qu'il faisait de mes belles qualités.

On se mit à table. J'observais avec soin tous les gens dont j'étais entouré. Je vis bientôt que presque tous occupaient des places importantes; l'un était le secrétaire particulier d'un ministre , l'autre était premier commis dans une grande administration; celui-ci était magistrat, celui-là était de l'institut. Il n'y eut que le doucereux jeune homme qui avait fait mon éloge à tout le monde, dont je ne pus savoir l'état. Pendant tout le dîner , il continua de me prôner de manière à continuer le plaisir qu'il m'avait causé; mais je remarquai aussi qu'il jetait à la dérobée sur ma femme des regards fort expressifs, et il me sembla que ma femme , tout en dis-

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tribuant aux autres convives des politesses où il entrait de la coquetterie qui déjà ne me plaisait guère, avait pour ce jeune homme des attentions particulières qui me plaisaient encore bien moins. Mon dépit était d'autant plus vif qu'il me fallait le contenir , me montrer aimable pour tous nos honorables convives , et aux petits soins pour la belle dame , maîtresse d'un de nos cinq directeurs, auprès de laquelle j'étais placé. Je remarquai que, parmi les convives, il y en avait plusieurs du département où j'avais acquis une propriété ; je remarquai que l'officieux jeune homme ne c€ssait de vanter à ces citoyens tout le bien que ma femme et moi nous faisions dans le pays. J étais un peu surpris d'apprendre que j'avais fait beaucoup de bien dans le pays. Le jeune homme ajouta que nous nous proposions d'en faire encore bien davantage. Il fit sentir combien il était important pour ce département qu'il fût appuyé près du gouvernement par des

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hommes crun caractère ferme et surtout jouissant d'un grand crédit. A ces mots, la belle dame ma voisine prit la parole, et dit que sans doute le gouvernement n'aurait rien à refuser à des citoyens qui , comme moi , avaient rendu d'éminens services dans l'intérieur et aux armées, et qu'elle se chargeait de faire réussir toutes les demandes présentées par moi. Je me confondis en remercîmens. Tout cela n'était-il pas enchanteur ? J'oubliai le petit chagrin que m'avaient causé les signes d'intelligence entre ma femme et le jeune homme dont enfin j'avais appris le nom : il se nommait Darmance.

A peine eut-on quitté la table que je vis arriver à la file une foule nombreuse de personnes que ma femme avait invitées à passer la soirée. Oh ! que cette chère femme m'avait fait de nouveaux amis!

J'admirais de plus en plus la grâce, l'amabilité de Thérèse : t( Mais où donc , me » disais-je, cette petite couturière, qui a

» été ensuite comédienne de province, a- » t-ellc appris l'art de faire les honneurs » d'une grande maison? » Il est vrai que je la secondais assez bien , moi qui jusqu'alors avais mené une vie d'aventurier ; je m'y entendais presque aussi bien qu'elle. Eh, mon Dieu! tout est facile à qui a de l'argent, excepté d'avoir du mérite, et encore un mérite réel ; car pour du mérite supposé, nos bons amis nous en donnent tant que nous en voulons : c'est ce qui m'arrivait.

Vers la fin de la soirée , je sentis de nouveau quelque chagrin ; je n'avais pu causer avec ma femme , tant elle était occupée des autres. Mon dépit de ne point connaître ses projets , la fatigue d'entendre mon éloge sans cesse répété aux arrivans par M. Darmance , l'espèce d'intimité que je croyais voir entre lui et ma femme, avaient excité mon impatience; et j'étais de trèsmauvaise humeur, lorsque la société, s'é-

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coulant peu à peu , me laisssa enfin seul avec Thérèse.

Cette humeur était si forte , que je ne pus m'empêcher de l'exprimer à madame de Quissac. a Eh quoi! me dit-elle, vous » me grondez au lieu de me remercier d'a- )) voir réuni dans votre salon des hommes » en place , des hommes en crédit , l'élite )) de la haute société d'aujourd'hui ! » — « Mais ce jeune homme si patelin, que )) vous nommez, je crois , Darmance, qui » s'enthousiasme pour mon mérite qu'il ne » connaît pas, qui vous aide à faire mon )) éloge , et qui m'impatientait par l'audace » et la continuité des regards qu'il lançait » sur vous? quel est son état? quelle place » occupe-t-il? me direz-vous aussi qu'il a )) du crédit, de l'importance ?» — (( Oui , » sans doute, je le dirai, homme injuste , » ingrat ; montrez-vous jaloux de ce bon » Darmance , quand c'est l'homme qui » peut nous être le plus utile ! Non , il n'a » pas de place, mais son état est d'en faire

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)) avoir aux autres. 11 tient un bureau » d'agence ; il a son entrée clans tous les » ministères, clans toutes les administra- » tions; il est accueilli de tous les secré- » taires, de tous les premiers commis. Sa- )) chez que c'est à lui que je dois déjà )i d'avoir obtenu pour mon fils , pour » Henri , une demi-bourse au Prytanée » français, en récompense de vos bons et « loyaux services. » — « Fort bien! c'est )} votre fils qu'on récompense pour mes )) bons et loyaux services! n — «Sachez que » c'est Darmance qui a imaginé le dîner }) d'aujourd'hui , qui a réuni chez moi tous )} ces hommes puissans et tous ces hon- » nêtes citoyens du département où nous » avons une terre; en un mot, que c'est » lui qui m'a aidée , guidée dans toutes les j) innocentes intrigues que j'ai entreprises )) pour vous. » Ici, j'appris enfin le grand projet de ma femme. C'était bien Tidce la

plus extravagante , la plus ridicule Eh

bien! j'eus la vanité, j'eus la sottise d'en

être émerveillé. « Sachez, continua ma » femme, qu'il ne s'agit de rien moins que >■> de vous faire nommer, à la prochaine » assemblée électorale de ce département , » membre du conseil des cinq cents. » — (c Membre du conseil des cinq cents ! » m'écriai-je; et je restai muet de surprise et de joie. « Oui, reprit ma femme ; » Darmance et moi nous avons si bien w disposé les choses , que nous sommes sûrs » de la nomination. » J'embrassai ma femme avec transport; j'oubliai sa coquetterie et tout ce qui m'avait un peu choqué dans sa conduite. Je ne voyais que le rang auguste où j'allais être appelé. Que je savais gré à ma femme d'avoir eu une si noble pensée ! Qu'il me semblait glorieux d'être un des élus de la nation ! Je me pro-* mis de seconder vivement les démarches de ma femme et du doucereux Darmance.

Je fis plusieurs voyages à ma terre; je visitailes divers cantons, le chef-lieu; partout je me montrais affable et populaire;

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je donnais de grands dîners ; ma femme distribuait des complimens aux dames , des cajoleries aux citoyens, et des aumônes abondantes aux pauvres. Darmance intriguait en sous-ordre avec une activité admirable. Il faisait entendre que , si j'étais nommé, j'obtiendrais pour le pays toutes les faveurs de l'autorité , un pont sur je ne sais quelle rivière, un chemin d'une •commune à une autre, et pour le chef-lieu un hospice et un théâtre. Je n'avais qu'un concurrent redoutable ; quel était-il ? mon ancienne pratique, le citoyen de Volnis , l'écrivain philosophe , qui , toutes les fois qu'il y avait des élections , oubliait sa mauvaise humeur contre le gouvernement, et se faisait candidat. C'est dans ce pays qu'il avait eu autrefois un petit canonicat ; il y avait conservé des relations. 11 disait qu'il n'avait aucune prétention , et il faisait sourdcnieut autant de démarches que moi. C'était malgré lui qu'on l'avait rangé parmi les candidats, et il s'informait avec une

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grande curiosité du point où en étaient les intrigues.

L'écrivain philosophe était porté par les ennemis secrets de la république qui formaient l'opposition de ce temps-là ; j'avais pour moi tous les bons patriotes et tous les amis du directoire. Sa fortune était médiocre; j'étais riche: il était garçon; j'avais une jolie femme : je fus nommé.

Il y avait eu déjà des choix bien bizarres dans nos assemblées : l'étaient-ils plus que celui qu'on venait défaire? Nous avions eu pour nous l'activité de nos cabales et l'insouciance de beaucoup de citoyens qui laissaient la place libre à l'in- Lrigue et à l'incapacité.

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