‹ Le Gilblas de la révolutionChapitre 14 sur 20 · GRANDE PERPLEXITE.- IL VA D'UN PARTI A UN AUTRE · texte numérisé non relu

GRANDE PERPLEXITE.- IL VA D'UN PARTI A UN AUTRE

« Je suis donc député!»... Il seraitdifficile de peindre la joie, l'orgueil dont j'étais enivré. En me réveillant , après ua doux sommeil où j'avais fait les rêves les plus glorieu.K , les plus ambitieux, il me sembla que j'avais de l'éloquence , de l'instruction, de l'esprit , et même un peu de génie. Je me rappelais avec complaisance les beaux discours que j'avais prononcés autrefois à la tribune démon district. Ce n'était rien en comparaison de ceux dont j'allais faire retentir la tribune nationale. Que je me senUis grandi! Il n'y a rien de si humble,

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de si souple et de si modeste, tout en se vantant avec adresse , qu'un candidat qui sollicite ; il n'y a pas d'homme qui fasse autant le capable que tel candidat qui vient de réussir. A peine si je regardais aujourd'hui les personnes qui la veille m'avaient donné leur voix. Il me semblait que je devais tout à mon mérite, et rien à la cabale.

On juge du bonheur de madame de Quissac ! Nous reprîmes la route de Paris. L'ami Darmance voyageait avec nous. Pendant les premières postes , je lui sus bien bon gré de mille petites ruses ingénieuses par lesquelles il trouvait le moyen de faire entendre aux maîtresde poste et aux postillons qu'ils avaient l'honneur de conduire un député. Mais, pendant le reste du voyage , je trouvai que ma femme mettait une grande vivacité dans ses remercîmens à ce jeune homme. Tant que nous avions été dans le feu des intrigues électorales , je n'avais pas eu la moindre inquiétude.

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Une fois nommé je devins jaloux.... jaloux de cet homme à qui je devais mon succès. Je lui avais fait un riche cadeau ; n'étais-je pas quitte envers lui? C'est ce que je me permis d'exprimer à madame de Quissac. Elle eut beau se récrier, s'emporter, me dire que je me conduisais en ingrat ; j'exigeai que sans bruit , sans scandale, elle trouvât un moyen poli d'éconduire le citoyen Darmance.

A peine arrivé, j'allai faire des visites aux membres du directoire, au président du conseil , et ma femme courut porter la grande nouvelle de ma nomination à sa sœur et à son beau-frère. Oh ! pour cette fois elle ne put douter qu'il n'y eût chez ces bonnes gens du dépit et de l'envie. « Giffard!... Giffard député !» s'écria Lefèvre avec un sourire amer. — « En êtes- » vous fâché ?» dit ma femme. — « Très-fâ- » ché pour lui, et pour la république ; voilà » un nouveau ridicule qu'il se donne , et il » occupe une place où un autre pourrait

n être utile. » — « Allons, mon ami », dit madame Lefèvre qui voyait sa sœur prête à s'emporter, « je conviens que Giffard n'a » pas encore déployé les talens qu'on doit » désirer dans un député ; mais je suis bien )> sûre qu'il ne fera pas de mal. » — « Non , « répondit Lefèvre, «mais il le laissera faire: » et quel bien fera-t-il? » — a II en fera » beaucoup , répliqua Thérèse d'un ton » piqué ; c'est moi qui vous en réponds. » La mauvaise humeur que causa ce petit dialogue fraternel à ma femme , ne fut pas de longue durée. Thérèse avait été docile à mes ordres. Je ne vis plus le citoyen Darraance. Parfois il me vint un fâcheux soupçon, c'est que ma femme le voyait en secret : mais j'éloignai bien vite ces tristes pensées; je ne voulais pas m'y livrer; je ne voulais m'occuper que de ma gloire : j'étais député ! Ce n'était pas seulement ma vanité qui était flattée : a Dès qu'un homme est nommé député , » me disais-je, sa fortune est faite. Toute

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)) sa vie il est sûr d'être quelque chose. 11 » ne peut quitter la toge de législateur , » sans être appelé à une autre place , une » plus belle place... et quel partronage on » exerce ! Que de services on peut rendre ! » Comme un mot, une lettre, une apostille M de vous ont de l'influence sur les entre- » prises, les fournitures, les grâces, les )^ faveurs de toute espèce ! et Dieu merci, )> tous les protégés ne sont point des in- » grals! Mais à quels travaux vais-je me » livrer spécialement dans le conseil ? Je » suis propre à tout, je suis en état de » raisonner sur tout ; cependant il faut » choisir un genre particulier d'affaires ; » m'occuperai-je de la guerre , de la ma- » rine...des colonies?... Non , des finances: )) c'est ma partie , c'est là que je peux » briller. » Plein de suffisance , plein d'importance, j'avais un ton grave, sentencieux; je ne manquais jamais de mêler dans mes discours quelques grands mots que souvent je comprenais à peine, si bien

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que je prêtais à rire à tous ceux qui avaient le seri- commun, et que j'éblouissais quelques sots. Mais surtout je vantais mes principes et mon caractère. « On verra bien , y disais-je, que je ne suis pas de ces hom- » mes qui se permettent de capituler avec » leur conscience. » Je me sentais la force et le courage de résister aux abus du pouvoir , de maintenir le gouvernement dans la ligne de ses droits et de ses devoirs, (rempèclier à la fois le retour de l'anarchie et le retour de l'ancien régime.

Ma femme n'avait pas moins de suffis sance et d'importance que moi. Elle ne s'exagérait pas mon mérite ; mais elle avait une grande idée du sien, et comme elle exerçait beaucoup d'empire sur mes volontés, elle se flattait d'obtenir par moi une influence dans l'état. Déjà elle citait avec complaisance les femmes de lettres, ou autres, qui s'étaient mêlées des affaires publiques , et tout modestement elle se proposait de les imiter et de les surpasser.

Cette petite femme si gaie, si vive, si étourdie prenait , pour parler des intérêts de la république , une gravité encore plus plaisante que la mienne. Dès qu'elle apercevait dans un cercle un homme jouissant de quelque crédit , elle allait à lui , entrait en matière, et pour peu qu'il eût la patience de l'écouter, elle lui débitait tout son petit répertoire politique ; elle l'interrogeait, elle m'appelait pour venir recevoir les nouvelles qu'on lui donnait et qu'elle m'engageait à méditer. Son auditeur , un peu étonné d'entendre des paroles prétentieuses sortir de la bouche d'une jolie femme , s'avisait-il de sourire, elle prenait un petit air pincé , fâché ; elle se plaignait de l'orgueil des hommes, du dédain qu'ils avaient pour les femmes dont quelquefois il serait bien à désirer qu'ils suivissent les conseils. C'était surtout avec sa sœur qu'elle aimait à faire la femme d'état. Leur petite querelle au sujet de ma nomination n'avait pas eu de suites; elle

allait la voir fréquemment. JMadame Lefèvre, tout en poursuivant avec diligence son travail d'aiguille , écoutait sa sœur, quelquefois avait l'air de l'approuver, quelquefois la félicitait en souriant de ce que la nomination de son mari aux fonctions de député avait suffi pour lui donner tant de connaissances en politique.

Il y avait un homme dont l'aspect me déconcertait : c'était mon ancienne pratique Durosay. Quand je faisais parade devant lui de mes sentimens , de mes grandes vues patriotiques, il ne m'interrompait pas; mais je le surprenais les yeux fixés sur moi et me considérant en silence avec son air de bonhomie railleuse. 11 me semblait lire dans ses regards toute l'histoire de ma vie; aussi je mettais autant de soin à l'éviter que souvent j'en avais mis à le chercher.

La France était dans une situation alarmante. Nos armées continuaient d'éprouver des revers, il y avait un sourd mécan'-

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tentement dans tous les esprits ; le directoire et les conseils législatifs tantôt se faisaient des chicanes de procureur, tantôt se proscrivaient en factieux.

Mes premières visites avaient été des visites de simple politesse. Mais, quelques yours avant mon entrée au conseil , un de mes collègues vint me voir, et sans préambule me confia qu'il avait à me parler au nom de deux, membres du directoire qui avaient pour eux la majorité du conseil. Il ine démontra que j'étais un homme perdu si je ne me joignais pas à eux. Je me persuadai qu'eux seuls formaient le vrai parti national, et je promis de toujours voter dans leur sens. Pendant ce temps, un autre agent parlait à ma femme au nom des trois autres directeurs et de la minorité des conseils ; et Thérèse lui avait promis le vote de son mari. Ainsi donc me voilà engagé de deux côtés! J'avais beaucoup de déférence pour l'opinion de Thérèse ; mais me convient-il de me laisser mener par ma

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femme? Cependant voilà des considérations très-graves qu'elle met en avant. J'eus de grandes disputes avec madame de Quissac ; tous les partis firent de nouvelles démarches auprès de nous; j'étais fort embarrassé. Je me montai la tête, je me décidai à ne suivre que l'impulsion de ma conscience, à me prononcer en vrai patriote , en franc républicain , en digne représentant de la nation, sans être arrêté ni par les suggestions des personnages puissans qui voulaient me gagner, ni par les insinuations de ma femme qui voulait me mener. Ce fut dans ces généreuses dispositions que je pris place au conseil des cinq cents.

« Qui sait, me disais-je , si je ne vais pas » sauver l'état ! au moins je vais briller.» A peine fus-je installé , que je reconnus toute la sottise de mes prétentions. La vue de ces cinq cents législateurs en costume, de cette vaste salle , de ces tribunes publiques, de cette tribune des orateurs, amortit mon amour-propre et m'inspira un

prompt retour sur moi-même. Je me sentis mesquin , petit , déplacé. On m'avait dit que beaucoup de mes collègues s'occupaient bien plus de leurs intérêts que de ceux de la nation; au premier aspect je les crus tous des Aristides. Je m'étais proposé de parler dès le premier jour; j'aurais tenu à cette résolution qu'il m'eût été impossible de trouver deux paroles.

Bientôt j'éprouvai d'autres angoisses.

Chaque parti continua de chercher à m'attirer. Ils ne manquèrent pas de colorer leurs manœuvres de l'amour du bien public ; ils professaient tous pour leur compte une entière abnégation de tout intérêt personnel ; mais ils ne manquaient pas de chercher à exciter mon propre intérêt : on me prodiguait les promesses et les menaces.

A quoi me résoudre? Quelle épreuve

pour un homme comme moi , qui n'avais jamais eu de principes fixes, jamais d'opinions invariables! J'étais entré au conseil avec la volonté de me montrer ferme,

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énergique; je compris bientôt qu'il fallait être prudent et circonspect. Mais j'avais une femme , une femme qui , encore coquette, commençait à être ambitieuse! Je m'étais décidé à rester neutre ; ma femme voulut que je me prononçasse. Mais pour qui? Déjà elle avait abandonné le parti qu'elle avait d'abord embrassé. Elle était si inconstante , si capricieuse ! elle me reprochait aujourd'hui d'avoir suivi l'avis qu'elle m'avait donné la veille. Et cependant , les incertitudes de ma femme et les miennes n'étaient guère plus fortes que les incertitudes du gouvernement et des conseils. On faisait et on défaisait ; on avançait, on reculait. Je cherchais quelle opinion je devais avoir, comment je devais voter tantôt selon mon intérêt, tantôt selon l'intérêt de l'autorité , bien rarement selon l'intérêt de la patrie.

Une seule fois je m'avisai de monter à la tribune. J'étais plein d'ardeur contre une proposition qui venait d'être faite ; je

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commençai d'une voix forte : «Citoyens... » Tout à coup je m'intimidai; je continuai d'une voix moins assurée : « Citoyens mes )> collègues...» Je balbutiai, je bredouillai , je m'embarrassai; je crus me relever par une sortie véhémente contre le royalisme qui suivant moi conspirait sourdement; et je fus hué par tous nos modérés. Pour me remettre dans leur esprit, je parlai avec énergie contre les jacobins qui voulaient ramener l'odieux régime de la terreur, et je fus hué par tout ce qui nous restait de montagiiards. Je perdis la tête , et me liàtai de terminer en disant : « J'appuie la mo- » tion du préopinant. »

A dater de ce moment, je restai tranquille et silencieux. Je me contentais de solliciter et d'apostiller pour les gens qui se présentaient à moi, ou qui m'étaient présentés par ma femme. Je ne contrariai personne; j'étais de l'avis de chacun en tête à tête ; en séance , toujours de l'avis de la majorité. Mais il m'arriva des erreurs :

comment la connaître cette majorité? Quelquefois je la croyais où elle n'était pas ; je me levais avec la minorité , ou je restais assis quand la majorité se levait; ce qui ne manquait pas d'exciter les murmures de quelques-uns de mes collègues , et le rire malicieux des autres. J'avais compté sur mon titre de député pour augmenter ma considération ; et mon silence , mes complaisances , mes apostilles ne me valaient que du ridicule , et je n'en tremblais pas moins d'être compris dans un nouveau trente-un mai , dans un nouveau dix-huit fructidor!

Non , il n'y a rien qui rende un homme plus sot, plus imbécile, que d'accepter des fonctions au-dessus de ses facultés ! Quelques bienheureux imperturbables sont faibles et se croient forts, sont petits et se croient grands. Mais moi ! il me restait encore trop de bonne foi , trop de bon sens ;... je n'avais pas encore une assez

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grande dose de vanité pour ne pas sentir mon insuffisance.

Au milieu de tous ces partis qui s'observaient, se ménageaient, secombaltaient, transigeaient , signaient la paix , rompaient le traité, recommençaient la guerre, quelques patriotes sincères parlaient et votaient en conscience.

La victoire revint de nouveau se fixer sous nos drapeaux : nous obtînmes des succès mémorables en Suisse, en Hollande.... Mais voici une nouvelle bien autrement importante ; Bonaparte est débarqué à Fréjus : l'espoir renaît dans toutes les âmes.

Je partageai la joie universelle. Tous les partis, les républicains, les patriotes modérés, les jacobins, même les rovalistes , se flattaient que le vainqueur de l'Italie allait les faire triompher. Il me semblait que le grand général revenait tout exprès pour me tirer de la position difficile où je m'étais placé.

Je vis plusieurs de mes collègues s'agj-

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ter, s'intriguer, se parler avec mystère; je les interrogeais; je cherchais à m'initier dans leurs projets ; on ne se méfiait pas de moi , mais on me regardait comme nul , on ne me confiait rien : à peine me rëpondait-on ; à peine m'avait-on écouté.

Je ne fus d'aucune conférence, d'aucun conciliabule ; mais je fus du grand diner qu'on donna au général dans l'église de Saint-Sulpice; les pique-niques, les repas, les fêtes , j'en étais toujours.

IjB dix-neuf hrumaiie, je balançai beaucoup pour savoir si je me rendrais ta Saint- Cloud. Je craignais d'être obligé de prononcer quelque vote contre ma conscience, ou de me compromettre en votant selon ma conscience. Deux de mes collègues vinrent me prendre : il fallut bien partir avec eux.

Le matin , après mon serment de fidélité à la constitution de l'an m, \e m'élevai courageusement avec les autres contre le général , et je fus un de ceux

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