‹ Le Gilblas de la révolutionChapitre 16 sur 20 · PARTIE— lY*'. LIVRE · texte numérisé non relu

PARTIE— lY*'. LIVRE

CIÎAPÏTRE PREMIER.

HUMEUR DE G IFFARD CONTRE I.E PREMi t» COKSUL.

M.,v femme se désolait; quelquefois elle se plaignait de l'injustice de mes concitoyens qui ne savaient pas apprécier mon mérite ; quelquefois elle m'accusait d'être un homme sans énergie , sans caractère , un pauvre homme. J'allai voir un de ces anciens collègues qui m'avaient si gracieusement salué le jour de l'installation du premier consul aux Tuileries. Celuilà m'avait témoigné moins d'indifférence

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que les autres ; j'avais pris quelque con- (iaiice en lui, quoi([u'il eût l'habitude de me dire assez nettement sa façon de penser. Couiplimenteur avec ceux qui avaient de l'influence , il était brusque et franc avec moi qui n'en avais pas : il était déjà nommé sénateur.

« Mais comment se fait-il, lui dis-je , » {{ue je sois oublié , quand on s'est si » bien souvenu de presque tous les autres ? M Suis-je un conspirateur ?» — « Qui ! » vous, bon et honnête deQuissac, ua,^ » conspirateur ! « — « Suis-je un jaco- » bin ?» — « Fi donc !» — « Un contre- » révolutionnaire? » — « Encore moins.» — ce 11 faut donc que l'on m'ait desservi » près du premier consul; car à coup sûr » il me hait.» — «Non; mais il ne pense » pas à vous. » — ce 11 a tort : je suis de j» ces gens à qui, avec un peu d'adresse , » on fuit faire tout ce qu'on veut. » — « Croyez-vous ({u'il en manque? » — « En » peut-il trop avoir? » — « Enhn, mon

» cher, » répondit mon collègue qui se piquait de franchise « Youlez-vous me

» promettre de ne pas vous fâcher? » — « Je vous le promets. )i — « Eh bien! » ajouta-t-il en se penchant à mon oreille, « vous avez été perruquier. » A ces mots je frémis ; je m'étais flatté qu'on ne soupçonnait que vaguement mon premier état, a Eh bien! oui, » repris-je, après quelques inomens , « j'ai été perruquier ; » mais ne sommes-nous pas tous égaux?»

— ce Oui ; mais on commence à penser » que pourrépandre et consolider les idées )) libérales, il ne nous faut plus que des » hommes bien nés, bien élevés. » — (( Mais parmi tous ces hommes que l'on » \ient de combler, n'y en a-t-il pas plus ;) d'un parti de plus bas que moi? » — (( C'est possible; mais, d'abord, les uns » sont plus heureux que les autres; puis, » vous ne pouvez vous dissimuler que )) beaucoup ont montré des talens , rendu » des services^ bravé des dangers. » —

« Eh bien 1 moi » — «Oh! vous! bon

» et honnête homme, que pourriez-vous M citer en votre faveur , sinon d'avoir ga- » gné de l'argent dans les fournitures? » —

« A merveille! voilà la récompense Si

» c'est ainsi que le premier consul croit de- » voir gouverner la France?... Moi, qui en M brumaire me suis si bien conduit 1... Mor- » bleu ! s'il y avait encore quelques bons ré- » publicains comme moi!...» — « Allons, al- » Ions , grand républicain ! ne vous fâchez » pas; ne menacez pas; cela ne pourrait M vous amener que des désagrémens.

» Croyez-moi, jouissez tranquillement de » votre fortune; sachez vous mesurer. » — « Non, morbleu! repris-je, j'entends qu'on » m'emploie , qu'on m'emploie honorable- » ment; je veux avoir une place, une » belle place, une place majeure, et je » l'aurai. » Je quittai fort en courroux mon ancien collègue.

« ]Me faire un crime d'avoir été perru- » quier! Eh mais! dans quelle république

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» vivons-nous ? c'en est fait ; voilà la con- » tre-révolution : le premier consul tend )) évidemment au despotisme; il veut ré- » tablir l'aristocratie. » Encore tout irrité, je racontai à ma femme la conversation que je venais d'avoir avec mon ci-devant collègue. J'espérais trouver des consolations auprès d'elle ; j'y trouvai de nouveaux suj ets de chagrin. Le croirait-on ? elle concevait très-bien qu'on me fît un titre d'exclusion de mon ancien état. Elle s'en voulait d'avoir épousé un homme de ma sorte ;... elle , d'abord couturière et ensuite comédienne! elle qui...! N'y avait-il pas de quoi mettre en fureur l'homme le plus modéré ? aussi s'cnsuivit-il la scène la plus violente. Cependant , après nous être bien querellés , après d'amers et mutuels reproches sur nos torts, notre ancienne conduite , nos premières professions..... Oh! c'était déjà un joli ménage que le

notre! Après avoir parlé tous les deux

de séparation, mémo de divorce, avoir

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fait de la philosophie et de la misanthropie , il fallut bien nous apaiser. Nous résolûmes de tenter de nouveaux efforts.

(( Quand vous ne seriez que préfet ! » disait ma femme. — «Oui, sans doute, il » faudrait Lien s'en contenter. «

Ma femme intrigua ; j'intriguai. Ce maudit état de perruquier, qu'on s'était si mal avisé de rappeler, me repoussait de tous les côtés. QueUjues hommes puissans qui se souvenaient d'avoir vu jouer la comédie à ma femme, lui faisaient entendre qu'ils seraient favorables à son mari , si elle voulait se souvenir d'avoir été comédienne. Elle venait fastueusement me vanter la hauteur de vertu avec laquelle elle avait accueilli ces indignes propositions. Quelques-uns se souvinrent que moi aussi j'avais été comédien ; puis l'un m'accusait d'avoir été trop patriote; l'autre me reprochait de m'étre prononcé en aristocrate. Oh! qu'une vie d'aventurier, quand elle vient à se dérouler, est fiicheuse pour

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l'homme qui veut obtenir de la considération! Tanlôt j'étais humble , souple , caressant dans mes sollicitations, et alors on me faisait de ces promesses vagues, évasives , évidemment trompeuses ; tantôt je voulais élever la voix et faire valoir ce que j'appelais mes droits; et alors on me répondait avec dureté , ou l'on me demandait avec malice, si c'était les Crispins ou les Jocrisses que je jouais, quand j'étais au théâtre. Je me désespérais. Que m'importait ma fortune? que m'importaient les flatteries des parasites qui mangeaient mon dîner? Et trop souvent à travers ces flatteries, ne les voyais-je pas rire et se moquer de moi! ils me louaient et m'honoraient en face, ils me raillaient et me dédaignaient en arrière : c'est un triste sort que celui d'an riche méprisé.

Cet ancien collègue qui prenait encore quelque intérêt à moi vint me conseiller de me mettre sur les rangs pour obtenir.... non pas une préfecture, mais une place de

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messager d'état, u Ah! fi donc ! lui dis-je , K c'est une place d'huissier. » — « îSe faites » pas le dédaigneux ; elle est fort courue » par d'anciens députés,» — «Qu'ils la pren- » nent; je n'en veux pas. » Ce dernier trait , cette offre d'une place que je regardais comme indigne de moi, acheva de porter au comble mon exaspération. Ils m'avaient fait entendre qu'ils ne craignaient point que je fusse homme à conspirer; je crois en vérité que si, dans ce moment, quelqu'un était venu me proposer... Allons , allons , même dans ma colère, j'y aurais regardé à deux fois.

Je vovais peu Lefèvre et sa femme. J'avais été si fier en leur annonçant que j'étais député! Je me trouvais si honteux de n'être plus rien ! J'avais beau, devant mon beau-frère et ma belle^sœur, essayer de jouer l'homme important; il fallait bien que j'en vinsse à confesser que je ne réussissais dans aucune de mes démarches.

Thérèse voulait faire la dame avec sa sœur;

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mais madame licfèvre était si bonne ! ii n y avait pas de plaisir avec elle : il était impossible de la rendre envieuse. Ma femme, au contraire, séchait de dépit dans toutes les sociétés qu'elle continuait de fréquenter : c'est cruel d'éprouver l'envie sans pouvoir l'inspirer !

Cependant j'entendais de tous côtés les louanges du premier consul. Il fallait bien que je les chantasse avec les autres; j'enrageais d'être obligé d'admirer ce maudit homme que toute la France proclamait son sauveur, et qui ne m'appelait pas aux hautes fonctions de l'administration ; mais je mettais des restrictions à mon enthousiasme. « Les grands génies, disais-je ^ra- » vement , sont quelquefois bien dange- /) reux. pour les républiques. » Je m'étais lié avec un mécontent, un républicain prononcé, le citoyen Lebel , qui avait rempli une mission diplomatique sous le comité de salut public , et n'y avait pas fait fortune. Nous déclamions , nous soupirions

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ensemble. Ma femme nous secondait dans nos doléances, et elle portait encore plus loin que nous la haine contre le gouvernement.

L'époque approchait où Ton allait fermer les registres ouverts dans les municipalités et dans les ministères pour Tacceptation de la nouvelle constitution.

« Avez-vous signé ? » me dit un jour mon ami le républicain. — « Pas en- » core. » — « Sisnerez-vous ! » — » Ma

» foi,... je ne sais... Je suis bien tenté

w Qu'en pensez-vous? »-^« Je pense

» moi qu'il faut du caractère. » — « Oui , » ayons du caractère. » — Je ne signerai » pas.» — «Ni moi non plus.» Nous nous échauffâmes, nous nous excitâmes tous les deux à nous prouver que nous ne devions pas sanctionner par notre vote cette constitution anti-républicaine. Je ne sais pas même si nous ne fîmes point un serment de ne pas signer.

Ma femmeavaitétéprésenteà l'entretien;

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en venant Je reconduire mon ami : « Eh » bien! dis-jeà Thérèse, j'espère que lu es » contente de nous!» — «Est-ce que vous » comptez fau'é la sottise de ne pas si- » gner ?.... » — « ÎMais , ma femme.... » — « Laissez , continua-t-elle , laissez ce » petit sot de Lebel qui n'a rien, se perdre » à sa fantaisie. Que dis-je? il ne se perdra » pas ; on ne fera pas attention à lui. JMais » vous qui êtes riche , qui avez exercé » des fonctions plus importantes que les » siennes , et sur qui l'on doit avoir les » yeux , pourquoi par exaltation de beaux » principes vous exposer?... J'entends que » dès demain vous alliez signer. » Elle ajouta beaucoup de choses ; mon propre bon sens m'en disait encore bien davantage. J'allaisigner. Quelques jours après , j'appris que mon ami le républicain avait signé comme moi.

Il y eut des élections; mais elles se firent par le sénat conservateur. « Toutes ces » formes compliquées de la nouvelle con-

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» stitution, disais-je, ne sont bonnes qu'à » favoriser les intrigans, » Je cherchai à rentrer dans les fournitures' des armées d'Allemagne , d'Italie. Tout fut donné à de nouveaux protégés.

Je venais d'assister à une des brillantes revues que le premier consul faisait toutes les décades dans le Carrousel ; je rencontrai Durosay : je ne l'avais pas revu depuis les grands événemens de brumaire. A mon aspect , ne voilà-t-il pas qu'il me lance un de ces regards ironiques dont il s'était habitué à me poursuivre quand j'étais député ! Oh ! pour le coup je me fâchai : « Morbleu , lui dis -je , c'était déjà » fort mal de votre part lorsque j'étais en » place, mais à présent.... ;> — « Pardon , » dit-il , mon cher ami , je voudrais bien » ne pas vous affliger ; mais comment ne M pas rire toutes les fois que je pense que » vous avez été législateur-^ c'est plus fort » que moi. » — « Oui , riez , moquez- » vous; savez-vous une des grandes ob-

» jectioiis que l'on méfait pour se dispen- » ser de me placer? On me reproche d'à- » voir été comédien. )) — « Je le crois » parbleu bien; cela ne m'étonne pas. Moi » qui vous parle , n'ai-je pas aussi mes » petites tribulations ? Sous les gouverne- » mens qui ont précédé , j'étais recherché » de tous les hommes puissans ; je jouais » mes rôles, mes proverbes; rien de plus V simple; c'est mon métier, comme celui » du général est de donner des batailles , » comme celui du député est de faire des » phrases; mais tous me traitaient en égal; M j'étais admis à leurs tables, dans leurs » sociétés, dans leur intimité. Maintenant » on m'appelle encore; on me fait des po- » litesses, on ne me fait plus d'amitiés. » On me récompense par des cadeaux ma- M gnifiques ; par exemple , pour une fête » où j'ai figuré chez un ministre, on m'a » donné au beau Voltaire complet ; une » danseuse de l'Opéra a eu l'Esprit des » Lois et Condillac : c'est à merveille;

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)) mais cela ne vaut pas l'égalité, la fami-

» llarité de ce bon directoire. Je suis un

)) salarié , je ne suis plus l'ami de la maison.

)) Cela me fait quelquefois de la peine.

y> Voilà les distinctions et les étiquettes

>» qui recommencent ; gare tous les autres

)) préjugés. Heureusement je me console

n bien vite. Que voulez-vous ? Nous n'y

)) pouvons rien. Vous et moi nous avons

» monté ; d faut descendre. Descendons

;) gaiement, et rions des fous qui se tour-

)) mentent pour arrêter leur chute , ou des

» sots qui se désolent de dégringoler. »

Le discours de Duros;iy (it une grande impression sur moi. « Ne suis-je pas bien

» dupe, me disais-je, de courir après des

)) places ? celles que j'ai eues ne m'ont ap-

» porté que de l'ennui. Je suis riche, très-

» riche; pourquoi m occuper d'autre soin

» que de celui de dépenser gaiement mou

)) argent ? »

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