‹ Le Gilblas de la révolutionChapitre 17 sur 20 · GRANDE ENTREPRISE DE GIFFARD · texte numérisé non relu

GRANDE ENTREPRISE DE GIFFARD

Je me livrai à tous les plaisirs : c'était pour tuer le temps; c'était pour narguer les puissans du jour; mais c'était surtout pour échapper aux ennuis de mon ménage. ÎNIa femme continuait d'être coquette; son ambition trompée la rendait tant soit peu acariâtre ; j'étais jaloux. Voulant me distraire de ma jalousie et me consoler des humeurs de ma femme , j'eus des maîtresses. Ce moyen ne contribua pas à me donner de la tranquillité. Je fus à la fois jaloux de ma femme et de mes maîtresses.

Parmi les femmes que j'aimai , il se trouva une danseuse attachée à l'un des

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nombreux théâtres qui existaient alors ; je rencontrai chez elle ce Brutus Niquet de Saint-Estève que j'avais connu d'abord à l'armée du nord , ensuite à l'armée d'Italie. Il était devenu fort expansif. Avec quelle touchante tendresse il m'embrassa ! Niquet menait à Paris une vie d'usurier et de débauché. Il n'avait pas de maison ; il aimait mieux donner à dîner à ses amis chez les traiteurs que de les recevoir chez lui. Toujours sale et couvert de bijoux , il avait un cabriolet mal tenu et un jockei en guenilles. Il faisait la banque à la petite semaine; il prenait en nantissement tout ce qu'on lui offrait; les chemises du pauvre, les bijoux du riche. Nous renouâmes notre ancienne amitié. Je fis avec lui quelques affaires et de nombreuses parties de plaisir.

Tout récemment , par suite d'un prêt usuraire , Niquet s'était fait adjuger la place de caissier d'un spectacle. J'avais dit, en me donnant des airs de philosophe et

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d'homme détaché des grandeurs, que je ne voulais pkis des places dépendantes du gouvernement ; mais que je n'en désirais pas moins faire de ma fortune un emploi généreux, utile à l'état et à mes concitoyens. Niquet m'apprit que les affaires de son théâtre étaient fort embarrassées; que les entrepreneurs ne demandaient pas mieux que de céder leurs actions à bon compte ; qu'en y mettant quelques fonds , il y aurait un grand parti à en tirer, et il me proposa d'en faire l'acquisition. Je fus ébloui.

Quelle place charmante que celle de directeur d'un théâtre, d'un théâtre oii il y a un ballet! Commander en maître à tous les employés d'une vaste entreprise , passer sa vie avec des hommes à talens, de jeunes et jolies femmes qui toutes se disputent vos bonnes grâces , gagner de l'argent, doubler sa fortune peut-être, en ayant la gloire de donner à ses concitoyens un spectacle pompeux où brillent tous les

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arts! car je ne visais à rien inoins qu'à éclipser l'Opéra : oh, ma foi ! j'allais être trop heureux. Le point difficile était de faire agréer la chose à ma femme : je craignais que mon projet n'éveillât sa jalousie , qu'elle ne redoutât cette occasion si facile et toujours renaissante d'infidélités; mais ma femme était devenue très-raisonnable : nous nous aimions encore beaucoup sans doute, mais nous ne nous adorions plus. Elle fut très-flattée elle-même de l'idée que m'avait suggérée Niquet; elle avait été comédienne, il lui sembla délicieux de devenir madame la directrice; elle aurait sa cour, ses courtisans, ses flatteurs; tous ces hommes àtalens,avec qui j'allais passer ma vie, formeraient autour d'elle un cercle aimable, spirituel, où elle régnerait en souveraine. Plusd'obstaclcs;je n'hésitai pas, je ne lésinai pas sur le prix; je troquai la propriété qui m'avait valu mon élection de député contre le bail et le mobilier du théâtre. Combien il me fut doux de recevoir les

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complimens aussi humbles qu'empressés des acteurs, employés, gagistes, et de toute cette foule si nombreuse qui concourt à l'exploitation d'un spectacle! Que je fus sensible surtout aux hommages des actrices!

Je mis beaucoup d'amour-propre à faire réussir mon entreprise. Je choisis les artistes les plus célèbres pour peindre mes décorations; je fis faire des recherches dans les livres , les manuscrits, les tableaux et les gravures, pour avoir les costumes les plus frais et les plus clégans , de tous les temps et de tous les pays. J'avais des premiers danseurs éblouissans en tours de force, des premières danseuses très-correctes sur la pirouette et l'entrechat, un corps de ballet nombreux et composé de jeunes et jolies figurantes, un niais plein de naturel, une actrice jouant les ingé nui tés avec beaucoup d'esprit, un orchestre bruyant, fort en trombonnes et autres instrument de cuivre , des mélodrames

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ultra-patliétiques, et des pantomimes effrayantes. On y voyait des attaques de voleurs, des combats à l'arme blanche, à coups -de fusil et même à coups de canon , des enfers et des apothéoses d'un nouveau genre ; on y retraçait en miniature tous les phénomènes, toutes les catastrophes de la nature. J'avais des auteurs qui composaient des pièces pour mes décorations: j'obtins un «;uccès prodigieux. Tous les soirs on se battait à la porte pour voir mes mélodrames : je dis mes mélodrames, car je me croyais plus auteur que l'auteur lui-même; je m'attribuais tout le succès; on eût dit que c'était moi qui avais peint les décorations, imaginé les machines, les combats, les pirouettes des danseurs , les rébus de mon niais et les pointes sans maHce cpii terminaient chaque couplet de mes vaudevilles. Quand on criait bravo , j'elais tenté de me lever du fond de ma loge et de saluer le public, comme si c'eût été moi qu'on applaudit.

A la fin du mois , il se trouva que le théâtre avait fait une recelte énorme, mais queladépenseavai été encore plus énorme.

J'avais trois régisseurs, un pour les mélodrames, un pour les ballets, un pour les comédies et les vaudevilles: tous trois s'étaient disputés à qui mettrait le plus de richesses et de splendeur dans sa partie. 11 y avait de la dorure jusque dans les cos^tumes des sauvages et des brigands.

A la fin du second mois , le succès , le grand succès s'était soutenu ; la foule s'était pressée autour des portes. La dépense avait augmenté; la recette avait diminué. J'avais une loge pour moi ; ma femme en avait une autre; j'en avais gracieusement offert aux autorités de la ville et du quartier; je donnais des billets, ma femme en donnait, mes régisseurs en donnaient. 11 y avait des cabales des autres théâtres contre le mien , et pour les déjouer il fallait renforcer ma troupe d'applaudisseurs. Il y avait des cabales intérieures entre U 1 ac-

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teur et telle actrice, telle actrice et telle danseuse; et pour maintenir les bonnes volontés, pour engager chacun à faire son devoir, il fallait prodiguer les entrées de faveur et les gratifications. Il me fallait remplir la salle aux premières représentations pour conquérir un succès d'enthousiasme ; il fallait beaucoup de billets aux représentations suivantes pour nourrir Tenthousiasme. Les journalistes étaient déjà fort chers , et ils renchérissaient de jour en jour. Je ne parle pas des gratifications, des cadeaux, des jolies parures qu'obtenait de moi telle danseuse pour se reconcilier après une querelle, telle autre pour me pardonner un moment d oubli , ou telle autre pour se consoler de mon abandon.

J'avais table ouverte : les acteurs , les auteurs, les journalistes venaient présenter leurs hommages à madame, et restaient à dîner.

Pour peu que j'eusse bien calculé , j'aurais vu qu'un pareil tram devait me runwir

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en peu de mois ; mais je ne calculais pas, ou plutôt je calculais mal. Je comptais sur des succès encore plus grands; je comptais faire de grandes réformes au commencement de l'hiver; mais l'été, il fallait me soutenir en redoublant de faste et de billets gratuits. Dès la fin du troisième mois, je me trouvai embarrassé pour mes paiemens. Aussitôt je me vis entouré, assiège , enveloppé d'une nuée d'hommes d'affaires, d'hommes de loi, de courtiers, d'agens, de prêteurs et d'usuriers qui me firent payerhorriblement cher leurs conseils, leur argent et leur démarches pour m'en procurer. J'avais donc déjà des créanciers.

Parmi ces créanciers, le plus fort, le plus juif, le plus arabe, c'était mon ami Niquet , qui m'avait engagé dans cette belle entreprise, qui me disait avoir hasardé beaucoup de fonds dans le théâtre , qui me prêtait fort cher une partie de l'argent de ma caisse, qui faisait valoir l'autre partie par des avances aux acteurs dont il reti-

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Fait un gros intérêt, qui sans aucune mauvaise intention, mais par précaution, pour la forme, pour être en règle , avait pris contre moi un titre exécutoire , qui n'en passait pas moins la journée avec moi en parties fines, en pique-niques, dans la société des actrices, des danseuses et de leurs amans.

Je me fiais à Niquet; je me fiais à mes hommes d'affaires , qui me présentaient sans cesse ma situation sous les couleurs les plus riantes, qui m'encourageaient, me félicitaient, me proclamaient le régénérateur du théâtre , le protecteur des arts. J'attendais, non sans impatience, les premiers jours de l'hiver oïl j'espérais que la recette passerait la dépense ; mais ne voilàt-il pas que l'opéra s'effraie de mes succès , qu'on m'interdit les grands ballets , les pièces à grand spectacle; et ceci arrive justement au commencement de l'automne, au moment où j'allais opérer mes réformes sur les dépenses et les billets gratuits. Je

m'indigne, je réclame, je sollicite, je procli[;ue les pots-de-vin nux commis des bureaux, les épingles à leurs femmes; j'espère faire lever l'interdiction ; mais il faut du temps, beaucoup de temps ; en attendant, je suis obligé d'obéir. Hélas! je fis malgré moi les réformes projetées dans les dépenses; je me gardai d'en faire dans les billets gratuits; si je ne les avais jetés aux amateurs avec autant de profusion que la convention jetait les assignats au peuple , tous les soirs ma salle aurait été déserte.

Dès l'instant de cette prohibition, l'alarme se répand parmi les intrigans et les gens d'affaires qui m'entourent. L'un me demande des sûretés pour l'argent qu'il s'est engagé à me faire trouver tous les mois ; un autre , pour ses honoraires , exige un intérêt dans l'entreprise; le voilà mon associé, et je ne suis plus le maître de ma chose. Toute ma fortune consistait en un gros portefeuille bien garni et en un riche

mol)ilier. Il me faut peu à peu dégarnir le portefeuille , et mettre en gages ma bibliothèque et mes tableaux. Je n'ose toucher ni aux diamans ni aux riches parures de ma femme. J'ai le déplaisir de voir qu'elle continue ses dépenses, qu'elle me querelle, qu'elle attribue à mon impéritie le malheur qui m'arrive. Mon ami Niquet, tantôt en m'accablant de grossières épigrammes , tantôt en ayant l'air de s'apitoyer sur mon sort, me fait sentir qu'il doit songer à sa femme , à lui-même et à sa famille. Il me menace de son titre; il ne consent à en suspendre l'exécution et à me fournir de nouveaux fonds qu'au moyen de nouveaux sacrifices; il devient d'autant plus difficile avec moi , que, la recette du théâtre étant considérablement affaiblie, ma caisse ne lui offre plus de fonds à me prêter ou à faire valoir ailleurs. Cependant , les cabales et les exigeances continuaient parmi les acteurs et les actrices ; ma femme continuait à tenir table

ouverte; le seul changement, c'est que les actrices et les danseuses ne se disputaient plus le directeur. Je crois qu'il n'y a rien de si rapide pour amener la ruine d'un homme qu'une entreprise de théâtre qui va mal.

La fâcheuse situation où je me trouvais ne me rendait pas l'ami du gouvernement. Que l'Europe tremble devant le premier consul ! que la France l'admire et le chérisse ! moi, puis-je l'aimer? c'est son dixhuit brumaire qui a interrompu ma carrière politique; c'estpour laplusgrande gloire de son opéra que mon entreprise est renversée.

J'étais toujours l'ami du citoyen Lebel , ce républicain qui, malgré ses promesses, avait été comme moi donnersasignature à la municipalité. Il n'en était pas moins l'ennemi déclaré du premier consul. Dieu sait comme dans nos conférences notre fiel s'exhalait! quelles sorties nous faisions contre le despotisme! comme nous nous attendrissions sur la chute de la liberté ! Ce fut à cette époque que le premier con-

sul fit son concordat avec le saint siège. « Superbe opération ! » me disait ironiquement Lebel;« le culte est plus facile àré- » tablir que la foi. Le concordat fera des » dévols; fera-t-il des chrétiens ? » — « Au » lieu de protéger les théâtres, » lui répondais-je....

Tout à coup je devins un des enthousiastes les plus passionnés du consul et de son gouvernement, et je rompis brusquement avec mon ami le républicain.

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