‹ Le Gilblas de la révolutionChapitre 18 sur 20 · GRANDE ET BELLE CONNAISSANCE · texte numérisé non relu

GRANDE ET BELLE CONNAISSANCE

Ma femme avait rencontré dans une société une dame très-élégante , de trèsbon ton, avec qui elle avait beaucoup causé ; elles avaient médit ensemble de plusieurs personnes du cercle, et elles s'étaient prises d'une amitié réciproque. Ma femme avait remarqué que cette aimable dame étaitpour tout le monde un objet d'égards, de politesse et d'empressemens. Elle avait cru remarquer que l'espèce de préférence de cette dame pour elle excitait la j^ïlousie des autres dames. Le mari de cette nouvelle amie était arrivé dans la société plus tard que sa femme.JVI. Philippe , c'était son

nom , était un homme gr.ive qui avait plutôt un air d'opulence qu'un air d'élégance. Au moment où il avait paru dans le salon , tout le monde s'était levé. Bientôt plusieurs personnes avaient cherché à obtenir de M. Philippe un petit moment d'entretien particulier. ]Ma femme les observait; elle voyait l'homme qui avait sollicité l'entretien parler avec respect, avec vivacité, avec désir de convaincre ou d'intéresser;, elle voyait M. Philippe, tantôt attentif, tantôt distrait , laisser échapper quelques motsque l'interlocuteur saisissait, recueillait , non sans de grandes marques de reconnaissance; puis M. Philippe interrom-r pait l'entretien, et toujours grave , silencieux , venait reprendre sa place au milieu du cercle, jusqu'àce qu'une autre personne eût obtenu de lui la même faveur. « Eh, » bon Dieu! «se disait Thérèse ,a quel est » donc cet homme pour la femme duquel » on a tant de déférence, qui paraît si en w mesure de protéger tout le monde , et qui

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» à son air de gravité semble porter dans » sa tête le poids de toutes les affaires de n l'Europe ? Quel est ce premier commis, » ce chef de division, ce ministre, ce di- » plomate ou ce général?» Elle s'informa tout bas à la maîtresse de la maison qui , dun air enchanté d'elle-même , lui apprit que ce M. Philippe, qu'elle avait l'honneur de posséder, était maître d'hôtel du premier consul , et que sa femme , madame Philippe, était une des femmes de chambre de la femme du premier consul. Thérèse comprit sur-le-champ toute l'importance des deux personnages , et sur-le-champ son imagination rapide lui persuada qu'elle pouvait tirer un grand parti de la circonstance ; que, dans mon embarras, M. Philippe serait pour moi un puissant protecteur; que sa femme, dans une affaire qui était toute de grâce et de faveur, pouvait encore nous être plus utile. Elle redoubla de prévenances, d'amitiés pour madame Philippe-; elle fit agréablement la cour au

mari. Je ne saurais dire comment elle s'y prit;mais, avantlafîndelasoirée, elleavait offertsaloge à monsieuretmadame Philippe pour je ne sais quel mélodrame qui faisait fureur; la loge avait été acceptée, et iî avait été convenu quemonsieur et madame Philippe nous feraient l'honneur de venir dîner, chez moi, le jour où ils iraient au spectacle. On juge de l'empressement que ma femme mit à les hien recevoir. Elle avait eu soin de5.m'instruire de la qualité de mes deux convives. Quel bonheur pour moi! avec de telles protections, tous mes revers allaient être réparés. Aussi , que de prévenances, que de complaisances pour monsieur le maître d'hôtel et madame la femme de chambre! Ils parurent sisensi- • blés à notre bonne réception , que dès ce premier jour je crus pouvoir hasarder , vers la fin du dîner, quelques plaintes sur l'injustice qui m'était faite. Le maître dhôtel Philippe entendit fort bien mon affaire. « 11 est affreux, me dit-il, que des su-

» balternes abusent ainsi de la puissance » qui leur est déléguée ; car je parierais » que le premier consul, dans tout ceci , » n'a jamais pensé à vous faire de la peine.» Alors il entama un grand éloge de son maître; j'y répondis par un éloge encore plus complet. Je partageais déjà sincèrement l'enthousiasme que le consul inspirait à la France , à l'Europe , et à son honnête maître d'hôtel.

Je repris courage. Sansnégîigerlesaffaires de mon théâtre, je cultivai soigneusement ma liaison avec monsieur et madame Phi- '■ppe, Tous les jours ma femme allait aux Tuileries: M.Philippe y avait un appartement sous les combles, mais fort joli , fort élégamment décoré, he service du mari et celui de la femme éiilent loin de prendre tout leur temps. Us donnaient à dîner ; Us avaient des soirées charmantes; on y jouait, on y faisait de la musique, on y dansait. Ma femme et moi nous y étions Ibrt assidus. M. Philij)pe avait d'autant

plus de crédit , qu'il s'en servait sans avoir jamais l'air d'en abuser. Les plus grands hommes , les hommes de l'esprit le plus dominateur, sont quelquefois les plus faciles à mener, surtout dans les petites choses , surtout par leurs valets de chambre. ]\Iadame Philippe avait aussi une certaine puissance et presque de l'ascendant sur sa maîtresse. Tous deux étaient fort obligeans; ils tenaient à honneur de rendre service, et ils aimaient h se donner des airs de protecteurs. Pour prix de mes petites servilités et de la tendre amitié que ma femme témoignait à madame Philippe, j'obtins, non pas qu'on révoquât la mesure qui avait été prise contre mon théâtre , mais qu'on fermât les yeux sur sa stricte exécution. Les autorités surveillantes eurent des ordres secrets de ne pas me chagriner. De plus, j'obtins, je serais bien embarrassé de dire à quel titre, des indemnités, des gratifications ; je crois que ce fut comme un dédommagement pour

quelque arriéré dans la liquidation de mes fournitures. Oh ! comme mon opinion politique était changée! quel grand homme que le premier consul ! comme dans mes entretiens avec son maître d'hôtel qui conservait toujours sa gravité d'homme d'état, je me plaisais à le proclamer le sauveur de la France! Ce bon maître d'hôtel semblait savourer mes éloges comme si c'eût été de lui qu'on eût parlé : il ne quittait son air sérieux que lorsque je vantais comme une des plus belles qualités du consul le tact avec lequel il choisissait les hommes dans lesquels il plaçait sa confiance. Alors M. Philippe ne manquait jamais de sourire avec une complaisance oîi l'on voyait percer une grande opinion de lui-même. Avec quel zèle , quel transport , j'allai donner mon vote en faveur du consulat à vie 1 J'exigeai que tous mes acteurs , chanteurs, danseurs, régisseurs, musiciens, employés et gagistes, courussent voter à leurs municipahtés. J'aurais cassé l'engagement de

celui qui aurait refusé de contribuer par son suffrage à perpétuer la puissance du grand homme.

Mes affaires étaient encore loin d'être rétablies ; les dépenses de ma femme étaient toujours exorbitantes, et même elles avaient auguienté depuis que notre liaison avec monsieur et madame Philippe nous avaient un peu fait respirer ; mais j'avais bonne espérance , et d'ailleurs noire sort ne va-t-il pas encore s'améliorer?

Déjà l'on se parle à Toreille d'un titre bien plus imposant , bien plus auguste que celui de consul. J'interroge mon ami Phili[)pe, il est discret; mais le peu de mots qu'il laisse échapper suffit pour me faire penser bien des choses. De son côté madame Philippe a dit à ma femme qu'elle ne savait rien ; mais elle a mystérieusement ajouté qu'il y avait de grandes affaires sur le tapis. Plus de doute ; par le glorieux accroissement du maître que servent nos amis, ils vont eux-mêmes grandir et s'ac-

croître; et nous, qu'ils chérissent avec une si vive tendresse, nous nous élèverons, soutenus par leur protection. Qui sait si je ne vais pas de nouveau jouer un rôle dans les affaires publiques? mais au moins mon théâtre sera protégé , sauvé , et ma fortune sera garantie.

Dès qu'il fut certain que le premier consul allait devenir empereur de la république française, ma femme et moi nous nous empressâmes d'aller faire nos complimens à monsieur et à madame Philippe, Nous trouvâmes ces dignes et obligeans amis dans le ravissement : « Et nous » donc! » m'écriai-je. Ma femme pressait les mains de madame Philippe , levait les yeux au ciel, l'embrassait. « Voyez, » disaisje au bon maître d'hôtel , i< j'en pleure de » plaisir. »

Mais , ô disgrâce ! déjà les chambellans, lesécuyers, préfets du palais, maîtres des cérémonies et autres personnages sont arrivés , sont installés , occupent tous les

postes, et ces nouveaux domestiques (ont reculer les anciens. Madame Philippe était excellente pour être femme de chambre de confiance de la femme d'un premier consul;.... mais d'une impératrice!...

Philippe , en sa qualité de ninître d'hôtel du premier consul , avait dans la maison une espèce de surveillance, d'inspection. Cette inspection passe à de grands-officiers de la couronne. Madame Philippe , qui jusque-là n'avait eu d'ordres à recevoir que de sa maîtresse, est maintenant sous les ordres d'une dame d'honneur et d'une dame d'atours. Quel chagrin peureux! L'empereur et l'Impératrice ont bien encore avec Philippe et sa femme la même affabilité , la même bonté; mais Philippe et sa femme ne sont plus que des subalternes sous d'autres subalternes. Je ne sais si , se fiant trop à ces idées d'égalité nées de la révolution, ils s'étaient flattés d'obtenir dans la maison de l'empereur et dans celle de l'impératrice des postes d'honneur; mais

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je sais cjue ce fut un coup fatal pour eux de voir d'orgueilleux intermédiaires se placer entre eux et leurs maîtres. Euxmêmes cependant , dans leurs temps de gloire , ils s'étaient crus au - dessus des autres. On veut avoir des avanta^ïes sur les petits; on ne voudrait pas que les grands en prissent "^isur nous. C'en est fait, plus de crédit. C'est beaucoup si Philippe voit l'empereur une fois en huit jours, si madame Philippe peut glisser un mot à l'impératrice : comment pourraient-ils être utiles à leurs amis? Ils sont mécontens , inquiets pour leur propre compte; ils ne savent plus vous entretenir que de leurs propres peines. Quand je me prépare à parler à Philippe de quelques démarches que je voudrais qu'il fit pour moi , il me raconte douloureusement les humiliations qu'il éprouve de la part d'un chambellan. JNIa femme va-t-elle faire une visite d'amitié à madame Philippe pour obtenir en ma faveur une nouvelle petite indemnité.

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elle trouve la pauvre femme tout en larmes : une dame du palais l'a grondée comme une servante, et il faut que ma femme passe à la consoler les momens qu'elle comptait employer à nos intérêts.

Cette situation ne pouvait durer. La nouvelle domesticité de l'empereur était insupportable à Philippe et à sa femme ; l'ancien maître d'hôtel et l'ancienne femme de chambre étaient importuns aux nouveaux venus par le reste de leur ancien crédit. On les dédaignait, on les enviait, on les humiliait, et ils semblaient des obstacles. Un matin Philippe m'invite à passer chez lui, et là, d'un air radieux, il m'apprend qu'il a sa retraite, qu'il est nommé concierge d'un château impérial. Il ne sait pas encore si c'est Compiègne ou Fontainebleau; mais peu lui importe, pourvu qu'il quitte Paris et la cour. Sa femme qui survient est également enchantée : ils allaient être servis au lieu de servir, et ils ne seraient plus molestés par les grands et

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petits officiers du palais. Il me sembla qu'ils mettaient un peu d'exagération , d'affectation dans l'expression de leur allégresse ; qu'ils se forçaient pour se réjouir ; mais ils se disaient contens , 11 fallut bien que je les félicitasse. Quant à ma femme, tout en les complimentant, elle se désolait de l'idée qu'elle allait être séparée de son amie; elle en pleurait. Nous leur promîmes de leur écrire, d'aller les voir. Les événemens qui m'arrivèrent ne nous permirent pas de tenir nos promesses. Nous oubliâmes bientôt ces cliers amis. Ce n'est pas que nos sentimens pour eux fussent éteints ; mais dans le tourbillon du monde et des ; affaires a-t-on le temps de songer à des amis qui ne peuvent plus nous être bons à rien ?

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