NOUVELLE AVENTURE DE THERESE
J'avais eu la curiosité de m'informer de la profession , des moyens d'existenct du jeune Blandas : c'est ainsi que se nommait le beau jeune homme dont j'avais remarqué les assiduités auprès de ma camarade Coralie. On n'avait pu me donner aucun renseignement précis. On savait seulement qu'il fréquentait les principales maisons de jeu de la capitale. Au milieu des scènes déplorables qui nous pressaient de tous les côtés , il y avait dans Paris des maisons élégantes et de bon ton où l'on jouait ; des dames éblouissantes de parure et de beauté en faisaient les honneurs avec toute la
grâce , toute l'aménité des femmes de qualité de l'ancien régime. Tout à coup le citoyen Blandas ne reparut plus dans nos coulisses; et mademoiselle Goralie devint triste et rêveuse, comme elle l'avait été après son aventure avec M. de Rinville. Une de nos actrices, déjà sur le retour, qui jouait les duègnes et qui se faisait un plaisir de tourmenter nos jeunes femmes , demanda malignement à Goralie ce qu'était devenu le citoyen Blandas. A cette question toute simple , Goralie rougit ; puis , prenant un peu de courage , elle répond d'un petit air prude qu'elle ne croit pas avoir donné lieu de penser qu'elle puisse être instruite des démarches, du sort, de la conduite de ce jeune homme. « Il me sem- » ble lui avoir entendu dire,ajoute-t-elle, » qu'il avait un voyage à faire. Je ne sais » rien de plus sur son compte , et je prie » en grâce mes camarades de ne plus m'en w parler. » En prononçant ces derniers mots , on crut la voir prête à pleurer. L'o-
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pinion de toutes nos dames fut ({ue Coralie avait été trahie , abandonnée par le beau jeune liomme, et elles se réjouissaient charitablement du chagrin que cela causait à leur chère petite camarade.
Le soir même, à la fin du spectacle, Coralie me pria timidement de venir causer avec elle un instant dans sa loge. Elle avait à me confier, disait-elle, un secret de la plus haute importance. Je m'y rendis.
« Mon cher Giffard , me dit Coralie, je » sais que vous êtes bon, et je suis per- » suadée que, malgré votre patriotisme si » exalté, vous ne voudriez pas faire du » mal à quelqu'un d'une autre opinion que » la votre qui se confierait à vous ; que » même vous chercheriez à lui rendre ser- » vice.... surtout si c'était moi qui vous » implorais... Oui ,...jesuispersuadée que » pour moi... en considération de notre )) ancienne amitié... de l'amitié de mon » beau-frère et de ma sœur , vous ne vou- » driez pas abuser.... » Je l'interrompis ,
et. en regardant avec soin si nous ne pouvions être entendus, je l'assurai que j'étais loin d'être aussi forcené jacobin que je le paraissais. Je lui jurai que j'étais prêt à faire pour elle tout ce qui serait en mon pouvoir. Rassurée par mes paroles , Coralie me confia qu'elle n'avait pu rester insensible à l'amour de Blandas , et qu'elle en était éperdument éprise. De quel effroi , de quel désespoir elle avait été saisie , lorsque , huit jours auparavant , ce malheureux jeune homme était venu lui révéler qu'il y avait contre lui un mandat d'arrêt du comité de sûreté générale, a Si jamais il )) est arrêté, continua-t-elle , il est perdu. » 11 est noble ; et on a interdit à tous les n nobles le séjour de Paris. Il est de la )) première réquisition, et il n'a p as répon- » du à l'appel. » — « Mais alors , quelle im- » prudence de se montrer! » — « Oui sans » doute, mais le mal est fait... Il a trouvé » un asile. .. Il est caché. . . caché dans Paris. » Je n'en tremble pas moins pour lui... S'il
» était découvert!... Ne pourriez-vous em- » ployer votre crédit, vos connaissances » pour faire révoquer ce fatal mandat d'ar- )) rêt , qui est vraiment une grande injus- » tice. Vous savez si le pauvre jeune homme )i peut être jamais un conspirateur bien )) dangereux. » Je promis à Coralie que, dès le lendemain , je chercherais tous les moyens possibles de sauver le citoyen Blandas.
Avec quels transports elle me remercia ! Comme elle se félicitait d'avoir eu confiance en moi !
Avant de m'endorinir , je fis quelques réflexions moins généreuses. Je pensai que ma réputation de patriote allait se trouver fort compromise , si l'on me voyait intercéder pour un homme contre lequel il y avait un mandat d'arrêt. Tout à coup je pensai à Durosay. Il pourrait nous servir sans que je fusse obligé de paraître , et il était bien plus en mesure que moi d'être utile à l'amant de Coralie.
Depuis que Durosay m'avait si facile-
ment obtenu d'être engagé au théâtre où j'exerçais ma profession de comédien, je l'avais peu revu. Malgré ses grands principes d'égalité , Durosay n'avait pu vaincre les préjugés de son état : il y a de l'aristocratie parmi les comédiens ; ceux des grands théâtres ne fréquentait ceux des petits qu'en protecteurs. J'allai le trouver ; il me reçut un peu en supérieur, mais avec bonté, et en m'assurant d'un air digne qu'il me saurait encore plus de gré de ma visite si je lui apportais l'occasion de m'être utile. Je lui racontai tout ce que m'avait dit Coralie : il prit feu pour elle. 11 me proposa de faire sur-le-champ des démarches. Il ne craignait rien, lui; son patriotisme était trop en évidence pour qu'il pût se compromettre en sollicitant en faveur d'un réquisitionnaire. « Le pis aller, dit-il, c'est que le jeune homme » sera forcé d'aller à l'armée: est-ce un » si grand malheur ! » Nous sortîmes ensemble ; il me dit de l'attendre aux Tui-
leries ; et il entra dans les bureaux de la convention.
Je ne l'attendis pas long-temps , il avait de mauvaises nouvelles à me donner; l'affaire était beaucoup plus grave que je ne le croyais. On n'avait pas voulu lui dire de quel crime Blandas était accusé ; mais les soupçons s'étendaient jusque sur la petite Coralie. Il avait vivement pris le parti de cette dernière ; mais il n'en avait pas moins lieu de craindre qu'elle-même ne fût inquiétée, et il m'engageait à lui conseiller d'être bien prudente. « Oh ! la » pauvre enfant! » m'écriai-je. Sur-lechamp je courus chez elle.
Je la trouvai bien moins effrayée que la veille ; elle était presque gaie. Elle me dit que des amis avaient arrangé un plan de fuite pour Blandas, et que le lendemain , grâce à ce plan très-bien combiné , il serait hors Paris et à l'abri de tout danger. Cette circonstance empêcha qu'elle ne s'alarmât trop de l'avis que je lui apportais.
(( Ah ! me dit-elle, je ne deinande que jus- » qu'à demain. Que Blandas soit sauvé, et )) peu m'importe après ce que je devien- ») drai. »
Le soir même, le terrible comité révolutionnaire fit une descente chez Goralie. On ne venait pas l'arrêter ; on venait procéder à une perquisition sévère dans son appartement. Heureusement, les honorables membres chargés de la visite n'étaient pas les plus médians du comité. En voyant une jeune et jolie femme toute tremblante à leur aspect, ils mirent dans leurs cruelles fonctions une sorte de politesse à laquelle ils mêlaient parfois une grossière galanterie. Ils n'en exécutèrent pas moins trèsscrupuleusement leur mission; ils cherchèrent , ils furetèrent. Ne trouvant rien , pas un seul papier qui pût paraître suspect, ils devinrent encore plus doux et plus polis. Ils interrogèrent Goralie sur ses liaisons avec Blandas. Elle répondit avec beaucoup d'adresse et de présence
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d'esprit, et ils parurent persuadés qu'à peine connaissait-elle le jeune homme.
Enhardie par cette espèce de succès , elle leur demanda de quel crime le citoyen Blandas était accusé. « S'il faut en croire » les rapports qui m'ont été faits au « théâtre, dit-elle, c'est un ci-devant et » un réquisitionnaire en contravention ! » — « Lui ! reprit le plus poli de la bande. » Tu lui fais trop d'honneur, citoyenne; » lui ci-devant ! c'est le fils d'un vinaigrier » de la rue Copeau , joueur , escroc au » jeu, un de ces misérables que nous ap- » pelions jadis des chevaliers d'industrie.» La pauvre Thérèse était restée muette, immobile de confusion; elle ne pouvait croire à ce qu'on venait de lui dire ; mais à peine les membres du comité l'avaientils quitte'e , qu'elle vit arriver Durosay. « Je n'ai pas voulu perdre un moment » pour venir vous rassurer, lui dit-il; on » m'a tout révélé; il n'y a rien à craindre » pour vous ; mais qu'il est heureux que
S) VOUS n'ayez pas eu une liaison plus in- » time avec cet infâme Blandas ! Il est )) convaincu, par les déclarations de ses » complices , d'être un fabricateur de faux )) assignats. Gardez-vous bien de paraître » vous intéresser h lui. » Durosay sortit.
« Fabricateur de faux assignats! » se disait Thérèse. Ce jeune homme si aimable , qu'elle croyait délicat , plein d'honneur,... c'était un vil faussaire, un faux monnayeur! quelle honte ! quelle terrible leçon ! A l'instant même tout son amour se change en aversion , en mépris. Le malheureux était caché chez elle, dans un petit caveau, que les membres du comité révolutionnaire n'avaient pas visité. C'était elle qui , au prix de beaucoup d'argent qu'elle s'était procLU'é en empruntant, en vendant quelques bijoux, lui avait préparé des moyens de sortir de Paris. Tout était prêt pour la fuite de cet homme. Elle descend seule au caveau où il est enfermé: elle l'appelle, lui dit de la suivre; elle ne
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veut pas qu'il touche sa main , elle ouvre la porte de la rue , lui indique la rue voisine 011 une voiture l'attend, ne veut écouler ni ses remercîmens ni ses protestations, lui demande pour toute grâce que jamais elle n'entende parler de lui , et remonte chez elle pour s'y livrer aux plus amères pensées.