‹ Le Gilblas de la révolutionChapitre 4 sur 20 · CONDUITE GENEREUSE DE GIFFARD · texte numérisé non relu

CONDUITE GENEREUSE DE GIFFARD

Cette physionomie de patriote exalté tqui m'attirait l'estime et la considération des jacobins de mon théâtre et de mon voisinage , était loin de me valoir les mêmes avantages auprès des honnêtes citoyens qui gémissaient de toutes ces horreurs. J'allais voir assez fréquemment Lefèvre et sa femme. Mon langage, mon costume, mes véhémentes sorties contre les fédéralistes et les modérés, effrayaient ces bonnes gens et leur donnaient une bien mauvaise opinion de moi, d'autant plus mauvaise, que, se souvenant de mon émigration, ils ne pouvaient me croire sincère dans ma nou-

\elle doctrine. « Ah! Giffard , me disait » madame Lefèvre, j'aimerais encore mieux » vous savoir libertin comme autrefois. »

Un soir le hasard fit entrer Lefèvre à la société populaire de ma section ; il avait à parler à l'un des honorables membres , compositeur d'imprimerie comme lui. Il eut la curiosité de rester à la séance. Il fut épouvanté des discours qu'il entendit proférer; mais que devint-il, lorsqu'à mon tour je pris la parole pour enchérir encore sur l'orateur qui venait de lui paraître si exagéré! En voyant le jeune homme qui , neuf ans auparavant, lui avait été recommandé à son arrivée à Paris , lancé avec tant de violence dans le parti révolutionnaire, il gémit, et rentra chez lui désolé. Il raconta ce qu'il avait entendu à sa femme. Le lendemain j'allai chez eux. Le mari et la femme me reçurent très-froidement et même avec répugnance; je leur en témoignai ma surprise. Alors Lefèvre , cet homme qui se mettait si rarement en colère, s'échauf-

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tant par degrés, me reprocha mes méchancetés , mes odieux principes. Il professa devant moi , avec la plus grande chaleur, des principes tout- à- fait contraires. Sa femme effrayée le conjurait de se taire. Sa colère continuait. « Qu'il me dénonce ! » s'écria-t-ll ; qu'il me fasse arrêter! que » je périsse! La vie est -elle à regretter » quand on est témoin de pareilles hor- » reurs? » Combien de gens paisibles et doux comme Lefèvre se sont trouvés à cette époque saisis d'une vive et imprudente indignation ! Mais quelle pénible situation que celle d'un homme qui s'entend reprocher par un ami des discours qu'il a tenus et que son cœur dément ' c'était la mienne. Que ceux qui par peur ont ajouté de mauvaises actions à de mauvais discours ont dû encore plus souffrir ! Leur lâcheté ne les a-t-elle pas rendus plus malheureux que leurs victimes? Toutes mes protestations ne servirent qu'à irriter encore plus Lefèvre. L'heure l'appelait à

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son travail : il sortit. « Giffard, » me dit sa femme en pleurant , « de grâce , n'allez » pas perdre mon mari. » Ce mot fut le plus terrible pour moi. Quelle honte ! quel supplice ! Mes amis me méprisaient comme un homme vil , et me craignaient comme un homme cruel.

Quelques jours après, je n'avais rien à faire à mon théâtre. Je me promenais seul sur les bonlevarts , rêvant tristement au rôle que je m'étais moi-même obligé à continuer; caç il n'aurait tenu qu'à moi de ne pas le prendre, mais il ne tenait plus à moi de le cesser. Je rencontrai un des membres les plus actifs de notre comité révolutionnaire, Scévola Giroux , long-temps remplaçant dans la garde nationale, et;^depuis l'un de ces surveillans qu'on donnait aux suspects à qui l'on faisait grâce de la prison , l'un de ces gardes que les suspects nommaient plaisamment leurs bonnes (i).

(i) Ces garijc5 étaient chargés de surveiller et

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Scévola me proposa de venir dîner chez un fameux traiteur , dans une réunion de bons patriotes; j'acceptai : il y avait du danger, même à refuser les parties de plaisir que vous proposaient ces :^elés citoyens. Chemin faisant, il me dit que nous aurions à la suite du dîner une expédition , une excellente capture : ces mots me firent frémir. Je cherchai quelque prétexte pour échapper à ce funeste repas.

Ceux que je trouvais n'étaient point admis par Scévola; et il me semblait de]h qu'en essayant de ne pas aller dîner avec lui, je lui devenais suspect de compassion pour des aristocrates. Il fallut donc me résigner, et même paraître très-flatté de l'honneur que voulaient bien me faire ces grands patriotes en m'admettant à dîner avec eux. Je demandai quelles étaient les personnes qu'on devait arrêter. Scévola me

d'accompagner partout les suspects , comme une bonne surveille et accompagne un enfant.

dit que c'était une famille échappée an siège de Lyon , un certain Lambert , négociant , qui devait avoir un portefeuille bien garni, sa femme encore jeune, et sa fille âgée de dix-huit ans qu'on disait trèsbelle. Le misérable se frottait les mains de joie en me parlant du portefeuille du père et de la beauté de la fille. « Ah ! » grand Dieu ! me disais-je , serais-je donc » forcé de les accompagner dans leur ex- «. pédition ! »

Nous arrivâmes chez le traiteur. Il me fallut mettre mes discours à la hauteur de ceux des autres convives; et même, suivant l'habitude des lâches qui jouent un rôle par peur , aller encore plus loin qu'eux. L'image du pauvre Lambert, que je ne connaissais pas , mais qui devait le soir même être arrêté avec sa femme et sa fille , se présentait sans cesse à mon esprit. J'étais placé entre Scévola et un autre patriote que je voyais pour la première fois. Nous étions «[uinze à table, et le repas

était splendide. Sans avoir encore aucune idée, aucun plan, aucun but, je cherchais à savoir de Scévola l'adresse du malheureux Lambert; mais depuis qu'il avait cru remarquer ma répugnance à venir dîner dans cette belle société, il ne voulait plus me faire aucune confidence. Quand je lui demandais si l'expédition projetée devait nous conduire dans un quartier bien éloigné : « Tu le verras, si l'on juge à » propos que tu en fasses partie, » me répondait-il laconiquement. Quand , pour mieux jouer mon rôle, je témoignais le désir d'être des leurs : « Attends que tu » sois commandé , » répliquait-il. Naturellement bavard et voulant paraître exalté, j'étais le plus intrépide causeur de l'assemblée. Je vis que mon autre voisin était en admiration de mon civisme, et que le vin le portait à une grande tendresse patriotique envers moi. J'essayai de le faire parler : il fut moins réservé que Scévola , et j'appris que la malheureuse famille qu'on

devait arrêter dès que la nuit serait arrivée, demeurait à deux pas du traiteur chez lequel nous nous trouvions. Je redoublai de bavardage et de grands mots patriotiques; je versai des rasades à tous les convives , et moi-même je feignais de boire. Bientôt tous ces honorables membres , qui s'appelaient pompeusement des magistrats du peuple, se mirent à raconter leurs prouesses passées et celles qu'ils comptaieni e-écuter. Oh! quelle caverne que 'jette réunion de magistrats du peuple! Comme c'était moi qui les ava^s mis en train, tous me témoignaient une amitié où il y avait à la fois de ia tendresse et de la brutalité. Scévola lui-même semblait c^'être réconcilié avec moi. On savait que j'étais un artiste lyrique ; on me pressa de chanter. Je ne rne fis pas prier : j'entonnai deux ou trois airs patriotiques , et je les jetai dans l'enchantement. « Je voudrais bien savoir,» disait mon voisin que je ne connaissais pas , a si » les chanteurs aristocrates ont des voix

» aussi belles que nos chanteurs patriotes. » C'est impossible , parco que c'est envers » les patriotes que la nature a été prodigue » de tous lestalens et de toutes les vertus.» Il buvait de nouveau sans mesure. Je commençai une autre chanson: dès le premier vers, je feignis de manquer de mémoire ; j'en étais désolé. C'était la plus belle, la plus énergique... Soudain je me lève de table; je dis aux. convives de ne pas s'impatienter. Je vais dans >a chambre voisine écrire ma chanson, dont je me souviendrai mieux la plume à la main. En attendant, je prie mon voisin de chanter à ma place. Le garçon me fait passer dans un cabinet. J'écris à la hâte sur le premier papier qui me tombe sous la main , et en contrefaisant mon écriture ; a Fuyez tous » les trois ; on va venir vous arrêter. Si » vous n'avez pas cV asile , allez rue de la » HuchettCy n°. i8, chez Le/evre^ compo- » siteur d imprimerie ; parlez à sa femme » s il ri est pas chez lui, « Je ne perds pas

une minute , je cours remettre ce billel cacheté au portier du négociant de Lyon , en suppliant qu'on le porte au citoyen Lambert ; puis , en tachant de ne pas paraître trop essoufflé, je viens reprendre ma place à table. Je tiens à la main ma chanson que le matin même j'avais copiée sans me douter que cette copie me servirait si bien ; je la chante d'une voix forte et ferme ; tous les convives en répètent le refrain avec transport. Voulant prolonger le dîner, je demande de nouveau à boire, et pour le coup, ne me ménageant plus, je me grise presque aussi complètement que tous les honorables convives. Cependant, au milieu de mon ivresse, je tremblais, non pas qu'on devinât ce que j'avais fait, mais que les malheureux proscrits ne pussent profiter de mon charitable avis. « S'ils » gagnent la maison de Lefèvre , me disais- » je , ils sont sauvés. ))

Le dîner ou plutôt l'orgie est terminée. On s'est gorgé de liqueurs et de café. Tous

se lèvent , tous veulent être de l'expédition. On fait venir la force armée ; on s'achemine vers la maison de Lambert. La nuit nous avait surpris dès le dessert; elle était noire. « Bon ! tant mieux ! » se disent ces vrais brigands, « c'est le temps qui » convient à nos opérations. » On juge bien que je ne paraissais pas le moins animé. Je me prononçais en furieux ; Scévola semblait enchanté de moi. On arrive, on pose deux factionnaires à la porte. On demande Lambert ; le portier répond qu'il vient de sortir avec sa femme et sa fille. Je respire pour eux; mais je commence à trembler pour moi. Si ce portier allait dire qu'ils sont sortis après un message qui leur est arrivé; si , au moment où je lui ai porté mon billet, mes traits l'avaient frappé... Heureusement il n'en est rien. Ni sa femme ni lui ne me reconnaissent ; aucun des ■deux ne parle du message. Mais quelle fureur parmi tous ces hommes si avides du mal et si actifs a le faire ! Quel dépit

de ne pas trouver leur proie ! Ils accablaient le portier et sa femme de questions, de sommations , de menaces. Je n'étais pas le moins empressé à interroger cet homme , qui, épouvanté, pleurant, ne savait que répondre. Sa vieille femme jurait que son mari et elle étaient innocens, qu'ils étaient bons patriotes , et qu'elle allait au club. Malgré leurs protestations, les honorables membres tournent leur colère contre le portier, et parlent de l'arrêter lui-même ainsi que sa femme. Cette proposition me fît un mal affreux. Je tremblais que ces pauvres gens ne se trouvassent victimes à la place de Lambert. Par bonheur, ce portier était cousin d'un des magistrats du peuple qui répondit de son civisme. Par bonheur encore, ce portier leur rendit quelque espoir; il leur dit qu'il ne pouvait pas croire que le citoyen Lambert et sa famille fussent en fuite; que rien à leur sortie n'annonçait des personnes qui parlaient pour ne plus revenir ; que probablement ils étaient

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allés en visite chez quelque ami , et qu'ils ne tarderaient pas à rentrer. Ces mots calmèrent le courroux des honorables membres. Je les appuyais de toutes mes forces. Ici Scévola , qui m'avait déjà regardé de travers quand j'avais essayé de prendre la défense du portier, me lança un coup d'œil défiant qui me força de baisser les yeux.

Aussitôt, on monte en tumulte à l'appartement de Lambert; on ne voit auoime trace de départ ; on trouve une vieille servante, une femme de ménage qui tricote tranquillement dans une antichambre. Elle répond avec calme aux questions qu'on lui fait; elle attend le citoyen et les citoyennes qui sont allés au spectacle. On se rassure; jaloux de se surveiller mutuellement , ils ne veulent pas attendre le retour de Lambert pour mettre les scellés partout. On décide que trois patriotes resteront dans Tappartement avec la vieille servante; je m'offre, on m'accepte; on m'adjoint Scévola et mon autre voisin de

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table ; nous veillerons, s'il le faut, toute la nuit; les autres se retirent.

Nous fîmes venir des cartes et du vin ; Lambert ne reparut pas ; Scévola continuait de me regarder avec défiance; mais l'autre camarade semblait redoubler d'amitié pour moi. Combien je m'applaudissais de ma bonne action! Mais tout à coup : « Ah! malheureux! me dis-je, qu'as-tu fait? » en voulant sauver Lambert n'as-tu pas » exposé ton ami Lefèvre et sa femme? Si on » découvre chez eux celte famille de Lyon, » ils sont perdus » Je formais les résolutions les plus courageuses; puis mes frayeurs redoublaient: je voulais offrir à la famille proscrite un asile dans mon propre logement ; mais alors n'était-ce pas moi qui allais courir le plus grand péril? Quelquefois je pensais que peut-être Lambert ne se serait pas présenté chez Lefèvre, Qui sait d'ailleurs si Lefèvre l'aura reçu? Hélas! dans ces horribles temps , les plus honnêtes gens tremblaient de se perdre en remplis-

sant un devoir d'humanité. Je passai toute la nuit dans les plus cruelles anxiétés.

Le matin , quand nous crûmes devoir nous retirer pour aller faire notre rapport au comité, Scévola voulait y conduire la servante ; je m'y opposai ; l'autre camarade me seconda, et de notre autorité nous établîmes la vieille femme gardienne des scellés.

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