‹ Le Gilblas de la révolutionChapitre 5 sur 20 · GIFFARD SUSPECT A TODS LES PARTIS · texte numérisé non relu

GIFFARD SUSPECT A TODS LES PARTIS

Le généreux Lefèvre n'avait pas manqué de répondre à l'appel que je lui avais fait sans me nommer, et il se trouvait exposé à tous les dangers que je redoutais pour lui.

A la réception de mon billet , sans aucun préparatif de départ, Lambert , sa femme et sa fille avalent fui de leur maison. Arrivés rue de la Hucbetle, tandis que madame Lambert était montée seule cbez Lefèvre le mari et la fille étaient restés dans la rue, marcbant sans affectation. Madame Lambert avait trouvé Lefèvre et sa femme.

Quel embarras ell e avait éprouvé en voyant

dès les premiers mots que ni l'un ni l'autre n'étaient prévenus ! Encouragée par ks politesses du mari et de la femme , par l'air de bonté répandu sur leurs physionomies, madame Lambert avait raconté naïvement ce qui leur était arrivé, et avait montré mon billet. Lefèvre et sa femme étaient h cent lieues de croire que ce jjillet fût de moi. «Citoyenne » , avait dit Lefèvre à madame Lambert , « j'ignore quelle est la » généreuse personne qui , sans m'a voir » averti , vous envoie dans ma maison ; » mais je la remercie d'avoir eu bonne » opinion de moi. Je n'ai Thonneur de » connaître ni vous ni votre mari; mais » dans ces temps de malheur plus qu'en » tout autre, on doit se secourir même M sans se connaître. » Aussitôt il était descendu avec madame Lambert pour chercher lui-même le mari et la fille; et déjà madame Lefèvre s'occupait d'arranger de son mieux l'asile qu'elle allait offrir à ses hôtes. L'appartement de Lefèvre et de sa

femme était composé de deux pièces, dont une première fort petite, dans laquelle ils couchaient; l'autre était plus grande :

c'était là que madame Lefèvre travaillait. Elle avait installé la famille Lambert dans cette seconde chambre ; il s'y trouvait une vaste armoire garnie de porte-manteaux auxquels étaient accrochées des robes de femme. Dès que quelqu'un venait voir Lefèvre ou sa femme, on fermait la porte qui séparait les deux chambres, et les trois proscrits se cachaient dans l'armoire derrière les robes.

Depuis la colère de Lefèvre contre moi , je n'avais pas osé me présenter chez lui' Après cette nuit passée au milieu dune si grande agitation dans l'appartement de Lambert, je m'enhardis, et j'allai chez mon sévère ami.

A ma vue , madame Lefèvre se trouble, pâlit, semble près de se trouver mal. La porte de leur seconde chambre restait habituellement entr'ouverte ; je remarquai

qu'elle était fermée. Au moment où j'entrai , Lefèvre était sur le point de sortir. « Que voulez-vous ? que demandez-vous ? » me dit-il. Fort interdit de cette brusque apostrophe, je balbutiai; je lui répondis que je venais uniquement pour avoir le plaisir de le voir. «• Il suffît, » reprit-il en lançant sur moi un regard où il y avait encore plus de mépris que de courroux.

« Je n'aime pas les visites des gens qui » viennent uniquement pour avoir le plai- » sir de me voir : qui sait si ce n'est pas » pour avoir le plaisir de voir ce qui se w passe chez moi? Jadis, au moins, l'asile » d'un obscur ouvrier ne semblait pas mé- » riter l'œil exercé d'un habile observa- » teur. » Ces mots étaient bien cruels: ils me glacèrent. Je ne savais que répondre, a Votre mari me traite bien durement, » dis- je à madame Lefèvre; « le ciel m'est )> témoin que jamais je ne l'ai moins mé- « rite.» — « Que le ciel vous juge! » répliqua madame Lefèvre, toujours paipi-

tante d'effroi. Je sortis avec Lefèvre , et je le quittai au détour de la première rue» pour me rendre à une répétition. Il me semblait évident, d'après ce que j'avais vu , que Lambert était chez eux; mais n'était-il pas affreux pour moi, qui, de mon propre mouvement, sans les avoir prévenus, leur avais adressé les malheureux, proscrits, de me voir craint et soupçonné ! Je venais pour rne vanter de ma bonne action, pour les aidera conjurer les dangers qui les menaçaient; il leur semblait que je venais pour les épier.

La répétition allait finir lorsque je vis arriver au théâtre le citoyen Héron , ce camarade à côté de qui je m'étais trouvé dans l'orgie de la veille, et avec qui j'avais passé la nuit. « Citoyen Sénèque , » nie dit-il en me prenant à part, «je ne te » connais que d'hier ; mais je me suis pris » sur-le-champ d'inclination pour toi. Je » viens te prévenir que Scévola Giroux se » prépare à te dénoncer ce soir publique-

» ment à la société populaire. Il prétend » que c'est toi qui as facilité les moyens de w fuir à cet aristocrate de Lyon, sur la » prise duquel nous comptions : tâche de » te justifier , j'en serai bien aise. Mais ne » compte pas sur moi si tu es un traître , » car, j'en jure par la sainte république, je » serais le premier à voter ton arrestation. » Je remerciai Héron de son avis; mais dans quelle extrémité je me trouvais! « Je suis V parvenu, me disais-je, à sauver une » victime et sa famille ; Lefevre me mé- » prise et se défie de moi. J'ai crié plus » haut que tous les autres, i^we la répu- )) bliquel et Soévola me dénonce. » Quel était le motif qui pouvait animer cet homme contre moi ? L'envie de faire parade de son patriotisme, l'envie de mal faire.

Me voilà donc suspect à tout le monde. Ah ! du moins , que Lefèvre et sa femme me rendent justice; et d'ailleurs n'est-ce pas un devoir pour moi de les avertir de la

dénonciation méditée par ce misérable Scévola? A la nuit tombante, en me cachant, en observant bien si je n'étais pas suivi, je me glissai chez Lefèvre. Je le suppliai de m'entendre , je lui racontai ce que j'avais fait; je n'eus jxis besoin de lui demander si Lambert, sa femme et sa fille étaient cachés dans son logement. Avant la fin de mon récit, Agathe, la bonne Agathe , qui avait depuis si long-temps des motifs de m'en vouloir , m'avait rendu son amitié; Lefèvre m'avait tendu la main en signe de réconciliation , et tous deux , en prenant bien leurs précautions pour que nous ne pussions être aperçus des voisnis, m'avaient conduit dans leur seconde chambre où je trouvai la malheureuse famille. Oh! combien le retour de mes amis, les bénédictions de Lambert, de sa femme et de sa fille, me payèrent de toutes les peines que j'avais souffertes!

J'avais recouvré le cœur de mes amis; c'était un grand bonheur; mais la mau-

vaise opinion qu'ils avaient prise de moi et qui m'avait été si pénible , n'aurait pu me faire courir aucun danger. La haine de Scévola m'était fort, honorable sans doute ; mais à combien de périls elle m'exposait ! «Dois-je aller à la société populaire? 5) Si on s'avise d'ordonner sur-le-champ » mon arrestation , c'est me livrer moi- » même ; mais, d'un autre coté, si je ne » m'y présente pas , me voilà bien évidem- » ment suspect ; puis , il n'y a rien de pis » que d'ignorer son sort ! »

La séance était ouverte lorsque j'arrivai ; il y avait beaucoup de monde , et Scévola était à la tribune. Je me tiens prudemment confondu dans la foule le plus près de la porte qu'il m'est possible ; j'écoute. Scévola était en train de faire sa dénonciation. « Oui , citoyens , disait-il , c'est le w fédéraliste Giffard, dit Sénèque , qui a fa- » vorisé la fuite decet aristocrate de Lyon.»

— « Mais les preuves ? » lui disait - on.

— «Les preuves ?... je n'en ai pas ; mais j'ai

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» un pressentiment, uninstinct patriotique » qui m'avertit des crimes dudit Sénèque. » Eh! citoyens, si Sénèque était innocent, » ne serait-il pas présent à la séance ?...» L'imminence du danger me donnant du courage, je m'écrie:«Me voilà!» Aussitôt la foule s'ouvre devant moi, et me laisse le passage libre jusqu'à la tribune. Mon courage ne fut pas de longue durée. Je me sentis encore plus troublé pour me défendre que Scévola n'avait été embarrassé pour m'accuser. Heureusement le citoyen Héron et les autres convives du dîner de la veille vinrent à mon secours. On se contenta d'arrêter que, sous trois jours, il serait fait un rapport sur ma conduite et mes opinions.

Quelles furent mes transes pendant ces trois jours! Cet envieux Scévola semblait un espion attaché à mes pas. Je n'osais pas retourner chez Lefèvre. Que devins - je lorsque le second jour, à midi , je vis madame Lefèvre se présenter chez moi. «Que

« venez- VOUS faire ici?» lui criai-je tout effrayé, « vous me perciez ! vous vous perciez ! » Je suis suspect; on vous aura vue entrer, w et l'on va nous arrêter tous.i-» Madame Lefèvre venait m'apprendre c{ue , par l'entremise de Durosay, son mari avait trouvé le moyen d'obtenir des passe - ports pour Lambert et sa famille. Ces malheureux proscrits avaient déjà quitté Paris. Lambert , ruiné par le siège de Lyon , regrettait de ne pouvoir m'offrir pour témoignage de sa reconnaissance qu'un modeste bijou qu'il avait remis à madame Lefèvre , et qu'elle m'apportait. A cette nouvelle , je respirai ; plus de danger pour mes amis ; et je me flattais que , Scévola ne pouvant appuyer sa dénonciation d'aucune preuve, moi-même j'étais sauvé !... Yain espoir! Le matin du troisième jour, j'appris que je devais être arrêté.

J'étais au théâtre ; je m'échappai par une petite porte. Je me gardai de suivre les boulevarts. J'arrivai par des rues dé-

tournées jusqu'à la rue de l'Échelle. Je voulais aller à la maison de campagne de mon ami Durosay à Meudon. Comme j'entrais au Carrousel , j'entendis un homme qui causait à voix haute avec un de ses amis. «Oui, mon cher, lui disait-il, l'o- » dieux régime de la terreur est terminé ; w nous sommes délivrés de nos tyrans ; le » dictateur est arrêté. » A ces mots, son ami pâle , tremblant , le supplie de parler bas. « Et pourquoi donc? reprend l'autre. » Je dis ce que je viens de voir et d'en- » tendre; je sors des tribunes de la con- « vention , et je cours bien vite donner » cette bonne nouvelle à ma femme. »

— a Serait-il vrai , citoyen ? » dit celui des deux interlocuteurs qui était resté, en s'adressant à moi. «Moi ! citoyen, lui répon- )) dis-je. Je ne sais... je n'ose croire... je ne » puis croire...»Et je double le pas rapidement. Jja terreur était telle qu'on se regardait comme compromis, rien que pouravoir entendu un pareil discours. Grâce à Dieu,

il n'annonçait que la vérité : cétait le neuf thermidor.

De quel poids je me sentis soulagé lorsque la nouvelle se trouva confirmée ! Je n'allai point à Meudon; cependant, pour plus de sûreté , je n'osai pas coucher chez moi. Je passai la nuit à ma section , où cette fois plusieurs honnêtes gens se rendirent , et où je commençai à me montrer tout différent de ce que j'avais été jusqu'alors. J'étais plein de courage ; et j'excitais le courage des autres. Cette nuit même, je fus bien tenté de dénoncera mon tour Scévola Giroux.

Mais, malgré mon zèle et mon courage dans la nuit du neuf thermidor, on se souvint bientôt du rôle que j'avais joué dans ma section et à mon théâtre. J'avais beau me défendre , dire que moimême j'avais été sur le point d'être arrêté , tout mon voisinage me signalait comme un jacobin , et déjà c'était un titre de proscription. J'eus bientôt pris mon parti ; j'avais

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quelques fonds devant moi ; je m'arrangeai facilement avec mon directeur ; je quittai le théâtre, je quittai mon logement. J'allai m'établir dans un quartier fort éloigné du faubourg du Temple. Là , je m'annonçai comme une victime de la terreur, et je m'enrôlai dans les rang? de cette jeunesse élégante et tumultueuse qui , à cette époque, parcourait les spectacles et les cafés pour y faire la guerre aux terroristes.

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