‹ Le Gilblas de la révolutionChapitre 6 sur 20 · GIFFA.RD MUSCADIN, JOURNALISTE ET NÉGOCIANT · texte numérisé non relu

GIFFA.RD MUSCADIN, JOURNALISTE ET NÉGOCIANT

Mon premier soin , après mon brusque déménagement , avait été de me vêtir comme les jeunes gens dans les rangs desquels je m'étais mis. Nous avions une espèce d'uniforme, habit gris, collet de velours noir ou vert , les cheveux retroussés en cadenettes et bien chargés de poudre. Je m'attachais à me montrer aussi élégant , aussi recherché dans ma parure, que j'avais été sale et négligé sous la terreur.

Quelquefois, je trouvais que mon perruquier me coiffait mal. Quoique ayant la vue excellente, je n'allais nulle part sans lunettes.

L'oppression avait été violente , épouvantable; il y eut une vive réa ction. Hélas! dans plusieurs villes du midi , cette réaction fut atroce Elle fut moins forte à

Paris : les jeunes gens auxquels je m'étais associé y jouèrent un rôle.

C'est au café de Chartres que nous allions concerter nos parties de plaisirs et nos courses philanthropiques de la journée. ]Vousnous intitulions tous victimes des méchans , amis de l'humanité. 11 n'y en avait pas un d'entre nous, h nous en croire, dont les parens n'eussent été au moins emprisonnés, et nous faisions les despotes, et nous nous érigions en tyrans dans tous les lieux publics.

Nous partions en troupes du Palais- Royal, nommé encore Palais-Egalité, pour aller fermer, de notre autorité, l'antre des

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jacobins , culbuter clans les théâtres le buste de l'odieux Marat, siffler telle pièce trop républicaine, applaudir telle autre en l'honneur des bons principes, ou faire un mauvais parti à tel acteur soupçonné , accusé d'avoir été jacobin.

Un matin , je sortais de mon nouveau logement pour me rendre bien vite au café de Chartres; j'aperçus près du perron du Palais-Royal, Jérôme Grindat, le chanteur des rues, toujours fidèle à son costume, à son violon, à sa poche en velours d'Utrecht. Lorsque j'avais émigré , je m'étais indigné de l'entendre chanter ; Ça ira ; quinze jours avant le 9 thermidor, je l'avais rencontré chantant X Hymne à VEtre suprême ; il chantait alors le P^èveil du Peuple. « Bravo! bravo! » lui criai-je en passant. Et je me mis à chanter presque aussi haut que lui.

Moi! m'intituler victime de la terreur!

moi! me joindre à ceux qui faisaient un mauvais parti aux acteurs accusés d'avoir

été révolutionnaires ! Oui ; je me conduisais ainsi. Bon Dieu ! que toute ma vie j'ai été vain, léger, inconséquent et oublieux aujourd'hui de ce que j'avais fait hier ! Quelquefois cependant , j'avais de la mémoire , et, en me repliant sur moi-même, je me félicitais d'avoir brusquement quitté le théâtre. J'aurais pourtant été exposé aux affronts que , de concert avec ces jeunes gens , je faisais subir à ces pauvres acteurs. Je me félicitais d'avoir joué dans un petit spectacle bien obscur du boulevart du Temple , et d'y avoir vécu bien ignoré , bien inconnu à tous les autres quartiers de Paris. Mes nouveaux camarades ne se doutaient pas que j'avais été le camarade de ceux qu'ils étaient ardens à poursuivre.

Durosay , si bon , si obligeant pour moi , était fort suspect aux yeux de quelquesuns des nôtres; cette qualité de suspect avait changé de place : c'étaient alors ceux auxquels on l'avait appliquée qui Tappli-

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quaient à ceux qui l'avaient inventée.

Heureusement Durosay avait beaucoup d'arnis; tout en faisant le révolutionnaire, il avait rendu de nombreux services. Je me dois la justice de déclarer que je ne me montrai pas le moins zélé à prendre sa défense ; il fut épargné.

Avant le 9 thermidor , on ne voyait sur nos théâtres que des pièces patriotiques : depuis la chute du terrorisme , on ne vit également que des pièces patriotiques , mais dans un autre sens. Et cependant , quelle ressemblance pour le fond et pour la marche ! Dans l'un et l'autre système , il y avait des opprimés, des oppresseurs, des libérateurs. Sous la terreur , les opprimés étaient des gens du peuple , les oppresseurs des nobles ou des prêtres, les libérateurs des députés patriotes. Après la terreur, les opprimés étaient des ci-devant , les oppresseurs des jacobins, les libérateurs des députés philanthropes; le dénoûment, toujours le même ; le tocsin, la générale, la

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chute de la tyrannie , le représentant ou la municipalité venant briser les portes des prisons, d'abord féodales, ensuite populaires. Tel acteur qui avait joué le député montagnard et libérateur peu de mois auparavant, jouait aujourdliui le député modéré qui venait délivrer les aristocrates emprisonnés par les sans-culottes. Quelle belle ressource pour nos auteurs dramatiques, que la fin d'une oppression ! aussi, comme ils se saisissent de l'à-propos ! Mais l'oppression qui succède ! celle qui est en vigueur ! Oh ! celle-là on la respecte , on la vante même. Faut-il donc attendre que nos ennemis soient à terre pour les frapper ?

Les jeunes gens du café de Chartres ne furent pas toujours triomphans. Les jacobins cherchaient à ressaisir le pouvoir ; les ouvriers des faubourgs , qui étaient pour eux , firent plus d'une descente dans la ville. Plusieurs jeunes gens à collet vert furent baignés dans le bassin des Tuile-

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ries. Au premier signal crinsurreclion, je me hâtai de reprendre mon costume de jacobin.

Au moment où j'avais quitté le théâtre , je m'étais trouvé possesseur d'une somme

de soixante mille francs oui, soixante

mille francs!.-... en assignats. Grâce à mes dépenses et à mes parties de plaisir , cette somme avait bientôt disparu; je m'étais fait bientôt une autre somme considérable , avec trois louis d'or que j'avais gardés précieusement depuis mon voyage dans la Vendée. Ce nouveau trésor disparut presque aussitôt que le premier, et je me trouvai sans un sou. Je cherchais par quelle espèce d'industrie je pourrais continuer mon train de vie. Un soir, je vis entrer au café de Chartres , M. de Volnis, l'écrivain philosophe. Il n'était plus en bonnet rouge; il n'avait plus de carmagnole ; son costume , élégant comme le nôtre , lui donnait l'air d'un vieux fat. Ni lui ni moi ne fûmes surpris de nous revoir au café de Chartres,

après nous ttre vus à la société populaire. Il me témoigna beaucoup d'intérêt : il était un des principaux rédacteurs d'un journal où le royalisme perçait sous une couleur républicaine. Il me proposa de m'y donner une petite place , non pas d'écrivain, mais d'agent, de saute-ruisseau littéraire , pour ainsi dire. Il s'agissait de me mettre au courant des faits , des anecdotes , des bruits , des scandales , des causes célèbres, des divorces remarquables , en un mot, de tous les événemens, de tous les accidens qui arrivaient dans Paris, et d'en faire mon rapport au bureau de rédaction. Cette sorte de place existe encore , dit-on, dans nos journaux les plus accrédités, et les nouvelles s'y paient selon leur plus ou moins d'importance. C'était une bien médiocre ressource, mais elle satisfaisait ma vanité. Je me regardais comme un bomme de lettres , et je ne me gênais pas pour en prendre le titre. Toujours plein de suffisance et fier des

nombreuses nouvelles dont j'enrichissais la feuille de M. de Volnis, je crus bientôt que j'étais nécessaire à l'entreprise, et qu'elle ne pourrait marcher sans moi.

Il y avait long-temps que je n'avais vu Lefèvre. Je pensai que je pouvais lui être utile , qu'il lui serait avantageux d'avoir un travail quotidien bien assuré. Je ne doutai pas qu'à ma recommandation les propriétaires et les rédacteurs ne lui confiassent toute la direction typographique de notre journal. Je mettais de l'orgueil à l'obliger : j'allai le trouver.

Ce jour-là était un de ceux où les faubourgs étaient en insurrection contre les muscadins. Par précaution , suivant mon usage, j'avais endossé mon habit de jacobin. Je fis ma petite proposition à mon ami Lefèvre. Après avoir souri d'un air assez moqueur en apprenant que j'étais homme de lettres , tout à coup son front s'obscurcit. En considérant mon costume et pensant à l'agitation qui régnait dans P/aris, il

me crut encore un jacobin déterminé, et il me dit nettement qu'il ne voulait être pour rien dans la composition d'une feuille démagogique. Je m'empressai de lui apprendre que j'avais changé de principes , ou plutôt que je faisais éclater à présent les principes de sagesse, de raison et d'humanité qui avaient toujours été au fond de mon cœur : la sérénité reparut sur le front de Lefèvre.

Mais voilà qu'en voulant étaler à ses yeux ces beaux principes dans toute leur pureté , je lui tiens le langage que nous tenions dans nos réunions du café de Chartres : le front de Lefèvre commença de nouveau à s'obscurcir. Emporté par la richesse du sujet, je m'exprimais avec autant de fureur contre les jacobins que, peu de mois auparavant, j'avais mis de fureur à parler contre les modérés. « Oubliez-vous que vous les M avez appelés vos frères? » me dit vivement Lefèvre. Il réfléchit quelques momens; puis : cf Giffard, ajouta-t-il , je ne

» connais rien de plus affreux que les re- » prësailles , les crimes ne se lavent point w par d'autres crimes ; les attentats de la » terreur n'excusent pas plus les excès de » la réaction que les massacres de la Saint- » Barthélemi n'excusent ceux de septem- )) bre. En 1^89, je n'ai pas voulu travailler » pour des journaux de pa rti ; aujourd'hui )i je ne veux pas travailler pour le vôtre. » J'insistai ; il s'obstina dans son refus.

Au moment où je me retirais , plus fâché du refus pour Lefèvre que pour moi, je vis entrer un enfant qui venait de jouer chez une voisine. Sa physionomie me rappelait des traits qui ne m'étaient pas inconnus. Madame Lefèvre lui dit de m'embrasser comme un ami de sa mère et de sa tante ; c'était Henri Beaumont , le fils de Thérèse et du marquis de Rinville. Thérèse avait retiré son fils de nourrice : elle l'avait d'abord gardé chez elle. Tantôt , se livrant à un excès de sollicitude maternelle, elle l'a-vait accablé de tendresses, de bonbons, de

joujoux; tantôt, emportée par le goût des plaisirs et de la dissipation, elle l'avait négligé , presque abandonné. Alors la bonne madame Lefèvre , qui regrettait beaucoup de ne pas être mère , avait prié sa sœur de lui confier son fils ; Thérèse y avait consenti. Cet acte d'insouciance de sa part avait été , sans qu'elle s'en doutât , un acte de prudence; l'enfant était aussi bien élevé par sa tante qu'il l'aurait été mal par sa mère. Depuis quinze jours , Thérèse avait quitté Paris pour aller jouer la comédie en province. Le petit Henri était aimable , vif, gai, surtout aimant et affectueux.

Sans abandonner ma petite place du journal , j'entrai bientôt dans une nouvelle carrière. A cette époque , la difficulté de trouver un état , les assignats , la disette de presque toutes les denrées, résultat du maximum et de la guerre, portèrent une foule de jeunes gens et même de vieux bourgeois à négocier, brocanter, agioter, à faire le commerce ou plutôt le courtage.

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Des femmes , beaucoup de femmes s'en mêlèrent. Elles vous poursuivaient de leurs échantillons dans les promenades, les bais , les concerts, les spectacles. On ne s'abordait plus qu'en se proposant des affaires. Celui qui venait de m'acheter du sucre m'offrait de la chandelle ou de la toile. Quelle bénédiction ! avant d'arriver au consommateur , la marchandise avait payé sept à huit fois le droit de commission. Bon métier pour moi! j'y étais habile du temps même où j'étais garçon perruquier. Par suite d'habitude, et grâce à mon activité , je l'emportais sur presque tous mes concurrens. J'achetais tout , j'entreprenaistout, on me voyait partout. Je n'avais point de cabriolet à moi , mais je fatiguais tous les jours deux ou trois cabriolets de louage.

Commerçant, homme de lettres, me piquant d'être connaisseur dans tous les arts, grand philanthrope et prêchant la vengeance ; plein d'insolence , d'arrogance , et vantant l'urbanité , la douceur et l'aménité

des anciennes mœurs , j'allais dîner chez les restaurateurs les plus en vogue; j'allais briller aux balcons des principaux spectacles , et je ne manquais pas un seul des fameux concerts du théâtre de la rue Feydeau.

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