IL EPROUVE DE NOUVELLES TRAVERSES POUR SES OPINIONS
Mes liaisons avec les jeunes habitués du café de Chartres, l'esprit anti-républicain du journal dont j'étais le furet , son allure ironique contre la convention, son succès parmi les hommes qui , exclusivement et sans façon , s'intitulaient les honnêtes gens , me dictaient la conduite que je devais tenir dans les fameuses séances des sections qui précédèrent le treize vendémiaire. Je fus un des motionneurs les plus mutins et les plus braillards. Je raisonnais, je pérorais, je déclamais , j'enflammais les hommes froids, j'encourageais les timides. Je faisais
partie des députations qu'on envoyait dans les autres sections. Je voulais bien accepter la constitution , mais j'étais un diable déchaîné contre les décrets de fructidor.
Dans la nuit du 1 2 au 1 3 , échauffé d'un beau zèle , je proposai de faire battre la générale. Ma proposition fut reçue avec les plus vifs applaudissemens. Un autre membre , en appuyant fortement ma demande , proposa que chacun signât l'ordre individuellement. Je l'appuyai à mon tour de toutes mes forces. « Oui , oui , oui , v s'écrièrent tous les membres. Nous étions plus de quatre cents ; tandis que douze ou quinze citoyens courageux ou plutôt téméraires se précipitaient au bureau pour donner leurs signatures, je criais qu'il fallait signer , et voyant que beaucoup s'esquivaient, je restais en place. «Les temps sont » arrivés, disais-je. Levons-nous! levons- » nous ! -0 Je ne fus pas un des derniers à m'aller coucher.
Le lendemain , assez inquiet , quoique
la convention me parût abandonnée par toutes les sections, et que nous nous crussions très-forts dans nos assemblées, j'allai de bonne heure roder aux Tuileries et dans les environs. Je vis des officiers généraux à leurs postes , des troupes déjà rangées en bataille sur la terrasse du château ; je vis les sections armées des faubourgs qui, conduites par des représentons à cheval , arrivaient le long des quais au secours de la convention. Je reconnus plusieurs jacobins de mon ancien quartier, je causai avec eux ; ils me crurent de leur bord , et je ne les détrompai pas. Un moment même, frappé de leur nombre et de leur contenance résolue , je fus tenté de changer de parti; mais bientôt je rougis de honte de ce premier mouvement et je restai fidèle à mes jeunes amis. Toutefois ces préparatifs ne me paraissaient pas d'un bon augure : je crus devoir m'aclieminer promptement vers ma section. En traversant le Palais-Royal , je rencontrai plusieurs
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jeunes gens; ils se frottaient les mains, ils s'embrassaient , ils paraissaient sûrs du succès. « La convention est perdue , >; disaient-ils. » Je leur racontai ce que je venais de voir; mon récit tempéra la joie de quelques-uns. Ils s'effrayèrent et je m'effrayais avec eux; mais les autres persistèrent dans leur confiance , et je repris mon courage et mon énergie.
Lorsque la victoire fut décidée en faveur de la convention , les propriétaires et les rédacteurs de mon journal se cachèrent : je me crus obligé de me cacher comme eux. N'étais-je pas un personnage assez important? N'avais-je pas joué un rôle assez remarquable pour me croire en péril d'être arrêté? J'allai chez Lefèvre ; je le trouvai avec sa femme encore épouvantée, navrée de ces affreux coups de canon qu'elle avait comptés avec terreur pendant toute la soirée , espérant toujours que le coup qu'elle entendait était le dernier. Je passai plusieurs jours à l'imprimerie où
travaillait Lefèvre , déguisé en ouvrier imprimeur.
Je frémis quand Lefèvre m'aprit qu'on avait institué des tribunaux militaires [jour juger les conspirateurs ; que déjà plusieurs airêts de mort avaient été rendus. Combien je me félicitais de n'avoir pas signé cet ordre de battre la générale que j'avais provoqué! Mais, le croirait-on?
lorsque je vis que les arrêts de mort n'étaient pas exécutés, j'eus la vanité de regretter que mon nom n'eût été prononcé dans aucune procédure : je ne sais si je n'aurais point été flatté d'être condamné à mort par contumace.
Voyant que je ne courais aucun danger, je me montrai de nouveau dans Paris.
Toutes mes affaires étaient dérangées: plus de commerce, plus de courtage; les négocians commençaient à ne plus employer des aventuriers pour intermédiaires. Adieu mon journal! tous les rédacteurs étaient dispersés. M. de A'olnis resta lonij-tcnipi
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caché. Que faire? Je tentai encore quelques opérations de commerce; mais que les occasions étaient rares, et que les profits étaient modiques !
Un jour, pour une affaire dont j'espérais un bon produit, on me donna rendez-vous le soir dans une loge du théâtre Montansier. J'arrive, et je trouve dans la loge indiquée une femme encore fort jeune et trèsjolie; je la regarde ; je croyais me souvenir }îe l'avoir vue quelque part. Elle riait presî\i\e aux éclats de mon incertitude : c'était la citoyenne Aglaé Delbois, cette fille de modes qui m'avait pris pour un marquis. Comment aurais-je pu la reconnaître? Elle était brune le jour où j'avais manqué d être berné pour ses beaux yeux; je la retrouvais blonde. Elle avait une de ces perruques tirant sur le roux sous lescjuelles toutes nos femmes se déguisèrent pendant plusieurs mois. ]\Iademoiselle Aglac avait long-temps encore travaillé dans les modes : puis elle s'était lancée dans le monde.
DE LA REVOLUTION. -yS
Toujours aristocrate , malgré la petite cocarde tricolore qu'elle portait à son chapeau , elle avait eu le malheur de placer toujours ses affections sur des patriotes. Maintenant elle était fort aimée d'un homme intéressé dans les jeux. J'eus occasion de la revoir; et par sa protection je fus placé d'abord comme bout-de-table , ensuite comme tailleur dans une maison de trente-un.
Je repris mon habitude de déjeuner au café de Chartres. J'allais faire mes séances de deux heures dans les salons où l'on jouait, l'une le matin, l'autre le soir. Dans les intervalles, je me promenais sous les allées ou sous les galeries du jardin avec quelques joueurs, quelques amis, parlant politique, nouvelles, sans imprudence, ne faisant ni le patriote ni l'aristocrate. Métier bien facile que celui de rester deux heures assis à une table occupé à mêler des cartes, à les étaler, à proclamer le jeu, à ramasser et à compter l'argent î Mais qu'il
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est ennuyeux et monotone ! Ce qu'il y a de pis, c'est qu'il dessèche le cœur. Je voyais d'un œil également impassible la joie et l'insolence des gagnans , les fureurs et les douleurs des perdans.
Quelques jours après que le directoire exécutif, précédé d'un régiment de cavalerie, eut été s'installer au Luxembourg , je vis entrer dans nos salons le comédien Durosay. Il venait y exercer une espèce d'inspection. Ce fut alors qu'on commença cette mesure long-temps occulte d'affermer toutes les maisons de jeu. Sur le prix du premier bail, «on donna , comme gratifications à des comédiens de divers théâtres, des emplois d'honorable surveillance. L'heureux Durosay était du nombre de ceux qu'on gratifia. Cet honnête homme tenait à peu près la même conduite que moi. Dès qu'il y avait un changement de système, il y conformait comme moi son opinion; mais il y mettait apparemment plus d'habileté. Je me troiivais toujours eu
disgrâce, il se trouvait toujours en faveur. Etait-ce du bonheur, ou du bien joué ?Dans la lutte des sections de Paris et de la convention , il était resté neutre; maintenant il chantait la victoire de la convention. Rendons-lui justice :je l'avais vu profondément affligé de la terreur , et employant son crédit à rendre service; depuis que la révolution avait pris une couleur moins noire, toujours obligeant , il avait recouvré son habitude de se moijuer de tout le monde. Ce jour-là même , il allait dîner chez un des membres du directoire, où il devait mystifier je ne sais quel honnête provincial. Les mystiKcations commençaient à devenir le passe-temps à la mode. Il me quitta en promettant de revenir me voir.
11 revint dès le jour suivant. Il s'était trouvé au directoire assis à côté d'un gros munitionnaire des armées , et il m'offrait une petite place de garde-magasin dans les administrations militaires de l'armée d'Italie que l'on venait d'organiser à la
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liâte. L'offre me sourit ; c'était l'occasion de rentrer dans la carrière que je m'étais proposé de parcourir en revenant d'émigration. Mon état de tailleur de trente-un m'ennuyait. Je savais qu'on faisait déjà de grandes affaires à l'armée, et avec moins de danger que sous la terreur. « Puis, » dis-je à Durosay , « il n'y a peut-être » pas de mal que je quitte Paris où je dois )) être signalé pour le rôle que j'ai joué » dans les troubles de vendémiaire. » — » ]Mon cher ami, me répondit-il, ne )) vous désabuserez-vous donc jamais de )) l'idée que tout le monde a les yeux, fixés » sur vous? Yous et moi, moi et vous, » nous sommes de ces gens obscurs dont » on ne s'occupe que lorsqu'on a besoin » d'eux. Ne cherchons à faire ombrage à )) jicrsonne , et coulons tout doucement )) notre vie. »
Bientôt n'ayant plus dans mon portefeuille que la somme strictement nécessaire pour mon voyage, mais le cœur bien rem-
pli d'espérance, je montai clans la diligence de Lyon, et j'arrivai à l'armée d Italie quarante-huit heures après la première victoire du général Bonaparte.
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