‹ Le Gilblas de la révolutionChapitre 8 sur 20 · GIFFARD £>• ITALIE · texte numérisé non relu

GIFFARD £>• ITALIE

A LA suite (le !a glorieuse armée d'Italie qui étonna ia France et lEiirope par une rapide série de victoires éclntantes, marchait une autre armée de fournisseurs, sousfournisseurs, administrateurs, directeurs, inspecteurs des vivres, des fourrages, de l'habillement , garde-magasins , gros et petits comnns qui du haut des Alpes avaient jeté des ivgards de convoitise sur les riches et brillantes contrées dont nos soldats allaient faire la conquête; j'étais du nombre.

Grâce aux succès de nos guerriers, le quartier-général des fournisseurs fut trans-

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féré à Milan. J'étais déjà monté en grade, et je me sentais plein de courage. Quelle joyeuse vie que celle d'un employé aux armées qui entend son métier! Il jouit de tous les plaisirs, de tous les délices de l'état militaire sans en éprouver les fatigues, sans en courir les dangers... et il fait fortune! Que nous étions bien en Italie! tous les habitans nous regardaient comme des libérateurs plutôt que comme des conquérans. Nous venions les appeler à la liberté , à l'indépendance: on nous craignait, on nous admirait ; on avait pour nous amitié, déférence et respect.

On m'annonça l'arrivée à IMilan d'un de nos chefs de service, M. de Saint-Estève. Je m'empressai d'aller lui faire ma révérence. Ce chef de service n'était pas fier, mais il était brusque. En recevant comme une chose qui lui était due mes obséquieux hommages, il me regardait; démon côté je l'examinais avec attention; je cherchais oii je l'avais vu... C'était mon ancien cama-

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rade de l'armée du Nord que j'avais dénoncé pour sa friponnerie , et qui m'avait dénoncé pour mes opinions. A l'armée du Nord, c'était Brutus Niquet ; à l'armée d'Italie, c'était Niquet de Saint-Estève. Il n'avait pas tenu à moi qu'il n'eût perdu sa place; il n'avait pas tenu à lui que je ne fusse traduit à un tribunal révolutionnaire : nous nous fîmes tous les deux beaucoup d'amitiés. Niquet avait comme tant d'autres quitté le bonnet rouge j ses vêtemens offraient un mélange de luxe et de négligence ; il portait une riche épingle à dianians sur une chemise sale; il passait pour être fort riche , et il dépensait mai son argent. Grand amateur de la bonne chère, souvent ivre, croyant plaire à ses maîtresses parce qu'il les payait, il était brutal, giossier, et il se disait bon et franc. Il se vantait d'être obligeant , parce qu'il prêtait à gros intérêts ; il se croyait gai , parce que dans une orgie il aimait le bruit et le tapage. C'était mon chef; je lui fis la cour

Il eut la bonté de m'admettre à ses parties de plaisir, et nous ne nous dénonçâmes ni l'un ni l'autre. On en conclura peut-être que j'étais devenu moins honnête , et Niquet moins patriote: s'il faut être vrai, Niquet était bien revenu de l'idée que l'on doit porterie civisme jusqu'à contrôler le civisme des autres; et il me semblait qu'on ne pouvait exiger d'un commis aux vivres cette fleur de délicatesse que prescrivent les moralistes et les prédicateurs.

Niquet avait amené de Turin une jeune cantatrice, la signora Florestine, d'une charmante figure , d'un médiocre talent. Elle était passionnément éprise du citoyen Saint-Estève , et lui-même était encore dans toute la première ardeur de sa passion pour Florestine , lorsqu'il me la fit connaître. A l'aspect de la belle qu'il aimait et dont il était aimé, tous mes anciens griefs contre lui revinrent à mon esprit; je pensai qu'il serait piquant de me venger du tour affreux qu'il avait voulu me jouer

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quand nous étions camarades à l'armée du Nord , en lui enlevant sa maîtresse à l'armée d'Italie. Mais je n'étais qu'un pauvre et chétif employé; à peine la signera daigna-t-elle remarquer mes hommages et mes tendres regards.

Un de mes chef mourut; un autre fut obligé de rentrer en France pour cause de sanîé; un troisième fut révoqué; je laissai en arrière !Niquet, qui n'était pas aussi fort que moi sur l'orthographe. Je montai rapidement de grade en grade, hientôtje quittai les places; j'eus un intérêt dans les fournitures , et je fis des affaires immenses. Les circonstances m'avalent servi, et j'attribuais mon bonheur à mon mérite.

Je ne songeais plus du tout à la signora Florestine ; ce fut elle qui alors s'avisa de songer à moi. Je me piquais encore d'avoir une jolie voix de haule-contre ou plutôt de ténor; la signora s'offrit avec beaucoup de complaisance à me donner des leçons de

chant et d'italien. Que je fis de progrès avec elle' Bientôt mes politesses furent interprétées comme des galanteries ; mes manières étaient plus élégantes que celles de Niquet, et je promettais d'être pour le moins aussi généreux que lui.

Mon ami Niquet, qui avait déjà beaucoup d'humeur de ce que je lui avais passé sur le corps , en prit bien davantage quand il crut remarquer que Florestine se plaisait à chanter avec moi de tendres duos ; qu'elle y mettait encore plus de passion que moi, qui ne comprenais pas trop bien ce que je chantais, et qu'elle me lançait quelquesunes de ces œillades significatives , si habituelles aux coquettes du Midi. Il voulut faire le méchant; je fis le brave. Mon ancien chef était devenu mon subordonné ; je lui intimai l'ordre de respecter les inclinations de la s ignora. Le pacifique Niquet s'apaisa , se consola, et finit par prendre la chose en Français spiriluei et philosophe. Jl ne vo^îait plus dans Florestine qu'une

bégueule sentimentale , et nous restâmes bons amis.

Je devins éperdument amoureux de Florestine. Je l'adorais, elle m'idolâtrait. J'eus occasion de parcourir pour les intérêts de ma compagnie presque toutes les villes de la Lombardie et de la Toscane. J'emmenais quelquefois Florestine dans mes courses; c'était un délice pour moi d'admirer avec elle les beaux sites de l'Ausonie. Quelquefois il me fallut la laissera Milan. Quel désespoir pour elle et pour moi d'être obligés de nous quitter! C'étaient des transports d'amour et de joie quand nous nous retrouvions.

Au retour d'un de ces derniers voyages, j'accourais plein d'empressement près de ma belle et fidèle Italienne; oh ! oui, fidèle ! ne nous étions-nous pas fait des sermens d une fidélité à touteépreuve ? A la dernière poste avant Milan , je pressais mes postillons de relayer bien vite; je vis arriver mon ami Niquet de Saint-Estève qui, selon son ex-

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pression , allait faire une reconnaissance de fournisseur à la suite de l'avant-garde de laimée. « Ah! vous voilà!» me dit-il, accompagnant ses paroles d'un gros rire de nouvel enrichi; «je suis enchanté de -» vous voir. J'ai une nouvelle assez )) plaisante à vous donner; vous m'avez » enlevé cette petite sotte de Florestine... » apprenez qu'elle vous est enlevée par » un jeune et galant militaire qui demeure )) dans son hôtel. jMon pauvre ami , )i ajouta-t-il en affectant de s'attendrir, «je » vous plains de tout mon cœur, » Et tout à coup reprenant sa gaieté : « Ci oyez- » moi, montrez-vous philosophe à votre )) tour. )) Il partit. — « Oh ! la perfide ! »

m'écriai-je. « Un militaire! Mais je

n ne crains pas les militaires, moi; et je » leur prouverai que je ne suis pas un }) homme complaisant et pacifique comme » Niquet. yj

En arrivant, j'appris que le militaire dont les assiduitésprès deFlorestine avaient

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été remarquées, était un général de brigade, u Diable! un général ! » Yoiià ma colère un peu refroidie. Cependant je cours chez Florestine. A ma vue , elle pousse un cri de joie; elle me reçoit avec toutes les démonstrations de l'amour le plus tendre. « Allons , allons , me dis-je , Niquet a voulu » s'amuser à mes dépens.» Etje réponds par les plus vives protestations aux transports daniour de Florestine.

11 y avait à peine dix minutes que j étais chez elle, lorsque sa femme de chambre annonce M. le général. A ce nom de général , tous mes soupçons reviennent ; mais Florestine sans se déconcerter : « Oui , mon » tendre et fidèle ami, c'est un des braves » de l'armée française qui est mon voisin a et qui veut bien m'honorer de ses visites. V Permettez que je vous présente M. le » général Dérigny. » — « Dérigny ! » m'écriai-je. C'était en effet le ci-devant abbé Dcrigny que j'avais laissé en Flandre colonel de liustiards , et que je trouvaisà Mi-

lan général de brigade. « Eh quoi ! me di- » sais-je, ce serait ce petit abbé, moiiau- » cienne pratique, qui me jouerait le tour w que j'ai joué à Niquet ! » Cependant j'étais plutôt interdit qu'irrité. Florestine n'avait point du tout l'air embarrassé. Quant nu général , il regardait Florestine et moi d'un air qui me semblait un peu railleur. Une mission le retenait pour quelques jours à IMilan. 11 s'était déjà félicité, me dit-il , d'y avoir trouvé une voisine aussi aimable que la slgnora ; il s' ^ félicitait encore bien plus puisqu il avait le boidieur de rencontrer chez elle un ancien ami.

Il apprit avec plaisir que j'étais en train de faire une grande fortune. Il avait un ton plus poli que galant avec Florestine; avec moi il avait le loa d'un affectueux protecteur. « Allons , allons , Niquet a voulu » m'effrayer , ou il s'est trompe. »

Pondant tout le séjour que le général Dérigny fil à Milan , je fus en proie à de grandes perplexités. La signora me trom-

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pait-ellc pour mon ancienne pratique?

Je le croyais, j'en doutais; je m'inquiétais, je me rassurais. Je fus tenté plusieurs fois de m'en expliquer poliment avec le général , qui me témoignait beaucoup d'amitié, non certes pour lui rompre en visière : « Oh Dieu ! moi , lui chercher » querelle après les services importans qu'il 7) m'a rendus ! ce serait manquera la recon- » naissance. « Je voulais seulement m'éclairer, savoir à (juoi m'en tenir ; mais le général , toujours fort aimable avec moi , aimait tant à parler d'autre chose ! puis , comment toucher un sujet si délicat ? Je conserva» mes inquiétudes sans les faire paraître.

Dans les fréquentes conversations que j'eus avec le général, il me sembla que son patriotisme était un peu diminué, que son amour de la gloire était considérablement augmenté , et qu'il était fortifié par un grand amour des hauts grades militaires. Quand je lui parlais des victoires de l'armée , il me répondait avec enthousiasme; quand

je lui parlais des affaires publiques, il répondait avec un amer dédain. Il traitait nos gouvernans de mesquins ambitieux ou de factieux imbéciles, et les gouvernés de niais et d'égoïstes. Il n'accordait son estime qu'aux braves rangés sous les drapeaux.

L'objet de son admiration ou plutôt de son culte était son général en chef; il n'hésitait pas à le proclamer un héros. Il s'extasiait d£vant les projets que son héros méditait pour le salut et la régénération de la belle Italie, (f Pourvu^ disait-il, que le » général ne soit pas contrarié par ce di- )) rectoire de France et ces assemblées déli- » bérantes où s'agitent tant de misérables » passions! C'est aux grands hommes , et » non à des assemblées de rhéteurs, de rè- « veurs, qu'il appartient de fonder la gloire » et le bonheur des nations. » L'enthousiasme pour un homme avait déjà remplacé dans l'àrae du citoyen Dérigny son enthousiasme pour la patrie. Plein d'ardeur , de bravoure , d'ambition , il affectait de l'élé-

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gance dans ses vêtemens , et du bon ton dans ses manières. Il avait presque déjà Vinsolence et les grands airs d'un homme de qualité.

A peine nous eut-il quitte's, que Florestine sembla encore redoubler d'amour pour moi. Sa passion devint un délire.

Elle m'étourdissait, elle m'enivrait : toutes mes inquiétudes s'évanouirent. Nif[uet revint de sa tournée ; je lui soutins que Flo- Bestine n'avait pas cessé de m'aimer.

Je restai en Italie jusqu'aux préliminaires de Léoben. A cette époque, je fus chargé par la compagnie d'aller poursuivre une suite de liquidations auprès du Directoire. Florestine , au désespoir de mon départ, se désolait, fondait en larmes, et voulait me suivre en France. J'étais plus raisonnable, je trouvai des motifs pour la décider à rester en Italie. Je parvins à la calmer en lui faisant entrevoir l'espérance d'un prompt retour. Le jour du départ, nos adieux furent déchirans. Deux ou trois

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fois elle fut sur le point de s'évanouir; elle ne pouvait s'arracher de mes bras. Penché à la portière de ma voiture, je la vis long-temps porter ses regards désolés sur cette voiture qui fuyait. Combien j'étais attendri! Combien j'étais fier d'avoir inspiré tant d'amour! N'y avait-il pas de la cruauté à moi de me séparer ainsi d'un

être qui m'adorait! Au premier relais,

j'oubliai mon chagrin pour ne songer qu'à l'état prospère de mes finances.

J'avais dépensé beaucoup d'argent ; mais j'en avais encore plus gagné. Je voyageais en calèche de poste : j'avais un valet qui courait devant moi , comme au temps où l'on me prit pour un député en mission. J'emportais des albâtres , des camées , des gravures, deux ou trois petits tableaux originaux, des échantillons de toutes les productions de l'Italie. J'avais brillé à Milan; je revenais briller à Paris : quel plaisir!

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