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Voilà pourquoi j mon Fils, chaque fois que la Bonté souveraine replante en chaque halte de la vie humaine, au milieu de chacun des déserts où elle campe, l'arbre de son sacerdoce, Tégoïsme, premier né de Sathan et par conséquent son grandprêtre, reprend sa première forme qui lui a si bien réussi; il enlace le fils aîné du grand pontife Adam; il monte snr l'autel où le père lui a appris l'ordre des sacrifices, et il lui tient l'étourdissant et brutal langage qu'il tint à son père. Caïn cède comme son père a cédé; mais ce n'est pas assez pour le dieu de la haine. Ce serait assez pour le père peut-être; pour le verbe égoïste son premier né, son incessant engendrement, il faut davantage : au plus grand, le plus grand sacrifice. Alors, la terre qui n'a vu encore que le sang des plantes, des fleurs et des agneaux, va voir, contre le Dieu du ciel, le premier né de l'homme l'abreuver du sang d'un homme, du second fils du premier homme, du frère de l'assassin qui, non content d'outrager Dieu, se prend corps à corps avec l'infernal serpent, pèche avec lui pour lui appartenir et devenir, contre la loi même de la nature, son vicaire et son frère!
Après le déluge, il traverse les vases amoncelées sur la terre; il vient dans un champ de vigne; il se frotte où doit dormir un des fils de î^[oé; il j dépose la première glue de ses prodiges. Le grand-prêtre de l'arche, le souverain pontife représentant les promesses et l'entière conservation de la race que Dieu n'a pas voulu détruire, le chef de ce nouveau monde met son bonheur à ofi'rir ses fils comme transmetteurs fidèles de la pureté que leur a gardée le Tout -Puissant dont plus que leur père ils semblent être la réserve. Le serpent a vu ceux qui présentaient à sa séduction le plus facile avantage; leur père est pur, ils l'ont été jusque là, ils ont respecté, comme le représentant de Dieu, celui sous les regards duquel la mort n'a pu les atteindre. C'est l'heure du sacrifiée : Noé est surpris par un suc ardent qui donne au sang de ses veines une secousse
violente; le front du vieillard est devenu lourd, ce qui s'opère en lui rétonne et le domine; il se ploie sur la terre à l'ombre d'un vaste pommier; le sommeil le prend à la poitrine, ses jambes s'allongent, son corps s'étend, il dort! Le chevreau est prêt, le couteau d'or est à la main d'un des jeunes sacrificateurs; leurs mains sont levées, leur visage est déjà tourné vers le couchant; le père ne vient pas! deux des jeunes prêtres détachent la ceinture de feuilles de verveine avec laquelle ils se ceignent pour l'immolation. Le serpent est là, il s'est roulé dans le pli du manteau dont le vieillard est à moitié couvert il tourne ses anneaux en sens contraire; lentement, lentement il entraîne avec lui le dernier pan du manteau; il glisse dans la voie de ceux qui s'approchent; il y secoue la chaleur que ses écailles attirent du soleil et qu'il a concentrée dans les mordantes influences de sa peau; il attend, certain d'avance qu'il sera compris, et il dit : — » Les regards ne sont souillés que si le cœur les souille; attaquons la piété filiale, le reste s'accomplira, et l'heure du sacrifice m'aura encore une fois été donnée, et avec elle le droit à bien d'autres heures! «
11 eut raison! Il rampa, il glissa, attaquant chaque tertre,chaque pierre qui étaient devenus un lieu de sacrifice ou de prière. Il laissa passer beaucoup d'offrandes, mais il put dire : " J'ai saisi beaucoup d'offrants. "
Le Ciel parla! la loi descendit du Sinaï, et le sacerdoce d'Aaron sortit du mont hérissé de foudres et d'éclairs. Sathan eut peur, il trembla pour la seconde fois; mais son fils bienaimé le rassura : — « J'irai moi-même, mon père, moins connu que vous et moins soupçonné; l'autorité secondaire effraye toujours moins les âmes paresseuses et vaines. »»
Le serpent d'airain parut : le vieux Sathan se mordit les gencives; mais l'Egoïsme, son fils, frappa de ses nombreux anneaux trois fois sur la terre, et il serait parti d'un long éclat de rire, s'il n'eût pas si bien connu le cœur des mortels.— » Fils
enclins à Tinertie des ombres et aimant les lourdeurs ainsi que les paresses de la lettre, vous ne me craindrez plus, dit-il, maintenant que vos yeux et vos cœurs vont être faits à cette image. » — Hélas! vous le savez, mon Ami, il suivit le camp; il marcha avec les tribus; il fut sous toutes les tentes; il fut aimé, choyé, caressé; il eut la gloire du désert; il eut des sourires et des succès chez David, il se reposa dans le lit royal; et Salomon le trouva habitué à dormir dans la pourpre, à ceindre la tiare, voire môme le diadème; il devint l'enfant gâté du temple, le cher hôte des rois; enfin il fit le mutin, il eut des caprices, il voulut le rational, se rouler dans la piscine, se faire un manteau du voile du temple, manger les pains de proposition; il voulut avoir sa cour, ses amis dans le temple, l'encens des trépieds, des pontifes à part qu'il nomma pharisiens! il eut tout cela! oui, tout cela et plus que cela, car il n'avait pas seulement les insignes et les ornements des grands-prêtres, mais il possédait plus que la loi : les grands-prêtres en étaient venus à ne se plus vêtir que de lui, il les possédait en dehors et au-dedansî
Marie vint; sa présence au temple fit faire à l'égoïsme de vilaines grimaces; il était mal à l'aise, il était profondément blessé d'être ainsi malmené par une si jeune enfant. S'il n'etit PAS eu de grands trésors acquis, il eût vraiment crié famine; mais il fit bonne contenance, il se raisonna : « Bah! dit-il, si je perds du temple, je sens que je possède encore mieux la majeure partie des pontifes; de ces durs revers peut-être me naîtra-t-il une grande prospérité! J'ai pour moi les grands-prêtres, sauf deux ou trois; les docteurs et les scribes, mes bons pharisiens me resteront fidèles; je suis au mieux avec Hérode, parfaitement avec César : laissons cette innocente enfant, et veiHons-nous de peur qu'elle ne nous découvre. Qui donc peut-elle être? rentrons en nous-mêmes, faisons la tâche par laquelle j'enlève mes dupes et mes féaux. »
îl s*arrôta à la place d'un des habiles docteurs; il j avait deux livres : un dont ils se servaient pour réveiller l'esprit qui sans cesse se tournait vers l'indifférence et l'incrédulité; l'autre était rempli d'histoires incroyables dont Sathan se prit à rire en se disant : — « Ce sont pourtant mes contes! prenons le premier, et voyons ce que disent mes grands ennemis que j'ai fait mutiler, mais qui me poursuivent encore; voyons cet Isaïe superbe et cet indomptable Daniel! •♦ Il lut quelques instants un chapitre à peu près des deux prophètes; il se mordit les lèvres, et il dit tout haut : — * Cette enfant qui semble empêcher la fumée de l'encens qui brûle dans les trépieds du temple, qui a comme redonné une puissance nouvelle aux jeunes halmas, que peut-elle donc être? Si elle était née sur les marches d'un trône, si seulement on eût pu voir près de son berceau un des tronçons du sceptre de David, je pourrais croire qu'elle jouerait un rôle dans la scène tant attendue de ce libérateur appelé Messie, et qui, je l'espère pourtant, ne me sera pas plus rebelle que ses frères; car partout où brillent Ter, la pourpre, les richesses, j'ai des droits, ou je trouve un moyen facile de m'en créer. Mais cette enfant me tourmente; puis, je sens, depuis qu'elle est née, un ferment qui se répand dans le temple et dans les synagogues. Les vaniteuses paroles d'Isaïe et les jactantes leçons de Daniel sont maintenant bien affaiblies; n'ai-je pas déjà un parti puissant contre elles? le premier Hérode n'est-il pas salué, vénéré, adoré comme le Messie de puissance et de gloire que le peuple orgueilleux appelle depuis si longtemps? Néanmoins, redoublons d'attention et de zèle, surveillons activement Bethzetlia, sondons scrupuleusement le Birat Harba de Bethléem de Juda, et stimulons les hérodiens, les esséniens et les nazaréens; caressons nos chers grands-prêtres; renfermons la foi du peuple dans la routinière récitation des dix-huit prières traditionnelles, faisons-lui comprendre que lia fidélité à répéter trois fois le jour cette suite de paroles est
tout Fesprît voulu de leur Jéliovali et de leur Aarou. Puis, dans les synagogues reprenons le talmud; intimidons les femmes, cette jeune haîma surtout; répétons que les femmes juives ne peuvent espérer ouvrir leur sein à un autre libérateur qu'Hérode, qu'elles ont été maudites, parce que les premières elles se laissèrent surprendre par les Égyptiens au culte du veau d'or; que ce furent leurs bracelets, leurs colliers, leurs pendants d'oreilles qui formèrent l'idole, et qu'en preuve de cela, l'auguste tradition, la sainte histoire parfumée de cannelle et de çinnamome rapporte que les lèvres des filles et des femmes d'Israël furent transmuées en or aussitôt qu'elles eurent trempées dans la coupe qui renfermait les cendres de l'idole mêlées à l'eau des citernes du camp. Allons vers mon père! il faut de grands moyens : je sens partout du trouble, il se fait un travail qui semble me menacer et menacer mon père. Insensé que je suis, qu'ai-je à redouter? n'ai-je pas tout à moi, les rois, les empereurs et le plus dangereux sacerdoce? C'est vrai; mais pourquoi le temple me paraît-il si gênant, si plein de contrariantes images? Allons vers mon père, qu'il me donne sans réserve son plus haut ministère, ses sept capitaines qu'il nomme si justement ses sept héros! »»
Avant de partir, il fut encore à la cour de César, au frais palais d'Hérode; il fut chez les prêtres, chez les lévites, chez les pontifes^ chez les scribes et chez les pharisiens. Tout ahait au mieux.
La jeune halma prit un époux. Le Caïn des enfers sous son habit de serpent éprouva tant de joie qu'il dessola une pierre du portique de Salomon en le frappant de ses écailles, en voulant sans réserve se précipiter dans le sanctuaire pour dire Courage! au grand-prêtre qui ce jour là avait été choisi pour sacrificateur.
Mais quelques mois après ce jour, il fut contraint d'aller quérir la science, l'adresse, la ruse, les conseils de son père.
La terre était comme en travail; Jérusalem était troublée, et le roi tributaire avait comme malgré lui été porté aux pleurs; le ciel se remuait au-dessus de la terre; la nature violait ses règles comme en un jour de fête, de haut enthousiasme, de grand congé; la neige tombait fondante et froide, le sol était humide, l'air était glacé et les vignes d'Engaddi se couvrirent de leur plus beau feuillage; elles fleurissaient même, et de nouvelles clartés paraissaient dans l'espace comme descendant des cieux. Les oracles bavards n'avaient plus de parole, et les voûtes des temples dédiés aux idoles suintaient le silence et la consternation. Muloch avait fui ayant lui-même incendié son idole; les dieux du Nil fuyaient en aboyant; l'Égoïsme chéri tomba en hurlant dans les bras de son père, sa i(ziç^ baveuse frappa sur son sein. — « Nous sommes perdus, mon père! la terre s'abîme, le temple du mensonge qui se nommait la paix est écroulé, nous sommes perdus! nous sommes perdus! "
Satlian se recueillit en poussant trois grands cris qui couchèrent par terre ses plus grands capitaines; puis repoussant son fils, et le mordant au front : — - Tu n'es qu'un enfant, dit-il, tu jettes ici l'effroi, tu apportes l'épouvante; ta sœur la jalousie, ma douce amie la haine, l'altière fureur, la noire cupidité se sont presque évanouies à tes sottes paroles! Écoute, voici tes jeunes frères qui arrivent en foule; s'ils parlent comme toi, je les brise et les dévore! Hé bien! dit le roi du crime à ses officiers qui revenaient vers lui, qu'y a-t-il donc enfin? Le monde se rend-il? est-ce que Jéhovah a lui-même paru dans la hauteur des cieux? "
Chaque démon s'approclia prenant de l'égoïsme le vêtement et la forme, moins l'étendue, moins la lugubre splendeur; ils av^aient entendu la colère du grand-maître : » Non, dirent-ils, il n'y avait que déjeunes albatros qui parcouraient l'espace, quelques cygnes égarés que le froid avait chassés des mers; leurs ailes étaient larges autant qu'elles étaient blanches, ils
^274 — criaient en désordre, et leurs. cris nocturnes ont réveillé quelques malheureux pâtres qui dormaient sur la terre couverte de leurs brebis; les pauvres ignorants avaient fait un beau rêve, la peur les a pris, et ils se sont enfuis; ils ont heurté bientôt contre une vieille roche; vous savez, cette roche où très-souvent la nuit couchent par économie toutes sortes de chameliers. — Là, est un homme vieilli dans l'habitude de feuilleter les livres, de les interpréter, aussi par les travaux, bien qu'il soit héritier deKathan, de David; mais de ce grand sceptre le pauvre artisan n*a pas même la poussière. — Une femme jolie que, je ne sais pourquoi, nous n'avons pu connaître, frèle, gracieuse, mais très-imposante sous le froid, sous la pluie, sous la grande faiblesse; malgré ses larmes même, elle porte une superbe autorité. — Près d'elle, sur quelques restes de litière des chamelles, est un petit enfant dont les mains sont rougies par le froid de la nuit et par l'atmosphère humide; voilà tous les mystères de cette froide nuiti «•
" Allez, dit Sathan, allez vite à Jérusalem; allez vite, bien vite , et tenez- vous surtout à Bethzetha. Pour toi , candide enfant, dit-il à son aîné, ton règne va commencer à prendre de l'importance; il faut, coûte que coûte, f\\ire mourir ce jeune enfant. Èmpare-toi tout entier de notre ami Hérode; ta sœur l'hypocrisie va partir avec toi; ma chère cupidité va revêtir ses plus riches parures, son plus beau diadème, son sceptre à trois crochets, épandre sur son cou sa rouge chevelure, se découvrir le sein, s'emplir les yeux de pleurs; elle ira chaque nuit au chevet du grand roi, au chevet des grands-prêtres. Sa sœur l'hypocrisie la reposera le jour. Emmenez avec vous l'altière jalousie et la prudente haine. Mon fils, ton règne finit, ou, plus puissant, plus terrible que jamais, il commence. Tiens, voici mon grand cordon filé et tressé par la ruse, ma ceinture ouvrao-e de l'avarice, mon bracelet que me forgea le chef de la colère, et mon collier qui éblouit, qui séduit, qui aveugle.
Pars, mon filsî partez puissant cortège; allez, de TÊgoïsme mon premier né servez les goûts, suivez les pas! •♦
Le sang des Innocents coula sans pitié et sans miséricorde. Le sacerdoce avait dit oui, et applaudi même au sauvagisme^ à la fureur, à la peur, à la crainte que lui avait fait partager la royauté. — Jésus était sauvé : il n'avait pas encore assez de sang pour laver toutes les traces impures du fatal égoïsme. Ce dernier l'avait découvert et suivait maintenant le Fils de Marie partout à chaque pas.
Jésus se retira dans un de ces déserts qui entourent comme de sombres prophètes cette cité qui mourait de faim, possédant la divine abondance, l'Éternel Froment'.- — - Satban crut être heureux : « Yoilà, dit-il, mon grand Voyant qui va se retirer pour étudier s'il doit suivre les traces de ses frères; il va essayer ses forces; avant de se décider, comme tous ses devanciers il va se donner à l'oubli de la nourriture, il va jeûner pour commencer à maîtriser sa chair. Restons et voyons quel va être son jeûne! « Les jours de privation étaient nombreux, sans doute, car Sathan pâlit. ■— " Eh quoi! dit-il, mon frère Caïn, après la mort d'Abel, nourri par la honte, ne me résista que sept jours; il repoussa les fruits que je faisais tomber, tandis qu'il dormait étendu sur la terre; il voulait se livrer s'abandonner aux fureurs de la faim; ses entrailles dévorées, sa tête en délire aboyaient ensemble en appelant la mort; je triomphai de lui par le pain de la haine, par le vin de l'orgueil, par les fruits de la cupidité et de la possession! approchons, il est temps; d'ailleurs il est chez moi : les lieux obscurs, ténébreux, arides, sous le nom de poussière ne m'appartiennent-ils pas? Pesons sur son espkit que l'homme si fier ne connaît pas encore, puis attaquons son amb, et caressons son cœur. ■ — Sathan fut trompé; il en bondit de colère. • Mais quel est donc cet homme? serait-ce?. . . Oh! non, l'abnégation pour ëgaler ma force ne peut être qiie divine! et cet homme, ce
prophète, ce juste n'a rien de la splendeur, de la gloire suprême, de l'éclatant pouvoir de la Divinité : il est comme les pécheurs sans sceptre et sans diadème; il n'est pas mon esclave, mais il n'est pas son maître; ah! je perdrai! »
Jésus allant un jour pour entrer au Jourdain tremper son corps divin du droit de pénitence, ployant sa belle tête, ses si chastes épaules sous les ondes solidaires que Jean Baptiste pleurant faisait passer entre ses mains, Sathan dit : » Je sais maintenant quel est celui qu'il faut frapper : Jean est le Messie, ou bien c'est Élie venant dire ma fin à la race pécheresse; l'autre est un prophète, mais moindre que Jean : je l'ai vu, il s'est trempé dans l'onde des pécheurs. •»
Un soir, chez Hérode, le vin d'Engaddi qui conservait son feu dans des jarres de pierres creusées à cet effet, ce vin frnppa au cœur le vieil Héi'ode et lui rendit ce soir là toute la brûlante acreur que les hôtes fauves portent dans leur sang. La fille d'Hérodiade daiisa, exaltée, brûlée par les vins d'Arménie et par les fortes liqueurs sur lesquels l'engeance du mal avait soufflé. Hérode sentit venir sur son vieux front, couler entre deux rides quelques gouttes de sueur qu'il prit pour la rosée d'une nouvelle jeunesse; son œil de tigre, son cœAir de hyène, ses entrailles de renard, ses lèvres de chacal, tout se remua, tout tressaillit. — « Danse, danse encore, dit-il à la courtisane, danse, et tout mon pouvoir, toute ma puissance, tout, tout est à toi! « La langue de Sathan se prit à remuer dans la bouche fardée de la fille d'Hérodiade. — - Donne-moi, dit- elle, la tête de Jean Ba})tiste dans un grand bassin d'or! •• Sathan aussitôt lui prit la taille, étreignant sa ceinture. Elle entre en délire, elle part; l'ivresse augmente. — - Ah! s'écrie Hérode, je cède tout, oui, tout pour ces nouveaux pas! " — - Élie ou le Messie est frappé, se dit l'infernal égoïsme! « Non, c'était celui qui avait préparé le baptême d'eau qui conuner.çait l'ordre suprême du baptême de sang.
JéMu tnarcliait toujoars, et îonjunrs ses bieutaits répandaient leur éclat et ravissaient cette partie du monde qui, tenue impuissante sous le viol et le rapt, n'a d'autre nom que PEUPLE, en face de ces autres noms, rois, prêtées, peinces et GRANDS. Un jour Jésus parla en descendant d'une montagne où son âme si tendre, son cœur si bon avaient longtemps prié. Il nomma ses suivants les prêtres de sa grâce, les sévères gardiens de sa parole, de sa vérité. Il dit du vieux temple, et les ruines et la honte; il nomma vipères les bariolés du temple, les dévots superbes et tous les grands docteurs qui marchaient devant lui en forme de sépulcres. Il remit les péchés; il annonça sa mort, il dit : Je suis la vie! je suis le pain sacré qui produit la lumière! il dit : Je suis la grâce, la paix, le pardon, l'amour!
Sathan se tordit, il se serait enfui sans la peur de son père; au bond qu'il subit, il se trouva toucher la robe d'un disciple: ce contact ne lui fit éprouver ni douleur, ni colère; il regarda encore : oui, c'était bien le manteau d'un des douze suivants de Celui qui passait tous les noms de prophètes. Rentrés en leur logis, les apôtres se mirent à réfléchir sur les graves paroles, sur les conseils sévères, sur le pouvoir sacré, sur la souveraine puissance de Celui qui, chaque jour, les surprenait, les étonnait davantage. Un seul semblait dormir; ses longs cheveux roux tombaient plats de sa tête, sa barbe avait les différentes teintes que donnent la paresse, l'absorption et l'impieuse négligence; son dos était courbé, et le souffle de ses narines disait la gêne qu'éprouvait son cou pour laisser arriver sa large tète sur sa poitrine étroite. = » Que deviendrai-jc enfin dans cet apostolat qui me fiiit si secondaire? Le Maître a tant de pouvoir, et nous sommes réduits à vivre de l'aumône, ou bien le long des champs à prendi-e des épis. Il commande à la mer, il commande à la mort, et jamais son regard ne fixe la fortune. Nos robes sont usées et nos manteaux déteints; s'il
voulait, les trésors viendraient s'incliner de v tint lui et nous donner crédit, gloire même chez le peuple. Jamais, jamais d'argent! sa morale est sévère; nous usons, nous marchons, nous vieillissons; s'il s'en va, que deviendrons-nous? On doit le crucifier, le flageller, le conspuer : qui sait si pour nous il n'en sera pas de même? Si nous nous sauvons, que ferons-nous sans argent???. . . «
— « Quel bonheur, dit Sathan, de trouver un ami qui sache nous comprendre! pauvre victime, j'ai lu dans ton âme, ce ne sera pas en vain que tu m'auras ouvert ton cœur. Je ne te quitterai plus; moi aussi j'ai de grands pouvoirs, je suis de haut lignage; mon père a des apôtres, ils font des prodiges, l'or vient à eux, et leur vie va gaîment s'abreuvant de bon vin dans des coupes bien riches. Ils ont des plaisirs, des fêtes et des jeux, quand ils sont bien jeunes, et même étant vieillards. Hélas î par trop bon cœur tu t'étais laissé prendre; ce que fait ton grand Maître achève de l'apprendre : un jour à mon service ce sera pour toi un fructueux métier. Donne-moi ta main humide et sèche; regarde-moi bien, afin de me reconnaître aux jours solennels, aux moments importants. «
Les onze firent un saut sur leur simple escabelle : Judas venait de respirer, et il leur avait semblé qu'un sourd mugissement était sorti de sa poitrine. îl se leva, fut à ses frères; ses petits yeux étroits roulèrent un peu de sang et lancèrent une demi étincelle; puis sur ses lèvres blêmes il laissa passer les trois quarts d'un sourire. — « Je vais dormir, dit-il, cîir demain il faudra être prêt à suivre le bon Maître. »
Un S(jir le bon Jésus paraissait plus divin qu'en aucun jour de sa vie : le ciel était en lui, on le sentait, on était prêt à se le dire. Il se recueillit; ses yeux, ses yeux si beaux qui attachaient le cœur et qui ravissaient l'âme, se tinrent levés, tandis que les plis de sa robe s'agitaient sur son cœur; ses lèvres s'entrouvrirent comme s'ouvrent les nuages pour donner un
ro) al passage à la lumière, comme la terre s'ouvre aux jours où elle répond par des richesses aux longues j>eines, aux longs travaux du laboureur. Satlian recula; sa tête frappant à terre heurta le pied du disciple infâme; il fut près de lui dire : Oseras-tu aller jusque là? Il se roufa, serré comme l'effroi, comme la lâche crainte.
Judas avait mangé ce pahi qui n'était plus du pain, maiâ qui était devenu chair. Il essaya de ramener du fond de sa poitrine cette nourriture qui refoulait son cœur au rang de ses entrailles. Le calice lui fut donné : une sueur épaisse roula dans la large cavité de ses tempes; il essaya de regarder à terre. Sathan eut honte, il se dissimula!. . .
J^e Fils de Jéhovah ruisselant d'une sueur de sang et d'un déluge de larmes descendait pâle de souffrance et d'épuisement un sentier assez large qui serpentait à travers le haut jardin de Gethsémani. Il était au milieu de cette voie si triste, ombragée de gigantesques oliviers : des torches allumées, des bâtons, des gens munis de cordes et chargés d'armes apparaissent. Sathan s'enlace à un vieil olivier, il enfonce sa tête noire et bleuâtre dans un des creux de l'arbre. — « Osera-t-il , so dit-il à lui-même? est-ce que vraiment il ira jusqu'à la fin? est-ce qu'il sera assez fort? est-ce qu'il ne se réveillera pas? son ministère sacré ne va-t-il point se faire jour? Ce crime serait à peine concevable pour moi; mais lui! mais celui qu'il va trahir, qu'il va livrer!... il s'approche! il le baise! Je suis perdu!... l'infâme! je croyais que ce baiser était une ruse pour sauver sa victime! l'infâme!! Ah! insensé qui voulais faire tes prêtres grands et nobles comme toi , tu les verras, par la funeste semence de celui-là, dépasser des démons tels que moi! ••
La Victime sainte est livrée à ses bourreaux. Sathan se roula pantelant, affaibli jusqu'auprès de son élève. « Attends, dit-il, que je voie bien encore ce qui est plus affreux, plus hi- ,deuK qu'un démonl » Fuis iè regardant, il lui dit toute l'hor-
l*etîr qu'il inspirait; il lui montra la brèche qu'il avait fiiite au milieu de la citadelle du salut. Judas courut éperdu, en délire; il fut aux princes des prêtres, il supplia les pharisiens de reprendre seulement cet argent qui devenait tiède à sa main, comme du sang qui s'échappe vivant des veines d'une créature humaine, et qui brûlait ses yeux et son front comme le souvenir de la parole et de la présence de Dieu. Haletant, éperdu, il a peur de Sathan, il a peur de Dieu, il a peur de lui-même, il a peur de l'air, peur du bruit, peur de la vie, il a peur de la mort! Les paroles sacrées qui furent prononcées sur le pain et le vin lui semblent maintenant rouler dans ses oreilles; il voudrait pouvoir ouvrir sa poitrine, la vider de ce feu qu'il sent être celui du sacrilège. Il se frappe, il se mord enfin il se sent pris de sept rages affreuses qui sont l'hydropl bie de Fâme; il court, il hurle : =ï= " Je suis prêtre! et les dé mous me refusent même de me nommer leur frère! ils crient contre moi, ils me disent d'errer jusqu'à ce que Dieu ou Sathan ait creusé dans l'abîme un plus hideux et plus terrible enfer. Je dois, disent-ils tous, commencer un ordre nouveau parmi les ordres monstrueux dont Sathan est le maître. J'ai même cru entendre l'ange de perdition dire parmi les siens qu'il ne pourrait me toucher et qu'il craindrait de me voir! ^
Yous savez, cher Fils, qu'une pierre arrachée d'une muraille qui n'en compte que douze, la muraille éprouve un ébranlement terrible. Hélas! c'est ce qui arriva. La grande pierre nommée au milieu des autres la pierre de l'assise sortit de sa ligne, tourna sur elle-même et manqua d'éclater —
Sathan revint à lui et se dit : — » Mais la chose est facile, je ne suis pas vahicu. Oh! mon père a dit vrai : mon règne est commencé! Ce prophète premier, l'unique envoyé du tabernacle suprême, Michaël peut-être, car cet homme est lui, ou c'est le Verbe, le Messie vrai, le Fils unique du vrai Dieu! Enfin, qu'il soit Dieu, le Seigneur, Michaël l'archange, en
coinLattarit mon père il affirme mon trône; mais si c'est Dieu, je suis pris, il me laisse séduire par un de ses mystères. " Voyons, j'entends du bruit dans la voie qui conduit aux hauteurs du Cahaire; la croix est dressée, le Crucifié est aux abois. Oli! quel trait lumineux! au haut de la croix je lis prophétiquement ce vaste écriteau que mon ami Pilate a fait écrire lui-même! allons! j'avais raison, les onze ne sont pas forts; un d'eux déjà m'a bien cédé pour un narquois sourire, pour un petit sarcasme. Autour de cette croix il n'y a que ce jeune homme, les autres sont épai's. Si cette femme mourait, dit-il, en regardant furtivement l'admirable Marie que son œil fauve n'eut et n'aura jamais le droit de fixer! Qu'elle est belle ainsi! O enfer! ô colère! ô rage! quels seront donc les toui-ments qui puniront l'infâme, les infâmes qui lui ont tué son Fils? Fuyons, fuyons, dit-il, seulement que je voie encore cet écriteau ma garantie, mon espérance. L'Eglise hébraïque a plus été à moi qu'à Celui qu'elle appelle -le fameux Sabaoth, le grand Jéliovahî Mais voici que les Grecs vont mordre à ra])pas; ils ont trop d'esprit, trop de stoïcisme, trop d'amour des querelles; ils sont trop rhéteurs, troD disputeurs pour imiter jamais l'auguste abnégation de ce sanglant modèle; ils sont trop fiers pour s'unir jamais à tant d'humilité. Et ces farouches Latins, ces mâles efféminés de la Rome payenne, ces pieux lubriques qui ont adoré tous les crimes et toutes les passions! les Grecs sont égoïstes par l'ame et par la tête , ils trahiront encore; lesLatins le sont dans le cœur et dans le sang; à moi, à moi donc ces deux grandes églises! Allons les préparer, ici j'ai fini. Cette Femme qui est restée et les quelques autres qui pleurent avec elle me donneront du mal partout où elles seront; les onze vont s'approcher de ces cœurs dépouillés, de ces âmes abnégatives; mais elles sont mortelles, ils sont mortels; d'ailleiu's, je vais bîittre en avant, prêcher la résistance; ils me feront souffrir, mais l'écriteau de Pilate sera toujours devant moi.
Dans nos dernières années, le même Satiian assistait à une fête de l'église de Rome; la ville battait des mains, l'Italie entière criait : Bonheur! bonheur! Un Évêque bien droit, aux yeux pleins d'ardeur, au front noble et pur venait d'être nommé comme l'antique Abraham, le père des croyants. L'ange du Très-Haut, celui qui, dit-on, porte les sacrifices qui montent des mortels au trône de l'Agneau, cet ange descendit quand le pape nouveau fut prêt à s'endormir pour la première fois, le front encore frangé du poids lourd de la tiare, cet ange portait une feuille de papyrus céleste chargée de mille images qu'il ne connaissait pas; il n'avait rien à dire que de dérouler la feuille devant le cœur, l'âme et l'esprit du jeune prélat que l'on venait d'unir à l'Église, il est vrai par ses rites, ses canons et ses chartes; mais aux dogmes saints, à l'Evangile divin, à la foi, un peu moins qu'à la première nomenclature. Il avait épousé une innocente, une âme candide, un cœur chaste et pur; il avait bien prié au tombeau des Apôtres; il avait bien jeûné; il avait béni et dans la basilique, et sur la grande place, à Saint Jean deLatran, à Sainte Marie Majeure et devant la madone et dans le Vatican; mais il ne savait pas les ruines et les tombeaux, les caveaux de sang, les chambres de torture, les tribunaux parjures, les mortelles archives, les trésors d'anathèmes, les mines de sacrilèges, les pourpres hypocrhcs, les testaments iniques, impurs, fallacieux, les coupes de poison, les baillons de famine, les poignards courts et longs que l'on porte au côté, qu'on cache dans la manche, que l'on tient dans la bouche, qu'en terme d'argot du grand mont romain on nomme dents CEiiTAiNES, les larges couperets, les arrêtes de fer cachées par des ressorts dans de simples escabelles, les longs chapelets, les mignons scapulaires, les ciboires ciselés, les pains d'autel bien blancs, l'encre d'un beau noir et les plumes bien fortes, arsenal puissant des SAiNTS-rÈRES-ROis, des succesieurs de Pierre. Ne souillons pas ce nom, et apprenons
par Sathaii, qui connaît son blason, le vrai nom qui convient. Judas est le premier roi des apostats, le chef, le père des traîtres ; des fleurs donc à saint Pierre, et tout notre mépris au cruel, k l'ingrat, au cupide, au lâche, à Tinfernal Judas!
Plusieurs fois le pontife se leva sur sa couche; il se frotta les yeux; de son front, de ses tempes il essuya la sueur. L'ange lui montrait tous ces signes à travers les clartés spirituelles (jui peuplent les grands songes; quelle nuit! L'ange le quitta avant l'heure chaste de l'aurore : ses yeux n'étaient pas faits pour voir nos fières ténèbres que notre courte vue nomme l'astre brillant du jour.
Le pontife fatigué s'abandonna encore au besoin du repos, k ce sommeil qu'il crut plus généreux, plus consolant et plus réparateur. — De longs éclats de rire, des noms couverts de sang, une pente glissante qu'on eût dit enduite des cervelles fraîches de quelques jeunes têtes enlevées par le glaive dont la lame affilée arrête la prière sitôt qu'elle dit la mort! ces rires, c'était Sathan qui caressait son hôte, qui le traitait en adultère, en possesseur jaloux. — » Quoi, disait-il, au prôtre-roi, tu veux dormir en paix dans mon lit, dans ma pourpre! l'inceste, l'empoisonnement, l'assassinat ne t'effraient donc pas? Tu veux dormir ici, et tu veux être un prêtre! abjure, alors I la GRANDE APOSTASIE ne laisse aucun repos à ses amants, à ses adorateurs. Pour époux elle n'a que moi; j'use de ses charmes, de sa vieille beauté que je replâtre avec soin et que je vermilionne; mais c'est pour perdre avec elle, c'est pour pousser au crime, c'est pour rendre cruel, sacrilège, infâme, hypocrite, barbare, inhumain, sanguinaire, mon frère, enfin démon et Sathan! *
Le pontife pleura; mais des jubilations éclatèrent sous ses fenêtres; il se leva. == « Grand Dieu! s'écria-t-il , quelle nuit et quels rêves! quelle révolution je suis condamné à faireî quelle réfc>i*meî quel ch?ingement! •♦
Les courtiâaîis dorés vinrent les veux baissés, les lèvres critr'ouvertes : ils attendaient, potir se faire entendre, le nouveau diapason, le timbre officiel, le ton du maître, du prince, du roi. Les grandeurs rouges devinrent de cire molle : elles attendirent que les traits suprêmes se dénonçassent, pour les bien reproduire et paraître d'accord. — Sathan vint à passer le long d'un grand rideau de velours ou de brocart frangé d'é})ais3es crépines. « Que je suis enfant, dit-il, celui-ci est faible! quoique bon par sa nature, il est encore jx)ur moi! "
La veille de Noël un pacte de mort, un contrat diè sang brillait sous les regards du pontife de Rome; il n'osait signer. Après un grand soupir, les yeux fixes, la lèvre inférieure pendante, il dit bien bas, mais il le dit : = « Eh bien oui! "
Satban et tous les siens sifflaient leur réussite et leur triomphe; régoïsme se retourna, et arrêtant les siens il leur montra celui qui avait dit : Oui, eh bien oui! et il leur dit : « Avaisje raison? ne vous souvient-il plus de Judas? «
Le sang de Jésus-Christ coulait alors de votre Hostie; le feu du Cœur divin poussait à la prière dans le Thréasthaël. L'enfer disait : * C'est fini, Dieu ne peut plus sauver ni pardonner! " — Et votre Hostie disait par ses trois portes divines :
== « Insensés! méchants démons, prêtres perfides, entendez " la voix du sang du salut, de la grâce, de la miséricorde: "elle crie de son Carmel, du sein de ses Thréasthaëlites : f Jubilé! jubile! jubilé! Amen, Amen. Amen, "
Pierre du Seigî^eur t
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Dn Carme], le 10 janvier. 1S53.
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