M. 3. QÛIS UT DEUS
Mon cher Monsieur^
Voilà bien longtemps que j'ai reçu votre bonne lettre, et je vous assure que j'ai été vivement peiné de ne pouvoir vous répondre plus tôt. Quoique n'ayant cédé qu'à l'indisposition et au devoir, je n'en souffrais pas moins de vous faire attendre une réponse qui ne me demandait que le temps de l'écrire, puisqu'elle est vivante en moi dès le commencement oii Dieu m'a placé au milieu de mes frères pour leur annoncer ses divines volontés et le plan sacré que son amour pour nous s'est proposé dès le moment où il décida notre création.
Pour se faire une juste idée de rcEUVRE de la miséricorde ii faut, sans s'arrêter à l'examen de toutes les Saintes Ecrituros, fixer son attention seulement sur un tout petit passage de l'Ancien Testament, et sur à peu près deux lignes du Saint Évangile. Dans un livre des Prophètes, voici ce qu'on lit : =
• Je vais envoyer mon ange, et il préparera la voie devant
• moi; et aussitôt le Seigneur que vous cherchez et l'Ange de ' l'alliance que vous désirez entrera dans son temple. Voici! ' il vient, et il sera assis comme celui qui affine et purifie ' l'argent. « (Malachie en. 3.)
Au quatrième chapitre le même Prophète dit encore : = ' Voici! Je vais vous envoyer Élie le prophète, avant que
• le jour grand et terrible de l' Éternel tienne. Il conver-
• tira le cœur des pères envers les enfants, et le cœur des en-
• fants envers leurs pères, de peur que je ne vienne et que
' JE NE FRAPPE LA TERRE d' INTERDÎT. ••
Enfin, dans l'Évangile, Jésus répond à l'interrogation de ses apôtres au sujet de la venue d'Élie : = ♦♦ Oui, assurément, " Élie viendra et il rétablira toutes choses. "
De ces deux passages il résulte qu'un Ange devait venir parler aux hommes, préparer la voie devant le Seigneur, que l'humanité, dans une plus ou moins grande partie, devait recevoir Elie et être préparée à cet effet. Depuis l'apôtre S. Jean les disciples qui restèrent fidèles à sa mémoire ne cessèrent de dire qu'ils attendaient le règne glorieux de Jésus-Christ. Mais les siècles se passant sans que rien annonçât la venue positive de ce règne, on se fit un devoir, dans l'Église même, de s'élever contre l'annonce du rèone divin, contre l'attente de l'avènement glorieux du Rédempteur. Néanmoins, malgré toutes les persécutions et tous les anathèmes possibles, cette foi en la manifestation glorieuse du Dieu crucifié, et l'espérance de voir la terre éclairée et relevée de son abaissement par cette divine manifestation se conservèrent en diverses sociétés chrétiennes, et le Ciel lui-même se plut souvent à entretenir, par la réitérence de ses promesses, l'espoir des âmes aimantes qui désiraient cette solennelle glorification pour ce divin Sauveur qui n'avait reçu, dans cette coupable terre, que des outrages, des injures et des cruautés de la part de ceux qu'il était venu racheter.
A mesure que les temps approchaient, la Divinité, par des opérations dignes de lui captiver les cœurs, formait diverses associations dont l'unité et la prière avaient pour but spécial l'appel du règne de Dieu sur la terre.
Enfin, notre époque étant un terme décisif, le Ciel s'expliqua positivement sur la proximité de ce règne si peu compris par l'enseignement des adniinistrateurs de l'Église : il fonda une toute petite société recevant ses divines instructions et lui promit que I'ange tant attendu paraîtrait enfin. Il nomma la manifestation de ce plan divin, dont il instruisait ces cœurs dévoués, l'œuvre de la miséricorde.
Depuis quinze ans, Monsieur, la Bonté divine a opéré avec une puissance inouie, parmi nous, les merveilles les plus admirables! l'Ange promis est venu; il nous a parlé, et ses enseignements répondent de la vérité de sa présence et de sa haute origine; il efface toute la majesté et tout l'éclat de l'archange Gabriel lorsque celui-ci entretenait près du grand fleuve le Tigre, le jeune prophète Daniel. - Il nous a appris ce qu'était le jour grand et terrible de l'Éternel. - 11 nous a montré comment nous devions nous abandonner à Celui qui, bien qu'assis dans les splendeurs de sa gloire, nous affinerait dans la plénitude de son amour, comme l'ouvrier affine l'argent. - Il nous révéla comment nos transgressions étaient sans cesse notre terrible accusation devant le Tout -Puissant. - Il nous révéla notre origine semblable à la sienne. - Il nous reridit les noms que nous avions laissés au pied de notre trône lors de notre révolte dans le royaume divin. - Il nous montra notre participation à l'infidélité d'Eve et à la faible complaisance d'Adam. Nous comprîmes, sous l'éclatante lumière qu'il apportait du sein de Dieu, que notre faute originelle, dans la génération humaine, nous était aussi personnelle que notre insolente rébellion dans les cieux où l'Amour divin nous avait créés. L'histoire de honte et d'opprobre écrite avec le sang versé par nos passions et par notre égoïsme nous montra toutes les tentatives de la grâce pour nous faire rentrer en nous-mêmes et tourner enfin nos regards du côté de l'infinie miséricorde de Dieu.
Hélas! Monsieur, nous savons aujourd'hui, avec cette conviction que rien ne voile ni n'obscurcit, que la terre et l'humanité n'étaient plus dignes que de cet effrayant interdit dont parle le prophète. C'est instruite et éclairée sur la dureté de nos âmes et sur l'égoïsme de nos cœurs, que la Pitié divine nous a imposé, comme prix de sa souveraine lumière, de nous consacrer à être, par tous les moyens qui nous sont possibles, les otages de sa suprême justice, afin de former avec l'amour ré-
dempteur de Jésus-Christ un seul et même amour, une seule et même passion.
Inondés des grâces divines, ce miuistère devait nous être facile. Hélas î Monsieur, le vieil homme nous a pris bien des conquêtes, et si nous avons aujourd'hui des connaissances plus parfaites et plus éclairées de l'infinie bonté de Dieu et de l'infinie faiblesse de l'homme, nous pouvons affirmer que nous avons terriblement expérimenté ces deux infinités. Dieu a tenu bon, et nous ayant annoncé dès le comxmencement que l'œuvre à laquelle il nous appelait était une œutee de ^iiséricoede, il nous l'a prouvé avec une suprême et incontestable munificence.
Certes ce n'est pas à cause de nous, mais c'est à cause de TOUS, Monsieur, et à cause de tous ceux qui sont comme vous des hommes de bonne volonté, appelant de tout leur cœur cet avenir mystérieux vers lequel se portent toutes les aspirations des âmes et des esprits, que l'interdit ne sera pas prononcé sur notre terre ni sur notre humanité. Les paroles du prophète Malachie sont en voie de s'accomplir : l'Œuvre de la Miséricorde a donné la vie à Élie; le Prophète enseigne depuis longtemps, non encore toute la terre, mais des disciples qui n'attendent plus maintenant que l'ordre divin pour se répandre du nord au midi, du couchant à l'aurore. Elie, nourri par la Science de l'Amour, éclairé par les rayons divins de l'unique Sagesse, révèle à l'humanité sa naissance première, sa transformation, ses épreuves, ses acceptations, ses promesses, l'amour infini de l'Éternel, sa miséricorde incarnée en Jésus-Christ, les infidélités et les crimes incessants dont l'égoïsme nous a rendus si facilement et si malheureusement coupables. Enfin il forme une famille de christs, quand les vérités chrétiennes semblent ne se plus traduire qu'en fables hypocrites et en religieux mensonges. Élie tonne la justice, et il crie le désir du Seigneur de faire A TOUS miséricorde. Il annonce la consolation o-énérale, la libération universelle, le bris des fers et des chaînes, la cessation
du sacrilège esclavage, la fin du despotisme, le terme de la domination, la ruine des exploitateurs de leurs frères, la mort de ceux qui aiment à répandre le sang, la punition des fratricides, la consommation de l'iniquité, l'interdit du crime, le châtiment dc^s orgueilleux et des superbes qui se sont fiiit sacrilégement adorer comme des dieux, en tenant leurs frères sous le joug impie de l'ignorance!
Elie est venu! et sa prunelle, chargée du feu tout-puissant de Celui qui l'a envoyé, cingle déjà, de tourmentants éclairs, l'insolent fronton des palais des grands et les sacrilèges mondanités du temple.
Élie est venu, parce que le jour grand et terrible de l'Éternel est proche; parce que l'heure dernière du silence divin va bientôt sonner; parce qu'il faut que la rivalité cesse entre les enfants d'un même Dieu; parce qu'il est temps que nous gémissions d'avoir traité nos pères avec cruauté et avec colère; parce qu'il faut que nous sachions que, tant grand que soit leur crime, le nôtre le surpasse d'autant de grandeur que le ciel en a devant la terre; parce qu'enfin le plan de la miséricorde du Seigneur a été violé, fraudé, tronqué et falsifié; parce que encore la vérité a été asservie; la justice, étouffée; la lumière, obscurcie; la liberté, outragée et immolée!
Oui, Monsieur, Élie est venu! et comme sur l'antique Carmel sa prière et celle de ses frères sauvera la terre du feu dévorant que l'iniquité de ses enfants avait allumé; comme autrefois il dira aux rois impies et aux prêtres payens la part qui leur est réservée dans le juste courroux de Celui qu'ils ont rendu odieux au lieu de le fiiire aimer et adorer. Oh! oui, comme autrefois, ses mains, son âme, son esprit, son cœur, et les cœurs qui vivent de la lumière qu'il dispense, appelleront avec une suprême ardeur, avec une sainte et fraternelle passion, cette chaleur vivifiante qui récliauffera toutes les âmes.
et qui enfin prc^parera la pauvre humanité "à recevoir cet élément créateur qui doit renouveler la face de la terre.
Élie est venu I c'est-à-dire que l*année agréable au Seigneur est bien proche. Il est venu pour rétablir toutes choses, cVst prouver que la Miséricorde Ta emporté sur la Justice, puisque cette divine Justice frappait la terre d'interdit si la Miséricorde ne trouvait pas le moyen miséricordieux de relever un Carmel et d'y replacer Élie.
Yous comprendrez maintenant, je l'espère, mon bien cher Monsieur, ce qu'est cette Œuvre de la Miséricorde dont je me dis, en vous bénissant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, le serviteur et le prophète. Amen.
ÉlieI
Du Carmel, le 2 septembre 1854.
Londres.
lia