B. — PHÉNOMÈNES DE RELATION CONSCIENTS
1^ Actes instinctifs.
a) Impressions conscientes ou sensations, idées particulières. — Chez l'homme, — et probable-
(1) Si l'homme n'a pas conscience de ces actes et en ignore le but, à plus forte raison les autres êtres vivants.
ment aussi chez d'autres êtres, — les impressions, dans certains cas^, sont perçues et deviennent conscientes. Ces impressions senties se nomment sensations (1).
Il y a autant de catégories de sensations que d'appareils sensoriels :
A l'appareil de la vue correspondent les sensations de lumière; — à l'appareil thermique, les sensations de chaud ou de froid ; — à l'appareil tactile, les sensations de contact ou de pression ; — à l'appareil auditif, les sensations de son ; — à l'appareil gustatif, les sensations de saveur ; — à l'appareil olfactif, les sensations d'odeur.
A côté de ces sortes de sensations, qui dérivent d'impressions extérieures, il en est d'autres qui tiennent à des impressions intérieures, produites dans les organes cavitaires et même dans l'intimité des tissus. Telles sont, par exemple, les sensations provoquées par la réplétion du rectum, de la vessie, les sensations musculaires, celles de faim et de soif, etc. (2).
L'homme reçoit, à la fois, un grand nombre d'impressions. Mais ces impressions ne deviennent pas toutes conscientes.
(1) Nous ne pouvons nous rendre compte que de nos propres sensations. Mais, comme un phénomène, — qui, chez nous, détermine une certaine sensation suivie d'une certaine réaction, — provoque, chez les autres hommes et chez les autres êtres, des réactions analogues à la nôtre, nous admettons que, chez eux- également, la réaction à été précédée de la sensation.
(2) Les sensations de douleur sont pathologiques ; elles indiquent une atteinte anormale portée aux prolongements d'une cellule nerveuse qui tait partie de l'appareil thermique ou tactile.
Pour qu'une impression puissedonner lieu à une sensation, il faut que l'homme fasse une sorte d'effort, désigné sous le nom d^attentioii^ — effort dont il se rend compte, et dont la prolongation amène la fatigue, mais qu'il est difficile de définir d'une façon plus précise.
Au bout d'un certain temps, la sensation s'efface, mais, en réalité, elle ne fait que devenir Zatente^ car elle peut être réveillée (mémoire).
On peut donc dire qu'une sensation persiste indéfiniment.
Un effort semblable à l'attention est nécessaire pour évoquer les sensations antérieures devenues latentes (souvenirs).
L'observation montre que les lésions qui détruisent les cellules de l'écorce cérébrale déterminent la suppression des sensations et de la mémoire. Ce fait a conduit à admettre que les neurones corticaux sont les organes où se produisent et où s'emmagasinent les sensations (1).
Le fait est exact ; mais son interprétation a besoin de quelques éclaircissements.
Toutes les cellules nerveuses, quelles qu'elles soient, ont pour fonction essentielle de conduire Vinjlax nermiix. Celles du cerveau sont les organes qui transmettent et fixent les impressions ; mais elles ne sont pas et nepeiœent pas être le sujet de la perception consciente.
Une comparaison va me permettre d'exprimer plus clairement ma pensée. Un appareil sensoriel présente de nombreuses analogies avec un appareil télégraphique ; les
(1) Chez les êtres qui ne possèdent pas de cerveau (insectes), les cellules de certains ganglions nerveux remplissent les fonctions des neurones corticaux de Thomme.
cellules sensorielles figurent les manipulateurs qui donnent la dépêche ; les neurones sensitifs et leurs prolongements iQ^fils de ligne qui transmettent le courant ; les neurones cérébraux représentent les récepteurs centraux qui inscrivent la dépêche.
Mais, de même que l'on ne peut pas dire que les récepteurs lisent la dépêche, on ne peut pas dire, non plus, que les neurones cérébraux joerçott^en^ l'impression, c'est-à-dire en prennent connaissance.
Les lésions de l'écorce du cerveau altèrent la perception consciente et la mémoire, tout comme le détraquement des récepteurs télégraphiques empêche l'inscription et la lecture de la dépêche.
Toute sensation possède des qualités. Ainsi, une sensation de lumière est plus ou moins intense et a une certaine couleur ; de même, une sensation de son se présente avec des caractères d'intensité, de hauteur, de timbre ; les sensations thermiques, celles de contact, d'odeur et de saveur ont aussi des qualités spéciales.
Or, Ténergie qui émane d'un être ou celle qui résuite d'un phénomène, impressionnent généralement plusieurs organes des sens à la fois, et nous procurent une multitude de sensations ayant chacune plusieurs qualités.
L'homme et les animaux supérieurs ont la faculté d'associer (1) ces multiples sensations et qualités de sensations, de les confondre en un ensemble, d'où résulte la notion ou Vidée parti-
(1) Grâce à cette association, l'évocation d'une des sensations rappelle les autres.
36 PHYSIOLOGIE PHILOSOPHIQU'E
ciilière de cet être ou de ce phénomène.
Par exemple, en présence de cette feuille de papier, la vue nous donne la sensation de lumière avec ses qualités de couleur blanche et de certaine intensité ; le toucher nous donne la sensation de contact, avec ses qualités de lisse et de certaine consistance ; le sens thermique nous procure la sensation d'un certain degré de température ; le goût et Todorat, dans ce cas, ne nous fournissent pas de sensations spéciales (le papier est insipide et inodore). Des instruments tels que la loupe, le microscope, le thermomètre, permettent aux sens de pousser plus loin leur investigation. Nous pouvons encore provoquer d'autres sensations. Je froisse ou je déchire la feuille de papier ; le sens de l'ouïe me donne, dans chaque cas, une sensation de son, avec des qualités spéciales d'intensité, de hauteur, de timbre. Je mets, dans de l'eau, un morceau de la feuille de papier ; il gonfle, se ramollit, mais ne se dissout pas. J'approche d'une flamme un autre morceau de la feuille de papier ; il brûle, laissant un résidu noir de charbon et, si je poursuis ces essais suivant une certaine méthode, j'arrive à connaître sa composition chimique.
L'ensemble de toutes ces sensations, avec leurs qualités, nous donne la notion ou l'idée particulière de cette feuille deijapier.
Pareil exemple montre que les idées particulières sont ordinairement très complexes (1).
(1) Paulesco. Phtfslologia. phitosophiquey I, Leçon II. La méthode de la physiologie ou méthode expérimentale, p. 23.
LA FINALITÉ o7
Les idées particulières, qui dérivent des sePxsations produites par les êtres et par les phénomènes de la nature, sont les bases des connaissances de l'homme et des animaux supérieurs.
Quand l'être ou le phénomène intéresse la subsistance de l'individu sujet, ou la perpétuation de son espèce, Tidée particulière acquiert un caractère affectif ou émotif. Suivant que l'être ou le phénomène sont favorables ou défavorables, utiles ou nuisibles au sujet, les idées particulières sont, pour lui, agréables ou désagréables.
Ainsi par exemple un chien, à jeun, qui reste indifférent devant un morceau de bois ou de pierre, trouve incontestablement un certain agrément quand il voit un morceau de viande. — Un homme, qui regarde d'un œil calme un autre homme, fûtil aussi bien fait qu'Apollon, se sent agréablement ému à la vue d'une belle femme. — Un cheval, qui passe tranquillement à côté d'un chien, est saisi de terreur lorsqu'il aperçoit un loup.
L'élément émotif de ces idées particulières se manifeste sous la forme d'attrait, de désir, de besoin ou, au contraire, sous celle derépidsion, de répugnance^ de peur (1).
b) Réactions conscientes instinctives. — Les idées particulières, non émotives, — c'est-à-dire celles
(1) De cet élément affectif dérive Vappréciation des avantages ou des dangers de la situation dans laquelle se trouve l'être, estimation admirable par sa promptitude et par son exactitude et, d'autant plus merveilleuse, qu'elle n'est pas raisonnée.
La connaissance que nous avons du monde comprend une partie estimative qui est indépendante du raisonnement.
qui sont déterminées par des êtres ou par des phénomènes indifférents pour l'individu sujet, — ne provoquent pas de réactions.
Par contre, les idées émotives sont suivies de réactions qui consistent en une tendance ou iiiipulsiorij parfois irrésistible, sous Tinfluence de laquelle l'être accomplit des actes complexes, parfaitement coordonnés en vue d'un but utile et que cependant il ignore.
Comme les idées qui les provoquent, ces réactions sont conscientes et s'accompagnent aussi, le plus souvent, d'un élément émotif qui se traduit par un sentiment plus ou moins vif de plaisir ou de déplaisir^ suivant que l'élément émotif de la sensation est satisfait ou contrarié.
L'ensemble formé par une idée particulière émotive et par la réaction, qui lui fait suite, sera désigné par nous sous le nom à^'acte instinctif om instinct.
Nous distinguons trois catégories d'instinctssui- | vaut qu'ils se rattachent, — d'ailleurs comme les phénomènes de relation, — à la nutrition de l'être vivant, à sa défense ou à sa reproduction.
V Voici un exemple d'instinct en rapport avec la nutrition. L'homme et les animaux supérieurs ressentent le besoin de prendre des aliments et des boissons (faim et soif), et savent choisir ceux qui leur sont nécessaires ; ils subissent Vimpulsion j d'introduire ces aliments dans leur tube digestif;
ils ressentent du plaisir ou de la souffrance suivant que leur besoin est ou non satisfait.
Remarquez, Messieurs, la faculté de choisir ou d^apprécier la qualité des aliments, en vertu de laquelle l'être distingue, — d'une façon irraisonnée^ — dans la multitude des corps qui l'entourent, précisément ceux qui renferment les substances indispensables à sa nutrition.
Que l'on offre à un chien ayant soif divers liquides transparents : alcool, éther, glycérine, eau, etc., l'animal ne boira que de l'eau, qui est, parmi ces substances, la seule dont son organisme ait besoin.
Cette admirable appréciation s'exerce, non seulement en ce qui concerne la qualité, mais aussi en ce qui concerne la quantité des aliments. Ainsi, le chien en question boira autant d'eau qu'il est nécessaire à son organisme, — et pas plus, ni moins.
2° L'instinct de défense se manifeste par la répulsion, la crainte^ la terreur même, avec estimaiio7i non raisonnée du danger^ impulsion irrésistible de fuir et angoisse s'il y a empêchement.
La peur da lièvre et celle de l'homme sont des exemples sur lesquels il serait superflu d'insister (1).
(1) Dans cette môme catégorie entre encore, selon nous, certains actes (considérés généralement comme des rétlexes), tels que la fermeture consciente des paupières, à l'approche d'un objet qui menace de blesser l'œil, le retrait conscient d'un membre que l'on vient de toucher avec un corps brûlant, etc.
3"" Les instincts en rapport avec la production se manifestent par un attrait entre des êtres de même espèce, mais de sexe différent ; par le choix non raisonné de l'individu qui rappelle le plus le type idéal de l'espèce (beauté), dans le but, ignoré, de conserver et de perpétuer le type spécifique (sélection sexuelle) (1) ; par le désir et le besoin impérieux de s'unir avec cet être choisi (amour sexuel) ; enfin par Vimpidsion irrésistible qui aboutit à l'accomplissement des actes reproducteurs, lesquels s'accompagnent d'une vive sensation de plaisir (volupté).
A l'instinct de reproduction se rattache encore r amour maternel^ dont voici un exemple :
L'oiseau éprouve, à un moment donné, \ebesoin de construire un nid, et sait discerner^ — bien que d'une façon irraisonnée, — les matériaux qui sont les plus propres à cet ouvrage. Obéissant à une impidsion pressante, il agence ces matériaux avec un art consommé, — pourtant sans apprentissage, — et, quoique ne se doutant certainement pas que ce nid va servir à loger les œufs qu'il n'a pas encore pondus et, plus tard, les petits êtres qui en sortiront, il le bâtit parfaitement approprié à ces usages.
Puis, après la ponte, l'oiseau subit une nouvelle impidsion^ celle de couver ses œufs jusqu'à l'éclosion des petits. Ensuite, Vimpidsion se transforme et pousse l'oiseau à chercher et à apporter
(1) Paulesco. — Physiologie philosophique y I, Leçon III, La « Génération spontanée » et le « Darwinisne » devant la méthode expérimentale, p. 57.
LA FINALITÉ 4l
aux nouveau-nés la nourriture dont ils ont besoin, jusqu'au moment où ils pourront aller se la chercher eux-mêmes. Et comme ces petits êtres frêles et débiles sont incapables de se défendre eux-mêmes contre de nombreux ennemis, uneimpulsion impérieuse de les protéger, même au prix de sa vie, se développe alors chez l'oiseau mère.
Remarquez, Messieurs, que tous ces actes, — bien que conscients, — ont une finalité que l'oiseau ignore.
Je ne ferai que mentionner Vinstlnct familial et Vinstlnct social qui ont des parentés avec le précédent et qui s'observent chez un grand nombre d'animaux.
Messieurs, je regrette beaucoup d'être obligé de passer rapidement, faute de temps, sur des choses si belles qu'elles touchent au sublime. En effet, les instincts sont de véritables merveilles devant lesquelles l'homme, pour peu qu'il veuille réfléchir, se sent profondément ému. N'est-ce pas une merveille le fait que les actes instinctifs se réalisent avec une adresse et une précision à peine imaginables, sans apprentissage préalable (1) ? N'est-ce pas une autre merveille le
(1) Ainsi par exemple, un oiseau — né et élevé dans une cage — si on le met ensuite en liberté, saura construire un nid identique à ceux des oiseaux de son espèce, sans cependant en avoir j amais vu faire.
Une jeune mère, voyant son nouveau-né, mis pour la première fois au sein, téter d'une façon parfaite, me disait émerveillée : « Qui lui a appris cela ? »
Le mécanisme de la production des actes instinctifs est donc antérieur à l'expérience et indépendant d'elle. Il semble être inné, et, comme celui des réflexes, être lié, du moins jusqu'à un certain point, à des dispositions organiques préétablies.
fait que le but utile, auquel les actes instinctifs sont parfaitement adaptés, n'a pas été conçu par l'être qui les exécute, car cet être V ignore absolument ?
En résumé, les instincts sont, — de même que les réflexes, — des actes qui s'accomplissent en vue de la conservation de l'individu ou de la perpétuation de l'espèce, actes remarquables par leur uniformité chez le même individu et dans la même espèce.
Contrairement aux réflexes, les instincts sont conscients ; l'être a conscience de leur accomplissement, mais n'en sait pas le but ; tandis qu'il ignore, à la fois, et l'existence et le but des actes réflexes (1).
Les instincts existent chez tous les êtres supérieurs et jouent un rôle, d'une importance telle, que tous les actes de ces êtres ^ les réflexes exceptés, sont de nature instinctive. Ainsi, par exemple, le chien aboie, mange^ boit, se couche, s'accouple... parce qu'il en éprouve le besoin, c'est-àdire instinctivement.
On peut en dire presque autant de l'homme
(1) A côté des réflexes inconscients et des instincts, il existe des actes qui semblent tenir, à la fois, du réflexe et de l'instinct. Des impressions inconscientes peuvent déterminer des réactions conscientes, comme par exemple, les mouvements respiratoires. Inversement, des sensations (la vue ou l'odeur d'un morceau de viande) peuvent provoquer des réactions inconscientes (afflux du suc gastrique dans l'estomac) (Pawlovv).
En réalité, il s'agit là d'actes réflexes, de l'impression ou de la réaction desquels il est résulté de 1 influx nerveux qui s'est propagé jusqu'au cerveau et a réveillé la conscience. D'ailleurs, ils différent des instincts par l'absence du caractère émotif.
dont les actes, -- ceux qui ne sont ni réflexes, ni volontaires, -— rentrent tous dans la catégorie des instincts.
2° Actes volontaires.
a) Idées abstraites et générales. — Jugements. — Raisonnements.— Qh^z Tani mal, l'idée est toujours particulière ; c'est dire qu'il connaît tel être ou tel phénomène.
L'homme, comme l'animal, a lui aussi des idées particulières; mais, il possède la faculté affaire abstraction d'une ou de plusieurs sensations ou qualités des sensations qui constituent l'idée particulière et de ne retenir que certaines d'entre elles, différentes d'ailleurs suivant le point d'où il les envisage.
Ainsi, par exemple, devant celtefeuille de papier, un chimiste fera abstraction des diverses sensations (visuelle, tactile, termique, auditive) et de leurs qualités, et ne retiendra que sa composition chimique ] pour lui, cette feuille de papier n'est qu'un composé de carbone, d'oxygène et d'hydrogène, combinés dans certaines proportions.
De l'idée particulière de cette feuille de papier, dérive de la sorte, la notion àe papier (\Mi est une idée abstraite.
Une fois en possession d'une idée abstraite, l'homme la généralise (1). Ainsi, dans notre exem-
(1) La généralisation peut être une cause d'erreur ; elle doit être toujours contrôlée par l'observation et par l'expérience.
pie, le chimiste attribuera à toute feuille de papier la composition chimique de celle qu'il a analysée.
Toute idée abstraite est, en même tenps, générale (1) .
Mais, il y a plus, l'homme associe entre elles les idées abstraites et générales et bâtit des jugements et des raisonnements^ à l'aide desquels, — en s'app\iyant sur le principe de causalité (2), — partant du connu il découvre l'inconnu, partant des êtres et des phénomènes il s'élève aux causes et aux lois (3) d'où il déduit des conséquences.
Or, abstraire et généraliser les idées et les associer en raisonnements, pour remonter, des êtres et des faits, aux causes et aux lois, c'est faire de la science.
Seul, de tous les animaux supérieurs, l'homme fait de la science. C'est là son trait distinctif ; de sorte que, on pourrait, à notre avis, le définir en disant : « L'homme est un animal scientifique. »
b) Réactions volontaires. — Les idées abstraites et générales, disposées en jugements et en rai-
(1) L'homme représente les idées abstraites et générales par des signes conventionnels qui sont des mots parlés ou écrits. Seul, l'homme possède un langage, qui suppose le pouvoir d'abstraire et de généraliser les idées.
(2) « Rien ne se fait sans cause proportionnée » ; ce principe, — la base de la science humaine, — est sous-entendu dans tous les raisonnements scientifiques.
(3) Paulesco. Physiologie philosophique, I, Leçon II, La méthode de la physiologie ou méthode expérimentale.
sonnements, provoquent des réactions^ — tout comme en provoquent les impressions, les sensations et les idées particulières.
Nous nommons acte volontaire l'ensemble formé par un raisonnement et par la réaction qui lui fait suite.
Les actes volontaires, — qui sont l'apanage de l'homme, — s'accomplissent toujours, — de même que les instincts, — en vue dhtn but utile ; mais, contrairement aux instincts, ils ont une finalité consciente : l'homme qui les exécute connaît leur but, que parfois il a conçu lui-même, tandis qu'il ignore celui des instincts.
Ainsi, par exemple, l'homme fait acte de volonté quand^ sachant que le sucre, en tant qu'hj^drate de carbone, est nécessaire à la nutrition de ses cellules, il l'introduit dans son régime alimentaire ; par contre, c'est instinctivement que l'enfant recherche les morceaux de sucre dont la saveur douce lui est agréable ; il ne sait pas que son organisme en a besoin ; il ignore le but physiologique de l'acte instinctif qu'il exécute par plaisir ou par besoin.
De même, le mariage de l'homme, qui après raisonnement désire fonder une famille, est un acte volontaire ; tandis que l'accouplement sexuel des animaux, commandé par un besoin, est un acte instinctif h finalité inconsciente.
Dans ces exemples, on voit l'homme rechercher sciemment l'accomplissement de la finalité physiologique (la conservation de l'individu et la
perpétuation de l'espèce) et transformer des actes instinctifs en actes volontaires (1).
L'homme peut encore , en vertu d'un raisonnement, résister dans une certaine mesure aux impulsions instinctives. Mais, ce pourvoir m/ii6îteur est limité ; il n'a d'action qu'autant que l'individu ne court aucun risque sérieux et il s'évanouit dès que l'existence de celui-ci se trouve menacée. On ne peut pas lutter longtemps contre l'impulsion de manger et surtout de boire et, devant le péril de se noyer ou de se brûler vif, il n'y a pas de volonté qui tienne (2).
Mais, si la volonté inhibitrice a tellement peu d'influence sur les instincts en rapport avec la conservation de l'individu, son action est plus efficace sur les instincts relatifs à la perpétuation de l'espèce; il existe, en effet, aujourd'hui, des milliers d'hommes et de femmes qui, par suite de raisons d'ordre religieux, ont fait des vœux de
(1) Si parfois les actes volontaires sont en désaccord avec le but physiologique de l'homme, c'est par suite de l'i^rnorance de cette fin supérieure, ou bien par suite d'une passion ou d'un raisonnement défectueux. Ainsi, il est des hommes, — malheureusement trop nombreux, — qui s'efforcent d'empêcher la réalisation de la véritable fin des actes de la génération, — le plaisir instinctif étant pour eux, comme pour les bêtes, l'unique mobile de ces actes.
De tous les actes de réaction, seuls les actes volontaires peuvent être en désaccord avec la fin physiologique de l'être qui les exécute ; ce qui prouve que seuls ils sont libres,
(2) La volonté n'a pas d'action sur les réflexes inconscients et n'a qu'une faible influence sur les réflexes conscients. Elle ne peut pas modifier, par exemple, les mouvements et les sécrétions de l'estomac ; elle ne peut pas empêcher le rapprochement spasmodique des paupières, quand un corps étranger vient de toucher la cornée ; elle ne peut arrêter, que pour peu de temps, les mouvements respiratoires.
chasteté et qui les gardent scrupuleusement.
Ce pouvoir inhibiteur des raisonnements a, lui aussi, sa cause finale; il a pour but de régler, de modérer certaines impulsions instinctives qui, sous des influences diverses, prennent une intensité excessive et dévient ou dépassent leur but naturel.
Si, dans ces conditions, la puissance iuhibitrice de la volonté est affaiblie, les impulsions l'emportent , prennent le dessus et constituent ce que Ton appelle les passions (l'ivrognerie, la gourmandise, le libertinage, etc.).
En plus des actes volontaires, qui complètent ou qui inhibent les instincts, il en est d'autres, indépendants des instincts et dans lesquels, à la suite d'un raisonnement, l'homme poursuit un but qu'il a conçu lui-même. On peut d'ailleurs dire que toutes les œuvres scientifiques, artistiques, industrielles, ne sont que des effets d'actes volontaires.
Les actes volontaires sont conscients ; mais, longtemps répétés, ils peuvent devenir inconscients (1). C'est ce qui se passe, par exemple, avec les mouvements de l'écriture.
(1) Certains auteurs en ont conclu que les instincts ne sont que des actes volontaires qui, par suite de la répétition et de Thabitude, deviennent inconscients et sont transmis, ainsi, par l'hérédité.
Mais, d'abord, contrairement à ce que semblent croire ces auteurs , les actes instinctifs sont conscients et, seul, leur but est inconscient. Il y a donc là une confusion entre la conscience de l'acte et celle de son but.
Ensuite, il faudrait admettre, — ce qui est inadmissible, — qu'à un certain moment, les êtres ont eu pleine conscience de leurs be-
En résumé, les actes volontaires sont en quelque sorte des compléments des actes instinctifs.
La finalité des instincts (subsistance de Tindividu, perpétuation de Tespèce), — que partagent les actes volontaires, — a, pour ainsi dire, été imposée à l'homme et on n'a laissé, à sa volonté, que le pouvoir de modérer certaines impulsions instinctives déviées de leur but et l'initiative de quelques actes, d'où ont résulté les œuvres de science, d'art, d'industrie, — actes, sans doute, utiles au bien-être de l'individu, mais d'une importance physiologique tout à fait secondaire.
D'ailleurs, avec son ignorance dont il a de la peine à se rendre compte, et sa manière trop
soins physiologiques, si multiples et si compliqués, et que leurs actes, — empreints alors d'une sagesse merveilleuse, — ont rétrocédé et sont devenus automatiques.
Voici un exemple remarquable qui démontre, jusqu'à l'évidence, l'inadmissibilité d'une semblable opinion, exemple que j'emprunte à un admirable observateur, le Daturaliste français, J.-H. Fabre (Souvenir s entoniologiqaes. Paris, Delagrave, 2' série).
La larve d'un hyménoptére, l'ammophile, doit être nourrie avec les tissus vivants d'une grosse chenille. De là, l'absolue nécesâité, pour l'insecte, de conserver la chenille vivante et, en même temps, de la rendre immobile, pour que, par ses mouvements, elle ne puisse pas nuire à la larve. L'ammophile doit donc pouvoir paralyser sa proie sans la tuer ; pour cela, il lui faut, ni plus ni moins, détruire tous les centres nerveux multiples qui président aux mouvements de la chenille. Et, effectivement, on le voit plonger son aiguillon dans le corps de la chenille, sur la ligne médiane de la face ventrale, en neuf points dljjerents et, à chaque fois, il détruit un de ces centres nerveux.
Cette opération est, comme on le voit, conduite avec une adresse et une précision merveilleuses.
Or, d'après l'opinion des auteurs dont il est question, il faudrait admettre qu'au début, l'ammophile a connu, non seulement l'anatomie et la tO|jographie des centres nerveux de la chenille, mais encore le rôle physiologique de ces glanglions, comme aussi les eiiets de leur destruction. Il faudrait encore admettre que l'insecte a eu, alors, connaissance des besoins futurs de sa larve, qu'il n'a même pas l'occasion de voir, car il meurt toujours avant qu'elle ne soit sortie de terre.
Mais, pareilles suppositions sont évidemment absurdes.
souvent défectueuse de raisonner, l'homme n'aurait pas pu intervenir dans des actes d'une délicatesse et d'une finalité si merveilleuses sans y apporter les troubles les plus graves.
Les divers actes (composés d'impressions et de réactions), qui constituent les phénomènes vitaux de relation^ sont des mutations d'énergie et de matière, identiques, quant au fond, à celles qui constituent les phénomènes de la nature brute. Mais ils en diffèrent par le fait que tous, sans exception, présentent un caractère évident de finalité et s'enchaînent dans un ordre donné en vue d'un but commun : la conservation de l'individu (^t la perpétiiaiion de l'ospèco.
Li^ finalité constitue donc le caractère essentiel et distintif des phénomènes vitaux de relation.
De plus, ces phénomènes revêtent parfois la qualité d'être conscients, caractère absolument irréductible aux propriétés de la matière et de l'énergie, qui en sont totalement dépourvues (1).
L'observation scientifique montre que les êtres vivants présentent, comme caractères essentiels, les suivants :
(1) La conscience est la perception do l'énergie.
Or, 1 énergie, qui n'a qu'un seul attribut, Vinïensité, ne peut pas se percevoir elle-même. (Ce serait un non-sens de dire, par exemple, (lue la chaleur, la lumière ou l électricité se perçoivent elles-mêmes.)
La matière, — élément inerte qui est le substratum de l'éneriïie, — ne possède d'autres attributs que ceux d'étendue et de jnasse. "
Le caractère de conscience, ainsi que celui àQ finalité, sortent par conséquent, du domaine de la nature brute.
1^ un corps protoplasmique, formé d'une ou plusieurs cellules, ayant une organisation spéciale et une évolution, aboutissant à la reproduction;
2^ des phénomènes vitaux de nutrition et de relation.
Or, de ce que je viens de vous dire, il résulte d'une façon évidente, que l'organisation et l'évolution, aussi bien que les phénomènes vitaux, ne se distinguent des actes et des phénomènes de la nature brute et de ceux de la nature morte, que par le fait qn^ils s'accomplissent en vue d'un but commun : la subsistance de l'individu et la perpétuation de l'espèce.
La finalité immanente morphologique et physiologique est donc le trait distinctif des êtres vivants.