CHAPITRE TROISIÈME
Critique des Théories
L'étrangeté de cette maladie a attiré sur elle l'attention de tous les pathologistes, et cela aussitôt qu'elle fut décrite. Les interprétations furent nombreuses et chacun pour ainsi dire eut la sienne. Avant d'essayer d'établir une théorie nouvelle je vais examiner les diverses conceptions que l'on a présentées afin de voir s’il est permis de faire table rase.
A côté de l’exophtalmie et du délire du cœur les altérations du corps thyroïde paraissaient si peu importantes que l’on comprend fort bien que certaines théories ne leur aient attribué aucune influence causale. Mais les résultats des interventions, et l'importance physiologique qu'a acquise la glande, ont rappelé l'attention sur elle.
Je classerai les auteurs en deux grandes catégories : les uns ont cherché l'explication de la maladie en dehors du corps
thyroïde, les autres l'ont cherché dans cet organe lui-même.
A. — Théories extra-thyroïdiennes
I. THÉORIES CARDIO-VASCULAIRES. — Les palpitations, la faiblesse excitable des malades firent admettre au début comme primum moyens une affection cardiaque, ou encore l’anémie.
Graves, Stokes, Luton, parlent de maladie du cœur.
Basedow, Begbie, Beau, Bouillaud, penchaient pour l’anémie.
Ces opinions n'ont plus guère aujourd'hui qu'un intérêt historique. Sauf la tachycardie et un léger degré d’hypertrophie, il n’y a rien de constant dans l’état du cœur chez les basedowiens. Les autopsies l'ont montré normal ou atteint de lésions diverses. De sorte que la seule conclusion à tirer est celle-ci : les maladies du cœur ne mettent pas à l'abri du goître exophtalmique. On peut ajouter : et celui-ci les aggrave par le surmenage qu'il impose à l'organe malade.
C'est entre celte théorie cardiaque et la téorie nerveuse que doit se placer logiquement la conception un peu vague de Trousseau, pour qui la maladie de Basedow était une névrose du cœur. À supposer qu'une névrose explique quelque chose, la névrose du cœur pourrait expliquer la tachycardie, mais
difficilement le reste du tableau clinique.
IT. THÉoriES NERVEUSES. — Toutes les théories, y compris la théorie thyroïdienne, font intervenir le système nerveux. Je n'ai en vue ici, bien entendu, que celles qui mettent dans le système nerveux le point de départ de la maladie.
Les expériences de C. Bernard sur le sympathique cervical devaient naturellement faire penser à une altération organique ou fonctionnelle de ce nerf. Mais comme on voulait, par cette seule cause, expliquer toute la symptomatologie, les difticultés ne tardaient pas à se présenter.
C. Bernard obtenait par l'excitation du sympathique cervical l’'exophtalmie, la dilatation pupillaire et la tachycardie ; mais il obtenait de la vaso-constriction, ce qui contrastait avec la dilatation des vaisseaux de la base du cou dans la maladie de Basedow. |
En admettant une paralysie du sympathique, on obtenait bien, pensait-on, la dilatation des vaisseaux thyroïdiens (d’où goître) et orbitaires (d'où exophtalmie), mais la tachycardie
faisait défaut,
Le sympathique cervical, quoique contenant une majorité de vaso-constricteurs, contient aussi des vaso-dilatateurs. On pouvait à la rigueur supposer une excitation portant Sur les fibres oculaires, accélératrices cardiaques et vaso-dilatatrices, à l’exclusion des vaso-constricteurs. Mais c'était déjà là, il faut l'avouer, de la physiologie faite sur mesure.
On pouvait supposer encore qu'il y eût à la fois excitation des fibres cardio-oculaires et paralysie des vaso-constricteurs.
Si l’on renonçait au grand sympathique pour expliquer la tachycardie, on avait encore la ressource d'invoquer une paralysie du vague pour le cœur, une paralysie du sympathique pour les vaisseaux. Il fallait déjà faire intervenir deux nerfs; comme de plus la paralysie du vague entraîne des troubles de la déglutition et des troubles beaucoup plus graves du côté des poumons, il fallait de toute nécessité remonter au bulbe où centres cardiaque, respiratoire et œsophagien peuvent être isolément atteints.
C'est ce qui fut fait. Mon maitre, M. le professeur Panas (1), fut un des premiers, avec Vulpian, à parler de localisation bulbaire. Ce sont ces théories centrales, admettant ou non des lésions, qui étaient à peu près les seules admises jusqu'à l'avènement de la théorie de l’hypersécrétion.
Pour M. le professeur Panas la dilatation des vaisseaux du cou est due à la paralysie du centre intra-crânien du sympathique, l'exophtalmie à celle du centre de la cinquième paire, la tachycardie à celle du noyau cardiaque du vague. C'est une névrose bulbo-prosubstantielle.
Gauthier {de Charolles) fait de la maladie une névrose générale vaso-motrice ayant son point de départ dans la région bulbo-protubérantielle. IL prétend que seule une excitation (moyenne, suflisante, mesurée » du vague donne le
ralentissement du cœur ; une excitation légère et une excita-
(1) Panas. — Traité des maladies des yeux, t. IT, 1894, p. 412.