II. — DES MODES DE CONTAGION DE LA BLENNORRHAGIE
1° Opinion des auteurs
Tout gonocoque n'a pas nécessairement une origine vénérienne.
Les blennorrhagies des nouveau-nés sont contractées au passage, dans la filière génitale ; l’usage de linges, d’éponges, de sièges de cabinet, de draps malpropres, peuvent donner le mal ; un lit, un bain, partagés avec un sujet atteint de blennorrhagie, suffisent parfois à contaminer; deux individus urinant ensemble contre un mur, si l’un d'eux est blennorrhagien, son urine éclaboussée sur le mur peut aller dans l'œil de son voisin en quantité minime, mais suffisante pour lui donner une blennorrhagie oculaire ; enfin une femme accroupie pour uriner sur un vase de nuit contenant une urine blennorrhagique, peut en recevoir des éclaboussures et contracter ainsi une blennorrhagie uréthrale ou génitale.
HüNTER rapporte le fait suivant : « Un homme, n’ayant pas vu de femme depuis plusieurs semaines, entre dans un cabinet d’aisances. En se relevant de dessus le siège, il sentit au gland untiraillement douloureux, et il aperçut un petit morceau de plâtre qui y adhérait. Au bout de cinq à six jours, il fut pris dés symptômes d’une gonorrhée qui se montra assez intense. »
Pour AUBERT (1), « quel que soit, du reste, le résultat des recherches, la question de la spécificité reste intacte, et doit être résolue dans un sens affirmatif, toutes les fois que l'on trouvera nettement l'organisme caractéristique dans les sécrétions. Le point de savoir d'où vient cet organisme est
(1) Aubert, loco citato, n° 91.
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une autre question. »…. « Je suis tout disposé, dit-il plus loin, à faire, pour la petite fille surtout, une large part à la contagion accidentelle par le contact dans le lit, le séjour dans le bain, l'emploi de l'éponge ou du linge d’un blennorrhagien, peut-être la projection hors du vase, lors de la miction, de quelques gouttes d'urine infectée (il n’en faut pas plus pour donner une ophtalmie). »
Dans ce même mémoire, l’auteur prouve que si chez les nouveau-nés les blennorrhagies oculaires sont plus fréquentes que les blennorrhagies génitales, cela est dû d’abord à ce que les garçons sont pour l'œil aussi exposés que les filles, ensuite à la grande majorité des présentations de la tête (97 pour 100), où l'œil est longtemps exposé à la contamination, enfin à ce que l’ophtalmie s'impose, la vaginite pas: sant parfois inaperçue. Ainsi sur 200 blennorrhagiennes accouchant (100 garçons, 100 filles), il y aura des chances pour voir apparaître 194 ophtalmies (97 garçons, 97 filles) contre 3 vaginites.
Morax (1) a cité le cas d’une fillette atteinte de vulvo-vaginite spécifique qui, touchant avec son doigt l’œil d'une de ses petites compagnes, lui communiqua une ophtalmie de même nature. Nous devons aussi rappeler l’observation qu'on : trouve dans les ANNALES DE CAZENAVE (2) d’une blennorrhagiennie qui, prenant un bain avec ses deux filles de huit et quatre ans, leur communiqua son mal.
Quant aux gonocoques acquis par acte vénérien, leur origine peut aussi être variée: HORAND (3) pense que chez la femme la blennorrhagie est due à la sodomie (prostituées) ou au viol (petites filles) plus qu'à la propagation. Il a aussi
(1) Morax, Progrès médical, 1892, p. 303, n° 333. (2) Annales de Cazenave, 1846, n°6.
(3) Horand, /0co citato, n° 180.
publié un cas de blennorrhagie contractée par un coït ab ore avec: une femme dont la bouche ne présentait rien de particulier ; il estime que le gonocoque avait été déposé dans la bouche par un coït antérieur du même genre.
Les auteurs ne sont pas absolument d'accord pour savoir quel mode d'infection (directe ou indirecte) a le plus d'importance. KraïTEr (1) conclut que l'infection par le coït est la règle et que les autres modes d'infection sont l’exception. Nasser (2) et la plupart des auteurs sont du même avis.
CAHEN-Bracx (3), au contraire, donne une statistique que nous avons reproduite plus haut, d’après laquelle sur 20 cas dé blennorrhagie avec. gonocoque, il n’a trouvé que trois fois l'infection directe (viol), les 17 autres cas était dus à l'infection indirecte. Ebwarb Mar (4) pense comme lui que chez les petites filles la vulvo-vaginite est rarement due au crime, mais généralement au contraire, au transport accidentel de pus aux parties génitales.
2° Étude des modes d'infection
Nous devons maintenant examiner quel crédit il convient d'accorder à ces divers modes d'infection.
Pour les linges, — draps, chemises ou autres, — on peut trouver des cas très différents. Il est certain que, tant que le pus reste humide, le gonocoque peut continuer à y vivre; surtout en été. Mais quand le pus est desséché, peut-il être encore contaminant ?
Eh bien! cette question n’est pas tranchée. Les cliniciens et les légistes admettent la contamination par le pus dessé-
(1) Kratter, loco citato, n° 249, (2) Neiïsser, loco citato, n° 281.
(3) Cahen-Brach, loco citato, n° 824.
(4) Martin, loco citato, n° 828.
ché ; des exemples existent, mais il n’en est peut-être pas un seul absolument probant. Elle est pourtant admise, nous le répétons, par ceux qui ont traité la question : AUBERT (1), KRATTER (2), NElSSER (3), CAHEN-BRacH (4) MaRTIN (5).
Au point de vue bactériologique, la question est discutée : les uns prétendent avoir trouvé le gonocoque sur des linges desséchés, ainsi LoBer (6), HoRaND (7), KRATTER (8); mais, en général, cette façon de voir est repoussée par ceux qui se sont placés plus spécialement au point de vue médico-légal, comme AUBERT (9), LEGRAIN (10), COUTAGNE (11), etc. Je sais bien que l'on peut examiner le pus longtemps conservé sur une lame de verre, mais cet examen ultérieur n'est possible qu’à condition qu’on aura pris la précaution de l’étendre en couche mince, sinon les leucocytes sont détruits et il devient impossible de diagnostiquer le gonocoque; j'ai pu constater qu'il en de même sur le linge, en sorte que je repousse absolument.les affirmations de KRATTER : j'ai fait déposer par des malades du pus blennorrhagique sur des linges et j'ai pratiqué l'examen un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, dix et quinze jours après; or, dès le cinquième ou sixième jour, j'ai trouvé constamment les leucocytes altérés au point de rendre tout diagnostic impossible. Quant à savoir si l'on peut cultiver le gonocoque pris sur du pus desséché, nous
(1) Aubert, Loco citato, n° 91.
(2) Krafter, loco citato, n° 249.
(3) Neisser, loco citato, n° 231.
(4; Cahen-Brach, loco citato, n° 324.
(5) Martin, loco cilato, n° 328.
(6) Lober, loco citato, n° 147.
(7) Horand, loco citato, n° 180.
(8) Kratter, loco citato, n° 249.
(9) Aubert, Lyon médical, 1888, t. LVII, p. 264, n° 184. (10) Legrain, loco cituto, n° 1838.
(11) Coutagne, Loco citato, n° 208.
—:142 — manquons de documents pour juger la question, car je récuse les cultures de LoBER qui étaient impures, de l’aveu même
de leur auteur:
En clinique, on admet aussi la transmission de la blennorrhagie par les éponges de toilette : je ne connais aucun fait avec examen bactériologique. Pour la transmission par les bains, mème absence de contrôle micrographique.
Au point de vue du pouvoir infectant de l'urine, nous avons une expérience d'OPPENHEIMER (1) : il trempait un fil dans une culture de gonocoque, puis le mettait dans Purine; il piquait ensuite un tube de culture avec ce fil et obtenait des ‘colonies gonococciennes ; il n’obtenait rien si le fil était trempé dans l'urine d’un malade ayant pris du copahu; donc l’urine normale ne tue pas le gonocoque et on comprend que le: premier jet, balayant violemment l’urèthre, entraîne le mucopus et disperse des germes vivants. .
Du reste, la clinique ne manque pas ici de faits probants, de blennorrhagies soit oculaires, soit génito-urinaires, occasionnées par des éclaboussures d'urine.
Donc, quand on a trouvé le gonocoque dans une affaire médico-légale, on ne peut pas toujours affirmer qu’il yait eu coït et surtout viol. |
Pour les hommes adultes, lorsqu'on démontre la présence de gonocoques dans l'urèthre, il y a la plus grande chance pour qu’ils proviennent d’un coït infectant. Néanmoins, il y a lieu de faire des réserves, si minimes qu’elles soient, et je ne saurais en aucune façon m’associer à l'opinion de LÉvi (2), qui voit un coupable dans tout accusé dont l’urèthre contient des gonocoques, si la victime présente les mêmes microbes.
(1) Oppenheimer, Archiv. f. Gyn., 1885, t. XX V, p. 51, n° 102. (2) Lévi, Giorn. ital. d. mal. ven., 1890, t. XXV, 2, n° 242.
Cette réserve doit encore s’accentuer lorsqu'on se trouve en présence de jeunes filles. D'abord on devra procéder à un examen bactériologique à fond, et lorsqu'on aura la preuve que l’on est en présence du gonocoque, du vrai, et non d’un pseudo, il faudra penser à toutes les causes d'infection accidentelle et se rappeler que plusieurs auteurs compétents estiment que ces modes d'infection sont la règle, le crime, le viol, n'étant que l'exception. d