I. Ovide, Af A
Materiam superabat opus.
Le Génie appelle au conseil les principaux seigneurs de son empire.
La noble assemblée se réunit dans un salon superbe, tapissé de papier d'argent à paillettes. Tous se placent, par ordre, au pied du trône marqueté d'ambre et de cristal : la Flatterie s'assied avec l'Excellence; après elles on voit la Seigneurie, puis le Dom suranné, et les grandes Politesses, le Whist, le Trente-et-un , les Compliments, le Vampirisme, les Sortilèges, les Sylphes, les Salamandres, les Nymphes , les Gnomes et les autres Génies de la subtile Cabale. Entourée de la foule des vaines Cérémonies, la Préséance assigne les sièges.
Quand le tumulte bruyant futapai-:
se, le Génie parla en ces' termes du haut de son trône :
« Illustres habitants de ce magni-
« tique palais, vous savez-depuis longce temps tout ce que ma puissance^ ce « que ma cour, doit au noble Prélat a ^qui gouverne les ouailles du bercail « d*Elvas, Personne de vous ne peut « ignorer que , préférant nos Bagage telles au soin de fonctions plus ii. pieuses, il ne s'occupe que de choses tt Itères, ridicules et futiles. La gé- « néalogie mensongère qui place son a nom parmi ceux des rois, le velours (c violet de sa chaussure, les pierres <c dont ses boucles sont émaillées , le a saphir précieux qui brille à son a doigt, la tabatière dont le couvercle, « verni par le fameux Martin ', repré-
1 . Pour tous ces colifichets de fantaisie et de luxe, le Portugal était alors, comme il l'est encore, tributaire de la France erde PAngleterre. Ce Martin était un peintre vernisseurde Paris. H en est fort souvent question dans les écrivains du dernier siècle :
Et ces cubinets où Martin
A surpassé Turt de la Chine,
12 t£ GOUPILLON.
« sente Amphitrite qui, entourée de « Tritons et parée de sa seule beauté, « parcourt, dans une conque d'or tirée « par des dauphins, les vertes plaines « de Neptune : voilà l'unique emploi « de sa vie. Tunique objet de son a étude. Enfin, parmi les mortels, il « n'en est pas qui rende à ma divi* a nité un culte plus fervent. Charmé « de ce beau zèle qu'il met à nous « honorer, j'ai résolu de donner à sa « vanité un aliment nouveau. Je veux « que le Doyen l'attende à la petite ft porte du chapitre, le goupillon à la « main. Je vous ai communiqué mes
dit Voltaire dans son Épttre sur les Vous et les Tu, et il lui a fait encore T honneur de le nommer ailleurs^ L'éditeur des lettres de madame de Graffigny s*est beaucoup trompé, faisant de ce Martin, simple vernisseur de meubles et de carrosses, un fameux peintre de batailles : il le confondait avec J.-B. Martin que l'on a surnommé Martin des batailles.
« intentions, non-seulement pour sa- « voir votre avis, mais pour vous apa prendre que vous ne servez pas une a divinité ingrate. »
Il cessa de parler, et, la stage assemblée confirmant ses paroles, un doux murmure se répandit dans la salle, tout pareil à celui de Zéphire, lorsque, dans les fraîches soirées, il poursuit en soupirant la belle Flore, qui, errant çà et là parmi les tiges parfumées, se dérobe à sa tendresse.
Cependant la vaine Seigneurie n'oublie pas qu'elle a toujours trouvé dans la maison du Doyen une agréable et sûre retraite, que toujours son nom fut sur les lèvres du laquais, du cuisinier et de la gouvernante. Elle secoue la tête d'un air mécontent, et, après avoir trois fois' craché, elle
adresse d'une voix forte ces mots au souverain :
« Grand monarque, il est digne de « ton noble cœur de vouloir récom- « penser un mortel qui t'honore.
« J'approuve ce dessein, et mille fois « moi-même je t'en donnerais le con- « seiL Mais prétendre aujourd'hui «L qu'un Doyen, qui a la vue basse et « porte un faux toupet, descende de «c son rang et s'en aille humblement « attendre son évêque au bas d'un es- «t calier, cela ne me paraît ni juste ni « louable. Si tu veux honorer Son a Excellence, tu as d'autres moyens, a Dans le chapitre de l'église d'Elvas, a n'y a-t-il pas un Bastos, un Souza, <n deux Aporros , qui pourraient, de « concert avec les Pittas, l'accompa- « gner même au privé, relever sa che-
« mise, laver, baiser même son der- « rière dodu. Qu'eux ,' et d'autres « hommes de même étoffe, dont Tévêc( ché ne manque pas , portent sur « leurs épaules leur gros prélat, qui, a bien qu'un peu lourd , sera de la « sorte voiture commodément : ce et sont de maîtres chevaux , d'exçeltc lentes bêtes de somme. »
Elle voulait en dire . davantage; mais l'Excellence irritée se lève impétueusement. La fureur qui allume son visage naturellement grave ne laisse pas les mots sortir entiers de ses lèvres. Vingt fois elle commence un discours qu'elle interrompt vingt fois.
Enfin la vaste salle retentit de ces paroles pleines de désordre :
« Comment! est-il possible qu'on a ose dans cette assemblée s'opposer .
a en tace à ta Divinité, contester les
« honneurs que tu veux accorder à a une révérendissime Excellence ?
ft Qu'est-ce qu'un Doyen comparé à « son Évêque? Un vil grain de cumin !
tt Génie, si tu ne soutiens pas ton glo- <t rieux projet, moi seule..,. »
Elle dit et frappe du pied. Ce bruit terrible fait trembler le trône, ébranle le plancher, et, avec les fauteuils qui se renversent, tombent à terre les assistants pleins d'effroi.
Cependant le Génie, élevant un peu la voix : & C'est assez , dit-il. Je ne tt veux point de dispute dans mon «c conseil. Ma résolution est prise. Je a l'ai moi-même écrite sur mes ta- <c blettes, et ce que j'ai une fois écrit, ce jamais je ne l'eiOFace. »
Alors, d'un air un peu chagrin, il renvoie le conseil, et en même temps' il appelle l'aimable Flatterie, qui sait
CHANT PREMIER. If
en un moment prendre cent visages, cent vêtements, cent formes, cent langages, et changer subitement, selon le goût du maître, d'air et de paroles.
« Principal soutien de ma cour, »
lui dit-il, « je te choisis entre tous ^ pour Texécutiôn de mon dessein.
« Pars en toute hâte. Je confie à tes tt talents, à toi, à toi seule, cette a grande entreprise. »
Il dit , et plus rapide que la flèche légère lancée par Tare d'Itura ^ou que Tétoile brillante qui sillonne le ciel pendant la profonde nuit, le ministre perfide vole à travers les plaines de rair.
Près des bouches de Taffreux Averne est située la province de la Dépen-
I. Itura était une contrée de la Syrie. Le poète s'est ici souvenu de Virgile (G., Il, 4^8) :
Ityrdtos taxi torquentur in arcus.
dance. L'eau trouble d'un petit ruis- seau la traverse en murmurant.. Les grands arbres ne croissent pas sur ses rives; ses ondes ne produisent que des herbes humbles et rampantes. Si quelque arbuste pousse des branches plus vigoureuses, abreuvé d'une sève .
maligne il incline, vers la terre ses feuilles languissantes. C'est là que la Flatterie arrête son vol. Elle remplit un petit flacon de l'onde du ruisseau, et repart joyeuse, fendant l'air léger de ses ailes déployées. Derrière elle, elle laisse mille cités et mille nations, et enfin elle arrive au vaste pays oîi croît l'olive renommée ' .
Aussitôt, changeant de forme, elle
I . Cette périphrase désigne Elvas et son tenitoire. Dans la description du Portugal, de la collection des Elzévirs, je trouve ce passage de Resende :
Elvas oUi bonitat€ sine controversia primas ob^
tinet. Voy. sur Elvas o Panorama, J ornai literario.
entre dans la maison du superbe Doyen, sous les traits de son laquais fidèle.
Le Doyen, en robe de chambre et en pantoufles, se promenait dans sa longue salle, respirant lentement une prise de tabac. Tantôt il s'arrête devant la fenêtre, et, appliquant un petit verre à son mauvais œil, il observe le mouvement varié de la place voisine; tantôt il revient sur ses pas, rotant ' sans gêne et sans façon.
Cependant la chaleur de l'air était brûlante, et le Doyen, dans l'ardeur qui lui desséchait la gorge, demande de l'eau et des caramels. La Flatterie voit que l'instant est favorable à l'exé-
I . Ce vilain mot déplatt en français, même dans le style biirlésque. Toutefois je m'excuse, et parce que la traduction est fidèle, et parce que Molière a dit dans le Tartufe :
Et, s'il vient à roter, il lui dit : Dieu vous aide !
cution dç son grand dessein. Elle remplit un verre de l'eau trouble de rimpur ruisseau, et, le plaçaat sur un plateau avec quatre caramels, elle s'empresse de le porter au Doyen, Il avale , en faisant maintes gentilles grimaces, le sucre spongieux; il se lèche les doigts ; puis il s'arrose le gosier avec la malfaisante liqueur. Peu à peu le poison pénètre dans son âme; une flamme subtile, une vive ardeur, s'y allument Internent : il brûle du désir d'aller offrir au Prélat l'encens le plus parfumé. Cent formes variées d'hommages et de respects lui roulent dans la tête et lui troublent le sens.
De tout le soir, il n*a pas de repos, et, pendant la profonde nuit, les mêmes idées ne lui laissent pas un seul moment de calme. It se retourne sur ses épais matelas, en imaginant mille
CHANT PREMIER. }i
moyens de flatter le Prélat. Tantôt il songe à dessiner sur du papier doré la généalogie de Son Excellence, mais, par malheur, il n'entend rien à cette belle science ; tantôt il veut attacher les boucles de ses souliers ; il envisage d'un œil jaloux l'heureuse destinée de l'illustre Almeida' qui lui verse à boire et lui donne des assiettes. La plus grande partie de la tiuit se passe ainsi à former d'inutiles projets; son esprit ne sait à quoi s'arrêter.
Cependant, vers l'heure oîi l'aube se montre, il ferme un peu les yeux, et la Flatterie, prenant la forme légère d'un Songe gracieux, lui apparaît entre mille vains fantômes, et lui adresse ces mots :
« Illustre dignitaire , chef glorieux