‹ Le Goupillon (o Hyssope)Chapitre 16 sur 36 · I. Il a été nommé déjà vers la fin du premier chant, p · texte numérisé non relu

I. Il a été nommé déjà vers la fin du premier chant, p

<c la force et les armes, j'ai des armes, « j'ai de la force et du courage; mais « les remèdes violents ne se doivent « appliquer qu'aux maux désespérés.

« La ruse, oui! la ruse, voilà ce qu'il « nous faut. Tout réussit, oti règne la « prudence. Votre Grandeur compte « dans le chapitre beaucoup de partiel sans et de créatures. Appelés au « conseil , ils pourraient soutenir vo- « tre cause, et obliger le Doyen à faire « malgré lui ce qu'il ne veut pas faire « de bonne grâce. »

« Oh ! le rare génie ! » s'écrie, à ces mots, le Prélat, qui ne se sent pas de joie ' . a Oh ! toi qui es ma force, mon « appui *, mon conseil , ton avis me

1 . Le texte est trop pittoresque : babandose da gosto, « bavant sur soi de plaisir. »

2. Nate, mea vires, mea^ nate, poUntia, dit Vénus à l'Amour, dans les Métamorphoses d'Ovide.

a plaît, je le veux suivre. Que, sans « tarder, on me fasse venir le docte <( Andrade , le grand pénitencier , le « sec Marques, et que l'on prépare « promptement le dîner. »

Déjà, sur la table pompeusement servie, cent plats, exhalant une suave odeur, provoquaient l'insatiable appétit, lorsque arrivèrent les convives attirés par ce doux parfum. Après les compliments d'usage, ils se placèrent en cercle et sans distinctioif.

D'abord parurent les blancs-mangers; puis cent perdrix, avec cent pigeons, cent espèces de sauces et autant de rôtis ; de grandes tourtes , des timbales, des pâtés , des crèmes , couvrent symétriquement la vaste nappe.

Aux deux bouts se voient la tête de veau et le court jambon de l'animal immonde , cuits dans le lait ou le vin

doux. Des fruits , des corbeilles , des compotes sans nombre, font Tornement du troisième service, et ton jus vermeil , Dieu charmant des vendanges, brille en des cristaux dorés. Et cependant, à la porte du palais, un marmiton, par ordre du charitable Prélat, distribuait à cent pauvres une chaudronnée de bouillon.

C*est au milieu des verres qui circulent à la ronde que le Prélat propose brièvement son projet à ces bons chanoines. Tous Tapprouvent. Tous jurent par l'aimable liqueur qui circule rapidement dans leurs veines et leur échauffe la cervelle , tous jurent de le soutenir, et même de donner leur sang pour en assurer l'heureuse exécution.

Ainsi s'écoulaient doucement les longues heures, parmi les plaisirs

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d*une excellente table, et un fromage de Parme retenait encore la joyeuse compagnie , quand Thorloge de la tour sonna Theure des saintes vêpres.

Au triste bruit de la cloche détestée, les chanoines se lèvent d'un air assez fâché, et, faisant une profonde révérence, ils courent bien vite, de peur de Tamende, prendre place dans le haut du chœur. Mais avant de commencer Toffice , ils proposèrent à leurs sages confrères de se réunir, pour une certaine affaire qui intéressait grandement tout le corps, un jour que le Doyen serait absent-de la ville. Tous acceptent, tous, sans exception.

Quand les psaumes eurent été rapidement marmottés, chacun, regagnant son logis, songeait à cette affaire qui exigeait une assemblée du chapitre.

Quelques fous s^imaginaient qu'il était question de changer le bénitier; d'autres, tout joyeux, se figuraient qu'on devait, par un jugement canonique, décider que le blé qui se gardait dans le grenier commun serait vendu plus cher.

Mais le fameux Bastos raisonnait d'autre manière. « Certainement, » se disait-il en se pavanant, « on va enfin, <i pour nous distinguer de h foule a ignoble des petits bénéficiers , nous « donner l'ordre de porter des soutaa nés vertes, et un bonnet carré bleu a avec une houppe blanche. » Et, dans la joie qui le transportait, il trépignait, il battait des mains.

Si un misérable mendiant rêve qu'il a déterré un trésor, il se réjouit, il danse, et, dans son délire, il se croit d^ l'égal du Grand Spphi qui règne

sur la Perse opulente : ainsi ce chanoine, dans Textravagance de sa sotte vanité, se figure qu'il égalera bientôt, dans son faste pompeux, le Grand Lama ou le fier Muphti des Musulmans.

Il entre chez lui, tout plein de ces idées, et, afin de pouvoir voter dans l'assemblée d'une façon plus légale, il envoie demander au procureur Cea quelques-uns des auteurs qui ont commenté les sacrés canojis.

Charmé de pouvoir se concilier la faveur d'un prébendier, et se flattant de réussir par cette voie et de porter quelque jour la robe rouge, digne prix de tant de grosses sorties de son étude, le docte Accurse' lui envoie Bertachino et le fameux Granha, Tamburini ,

I . Il donne ironiquement à ce procureur le nom de l'ancien et fameux jurisconsulte Accurse.

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Escblano, Spada, et Pichler ' , vieux auteurs qu'il aime comme la prunelle de ses yeux, et qui sont la fleur et l'ornement de son indigeste et gothique bibliothèque.

Le bon chanoine, à la vue des énormes volumes, peut à peine contenir sa joie. Il juge à leur apparence qu'il y

I . Ce sont des jurisconsultes aujourd'hui plus ou moins ignorés. Granha, professeur de droit à Salamanque, dans le XVI I« siècle, a publié une Chaîne de droit civil et canonique. Dans le même siècle, Spada de Lucques a donné trois volumes de Conseils. Un Gaspar Escolano a fait une histoire du royaume de Valence : est-ce celui dont il est ici parlé ? U serait possible qu'il y eût quelque altération dans les autres noms, et quMl fallût lire Bentamino, Tamburini, Fickler. Il existe un Répertoire de droit et d'autres ouvrages compilés par un Bertamino; Fickler a écrit du Droit des magistrats sur les citoyens^ et Tamburini, jésuite sicilien , était consulteur du Saint- Office. Pascal, dans la cinquième de ses admirables Lettres, nomme un Tambourin parmi les théologiens qui ont effacé la gloire de saint Augustin, de saint Ambroise et des autres Pères de l'Église.

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a là quelque auteur de mérite. Aussitôt, pour rédiger un vote qui n'aura pas de pareil dans le recueil des décisions de la Rote y il se fait donner de Fencre, des plumes et du papier de Hollande, et pour que rien ne manque, il fait apporter la Roue de la Fortune et les Miroirs de [Ame ' , pour y prendre et coudre à son opinion quelques passages dont la lecture l'avait jadis enchanté ; puis il s'assied devant une table, tire son ibouchoir, essuie une grosse roupie, prend du tabac, crache, ouvre ses livres et commence à feuilleter; mais,

I . L'éditeur portugais croit que ce sont deux ouvrages de morale mystique. Il se trompe, si je ne me trompe moi-même. Je crois qu'il s'agit de deux romans. Le premier, a Roda da fortuna (1692), est une production de Mattheus Ribeiro, connu en Portugal par deux autres ouvrages du même genre ; le second appanient à François Antoine de Escobar. La Bibliothèque de Barbosa donnera de plus amples détails à ceux. qui les désireront.

s'aperceyant qu'il n'entend rien de ce qu'ils disent, il va se mettre à table, puis au lit, après avoir bien soupe.

Déjà l'Aurore aux doigts de rose laissait de son sein tomber sur les prairies mille fleurs humides de rosée, et sa lumière vacillante, oti sept couleurs se confondent, frappant les yeux des malheureux mortels, les rappelait au travail, quand les zélés chanoines se rassemblèrent dans la grande salle du chapitre. Chacun se met en ordre à sa place ordinaire; puis, après un moment de silence, le grand Abreu se leva d'un air grave, et, faisant une profonde révérence, il parla en ces termes :

« Chapitre illustre, modèle des Cha- « pitres, exemples des vertus. Vos a Seigneuries savent bien qu'elles « jouissent de l'honneur insigne d'à-

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voir pour chef, pour pasteur, pour évêque, un ' rejeton de la royale branche qui règne sut le Portugal.

Elles savent aussi que la gloire du chef s'étend aux membres; elles n'ignorent pas non plus le ssèle ardent du Prélat pour la gloire de son siège. Tupeuxledire, saintCarême:

tu as vu rimportant changement fait à nos grandes chapes par le zèle de cet illustre évêque; il ne voulut pas que les antiques chaperons à franges, que la mode nouvelle avait rendus ridicules, déshonorassent les membres de son chapitre. Je ne rappellerai pas en ce moment quelques autres belles actions, où l'on vit briller le zèle qui l'anime en notre faveur. Pourtant je ne puis passer sous silence la rare, la sublime, et presque

« royale magnificence avec laquelle « Sa Grandeur s*est plu à faire les « membres de ce gravé corps, les uns « capitaines, les autres lieutenants, « ceux-ci sous-lieutenants , ceux-là < adjudants, ceux-là majors ou ser- « gents, ou caporaux, quand Finfer- « nale Furie de la guerre rompit les « barrières du redoutable Averne, et « s'élança sur la terre, agitant, dans « ses affreuses mains, le fer et la « flamme : après avoir, de ses pieds en- « sanglantes, parcouru longtemps le a reste de l'Europe, elle s'était jetée « sur le Portugal, et menaçait nos « prébendes d'une fatale destruction.

« Je ne puis taire la rare intrépidité « de notre Prélat, lorsque, suivant les « traces glorieuses de ses ancêtres, il « daigna, à la tête de la phalange « de son clergé, et au son des fifres

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« et des tambours, prendre le titre « de colonel général ■ : fait éclatant, « digne d*être écrit en lettres d*or dans « la gazette de La Haye, ou dans les « feuilles volantes que les aveugles « crient dans les rues de Lisbonne.

« Ces moti£s, messieurs, doivent nous « faire regarder, coranie notre propre a honneur, Thonneur de Son Ex- « cellence. Le fier Doyen Toutrage avec « indignité. Il avait coutume (nous « en sommes tous témoins, et témoins « oculaires) de venir humblement, « Taispergèsà la main, attendre Mon- « seigneur à la porte de cet édifice.

« Mais maintenant il change de con-

I . Il faut admettre que rien ici n'est inventé. Apparemment que i'évéque d*Ëlvas, voyant sa ville menacée par les Espagnols, avait, dans l'excès de son zèle et de son courage, armé et enrégimenté ses chanoines. On verra, dans le septième chant, qu'il avait lui-même pris les armes.

« duite, et» troublant le noble Prélat <r dans la possession d'un droit légi- « timc, il refuse de payer ce tribut, € cet hommage mérité par de si « hautes vertus. Il nous faut prompte- « ment' venger notre Prélat de ce déc dain^ de cette noire, de cette atroce c injure feite à son caractère, et cela, « messieurs, à notre barbe. Oui I con- « sultons les sacrés canons, et voyons « la forme et la manière. »

Ramalhete élève une voix grave et majestueuse. Théologien et canoniste consommé, il sait par coeur le dialecticien Pharo * ; il a lu la Somme de saint Thomas >, Qenet, Busembaum,

1. C'est peut-être Jean de Faro, né en 1676, mort en 1741 ; il éuit habile canoniste.

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