‹ Le Goupillon (o Hyssope)Chapitre 24 sur 36 · Personnages du Roland furieux de l'Arioste · texte numérisé non relu

Personnages du Roland furieux de l'Arioste

2. Lara parle ici à la façon de l'Achille Homérique, lorsqu'en style négligé il appelle le roi des rois « ivrogne, à la face de chien, au cœur de biche. »

Voltaire aussi s*est souvenu d'Homère, à Pendroit de son poème burlesque où La Trimouille apos-

vre homme s'esquive, et le terrible Lara cherche, pensif et irrésolu, à quelles mains il confiera l'importante commission , quand la Seigneurie , qui, invisible, se tenait près de lui, rappelle à sa mémoire le nom du brave Gonsalves, greffier audacieux et impitoyable, qui, s'il le pouvait, se mettrait à liii-méme la main sur le collet.

« Oui! ce sera lui! » s'écrie- t-il plein de joie. « Il serait homme à ci- « ter le bon Dieu. »

Aussitôt il ordonne qu'on le fasse venir.

Cependant la Seigneurie, prenant la forme du galopin de la maison,

trophc en ces termes Dorothée qu*il prend pour Tirconel (XVII, 132) :

Fier en discours et lâche en action, Chevreuil anglais, Thersite d'Albion...

part comme un trait, et revient au même moment suivie de Gonsalves, Le Doyen lui propose Tafifaire : il l'accepte avec plaisir et sans balancer une seconde; puis il part, plein de confiance, n'attendant pour lexécution qu'un moment favorable.

Déjà le Soleil, séparé du zénith brillant par un vaste intervalle, s'inclinait vers Toccident, et le Soir paisible, porté sur les fraîches ailes des Zéphires légers, invitait les petitsmaîtres à la promenade, quand, pour distraire Tennui, tyran cruel que la longue oisiveté fait naître dans le cœur des mortels, le Prélat résolut d'aller, selon son usage, respirer la fraîcheur de son Versailles

Vingt affreux prodiges avaient précédé cette funeste journée. L*art de r Excellence les avait enfantés pour le forcer à rester dans son palais.

Lorsque assis à table il goûtait d'un généreux vin de Madère , la douce liqueur s était, sur ses lèvres, changée en vinaigre. En même temps un chat noir, sautant sur le buffet, avait mis en pièces, avec un horrible fracas, les cristaux dorés dont il était orné. Puis, comme Sa Grandeur faisait mollement la sieste, elle rêva qu'elle se promenait à sa maison des champs, que son vieil âne, quittant la poulie du puits, s'avançait vers elle à pas mesurés, et, levant la queue, lui donnait deux ruades par le lùilieu du ventre. Le Prélat s'éveille aux cris que lui arrache cette fantastique douleur, et raconte à ses valets, qui prompte-

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ment accourent, l'horrible aventure dont il frissonne encore. Mais enfin la première émotion se passe, et, revenu de l'effroi de ce vain songe, il commence à s'habiller. Tandis qu'il met sa chaussure élégante, la plus belle pierre de ses boucles saute avec bruit au plafond de la chambre. Enfin, au moment de monter en carrosse, un énorme cerf- volant lui bat le nez de ses ailes noires et l'épouvante de son affreux bourdonnement, tandis que de sa fiente un moineau salissait Timpériale.

En cet instant l'Excellence, qui s'était déguisée sous la jolie figure de l'illustre Almeida, voyant queces présages ne suffisaient pas pour abattre le grand cœur du Prélat, s'approche, et, faisant une profonde révérence, s'exprime en ces termes :

« S'il est d'une âme faible de croire à « désillusions, le mépris des miracles « prophétiques part d'une âme ena durcie et sourde à un langage que « le ciel a plus d'une fois employé.

« Si Caton en Afrique , si César à « Rome, eussent eu plus de foi dans « les présages, l'un n'eût pas terminé « sa vie parmi les sables brûlants de <c la Libye, l'autre ne fût pas tombé, « au milieu du sénat, sous les mains « féroces de Cassius et de Brutus, « comme une victime frappée devant .

« l'autel.*' J'en dis autant du redoute table Almeida », dont le sang coule « dans vos veines; il n'aurait point « vu les glorieuses palmes de Cambaie

I. C'est François d' Almeida, le premier vice roi des Indes portugaises :

Almeida, favori de Mars et d'Uranie, dit Esménard dans son poëme de la Navigation.

« se flétrir sur le rivage des Cafres « barbares, s'il n'avait pas eu la har- « diesse ou la témérité de se moquer « des souliers battus de Menezes ».

I. L'iditeur portugais a cherché l'explication de ce passage. Il dit que le fils du roi Jean II, ce malheureux prince D. Alphonse qui mourut à Santarem d'une chute de cheval, avait pour gouverneur un Menezes; que ce Menezes avait une invincible antipathie pour le bruit des souliers battus Tun contre l'autre ; qu'au moment où son élève allait monter à cheval, il entendit un valet battre de la sorte des souliers qu'il nettoyait , et, qu'effrayé de ce présage, il fit tous ses efforts pour engager le prince à ne pas sortir; qu'Alphonse, méprisant ses avis, sortit, et fit la chute dont il mourut. Cet habile.iditeur rapporte une autre tradition. Ce même prince Alphonse passait un jour à cheval dans le village d'Alfange. Un homme, en ce moment, était sur le pas de sa porte, nettoyant des souliers, et les battant l'un contre l'autre. Le cheval du prince, effrayé par ce bruit, prit le mors aux dents et le prince tomba. Menezes, son gouverneur, qui l'accompagnait, conçut dès cet instant une antipathie décidée contre le bruit des souliers battus. Maintenant, ce que l'éditeur ne comprend pas, c'est le rapport qu'il peut y avoir

« Vous avez vu les prodiges survenus « en ce jour. Si mes pressentiments a ne me trompent pas, quelque grand a désastre doit marquer la promenade « que vous allez faire. Pour détour- « ner de si tristes présages, descendez a de voiture et rentrez au palais. Cona sidérez que la prévoyance, poussée « même un peu loin, n*a jamais fait « de tort. Puis, si Votre Grandeur a veut échapper à Toisiveté et à ses « séductions, dont elle a tant d'hora reur, qu'elle fasse venir quelques- « uns de ses chanoines, et achève en « jouant avec eux dans une sainte « tranquillité le' reste de cette brû-

entre les souliers battus du Menezes, gouverneur du fils de Jean II, et François Almeida, Il semble que les biographes d'Almeida pounaient fournir quelques lumières ; mais nous ne sommes point à portée de les consulter.

« lante soirée. Gardez-vous d'une « vaine témérité ; gardez-vous de dé- « fier la colère des astres en sacrifiant ft la prudence à votre fantaisie. »

Le gros Prélat répondit en souriant : ft Mon enfant, ton affection a pour moi te dicte Ces sages conseils; a je le sais. Mais que dirait cette bela liqueuse cité, qui m'a vu, pendant « la guerre, traîner un sabre tran- « chant suspendu à un ceinturon * brodé; qui surtout m'a vu sortir de « mon lit par une froide nuit, et a parcourir sans effroi les remparts, « quand les feux sinistres allumés a dans les hautes vedettes annona çaient le pillage, le dégât, Tincena die et la mort ; que dirait-elle si a elle apprenait que je suis resté chez a moi, épouvanté, effrayé par quatre « bagatelles? J'espère de la céleste

« bgnté que ces accidents ne contien- « nent rien de sinistre; maisj s'il le « faut, j'irai plein de constance et de a force oîi les destins m'appellent. »

Il dit, et, plein d'assurance, il ordonne aux laquais de marcher sans délai.

Pendant que ces événements se passaient au palais épiscopal, le brave Gonsalves, que sa grande entreprise tenait attentif, fut averti par ses espions du départ de l'Évêque. Il réso«lut de profiter de l'occasion que le sort lui présentait, et déjà il se hâtait de s'habiller, quand sa chère et vieille moitié, non moins versée que luimême dans toutes les chicanes du greffe, se jette à 5on cou, et, troublée d'une panique terreur que l'Excellence avait versée dans son âme, lui adresse ces mots :

a Lumière de mes yeux, cher épgux, « pourquoi cette vive hâte ? Pourquoi a me laisser ainsi entourée de -chagrins « et d'inquiétudes? Tu vas assigner le « Prélat! Ah! tu ne connais donc pas a l'exc-ès de sa sainte fureur? Ignores- « tu que les fautes les plus légères « sont à ses yeux de graves torts, qu'il a punit toujours impitoyablement ?

a Tu le peux attester, pauvre Mice Iheiro que le barbare condamna à « languir longtemps dans un cachot, « pour avoir ri de la palme ' enruba-

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