‹ Le goût dans l'ameublementChapitre 32 sur 115 · PARTIE RETROSPECTIVE · texte numérisé non relu

PARTIE RETROSPECTIVE

les premiers empereurs. Ses maisons se font rébarbatives, la porte cachée derrière un écran de pierre. Elles ont gardé l'aspect de la tente primitive, et leurs pointes recourbées rappellent les crochets qui attachaient jadis les peaux aux piliers.

Les murs sont de briques et les cloisons de pisé; ce n'est plus, comme au Japon, un palais de papier peint.

La maison chinoise se compose d'un vaste rez-dechaussée, sans étages; toutes les pièces sont carrées et en enfilade autour d'une cour ressemblant à l'atrium romain. Des treillages de bambous ferment les baies extérieures et garantissent la famille contre les curiosités qui passent. Le toit est soutenu par des colonnes dont le chapiteau au lieu d'être une pierre plate est un dragon. Autour de la maison court une vérandah ajourée donnant sur le jardin.

Oh! le jardin chinois. Comme il est loin du Japon!

De ces deux peuples voisins, l'un est moralement aux antipodes de l'autre. Le même ciel resplendit pourtant sur leur tête et la même mer baigne leurs pieds. Tous deux également ont eu pour maître la nature, mais ils ont différemment profité de ses leçons.

Les Japonais sont de grands artistes et les Chinois

de stupéfiants caricaturistes. Ceux-là cultivent Tart et ceux-ci Tartificiel .

Les Chinois sont les premiers fabricateurs de monstres du monde entier. Ils font avec les végétaux des animaux souvent horribles : un prunier devient un dragon, un pin un serpent; un rosier se transforme en grue. Ils savent comprimer la sève, tordre les branches et les faire ramper.

Le jardin chinois est un défi jeté au bon sens. Ni gazon, ni arbres, ni fleurs, mais des allées pavées de briques vernies qui s'enchevêtrent et ne conduisent nulle part, des canaux qui courent pour courir, labyrinthe sans point de repère. C'est fou et affolant.

Il est vrai que si le jardin chinois n'a pas de fleurs, en revanche, les chambres sont toutes fleuries. Des potiches débordent de roses; dans des vasques de bronze s'étalent des plantes odoriférantes.

La salle de réception de la maison chinoise ressemble à un parloir monacal. Au fond, un autel consacré aux lares domestiques. Sur cet autel, sorte de console, des vases, des pots à fleurs, des brûle-parfums. Devant, un sopha pour la prière et la conversation, — on prie mieux commodément assis ; on cause avec plus d'esprit appuyé sur des coussins moelleux. — Ce sopha à dossier courbé est élevé et

recouvert d'étoffes brodées. Il est long et large , afin de permettre à la maîtresse du logis d'y faire asseoir

EilOticur de

près d'elle ses visiteuses et encore d'y placer la

table basse, en laque, sorte de plateau à pieds qui

porte la bouilloire à thé, les tasses et les pipes.

Deux rangées de chaises ou de fauteuils s'alignent

face à face le long des murs, séparées par une longue table. Ces sièges qui se rapprochent des nôtres, sont en fines tresses de bambous ou recouverts de broderies riches aux couleurs violentes. Entre ces sièges sont placées des tables basses en laque incrustée et peinte. Des armoires, des étagères, des cabinets en ébène sculpté ou en bois noir, comme si ces meubles portaient le deuil du bon goût, sont pleins de porcelaines, de bronzes, d'émaux, de jades, d'ivoires, de livres et de bibelots.

La forme de ces meubles rappelle celle des pagodes à toits coniques, à balcons avancés, à colonnettes multiples.

Le sol de brique ou de marbre est couvert de tapis éclatants. Les portes, toutes différentes de formes et de dimensions, ne sont jamais placées en enfilade. Les malins esprits auraient beau jeu : ils entreraient trop aisément!

Dans la chambre à coucher, force lanternes en soie ou en corne. Le lit très bas, à quatre colonnes supportant un dais, est placé dans un enfoncement et ordinairement fermé d'une moustiquaire, de rideaux de soie ou de coton, durant les jours d'hiver. Une quantité prodigieuse de petits miroirs, minces comme des feuilles de papier, sont disposés de telle sorte que la Chinoise qui a ceci de commun avec l'Euro-

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