PARTIE RETROSPECTIVE
Le mobilier actuel est copie ou salade russe. Jadis, il en était autrement : un meuble était une pensée. Vous y retrouverez marquée la grifife du temps; le dessin est logique et en harmonie avec l'esprit de Tépoque. Le meuble nous révèle les gens auxquels il servait; il est le témoin qui dit à qui l'interroge habilement les secrets du passé. Que de choses raconte un vieux bahut!
Entrons dans la salle à manger Henri II à la mode. Des seigneurs à pourpoint et à fraise paraissent donnant la main aux nobles dames à collerette et à robe de brocart. Ils sont dans leur milieu. Ces chaises à dossier bas conviennent à la raideur des guimpes. La pièce est haute et large; les traînes sont à Taise céans. Mais quel bruit! Assez de rêves. Ouvrons les yeux. Voici les véritables hôtes; les fantômes fuient. Nous avons devant nous un brave homme en veston court. Il lit un journal plié contre son verre, en déjeunant. Dieu! qu'il est mal à Taise sur sa chaise de gala ! Mettez autour de lui sa femme et ses enfants en costume du matin... Quelle mascarade! Le bahut craque de pitié.
Furieuses, les sculptures des sièges meurtrissent le dos des convives.
Peut-être les meubles Pompadour de la chambre à coucher s'accommodent-ils mieux de nos façons d'être? Voyons la chambre. Personne. Du bleu, du blanc, des dorures; Tétofife des fauteuils et des tentures est à jolis ramages; on ne la saurait souhaiter plus avenante. Évoquons le souvenir d'une marquise de la Régence. Cherchons la boîte à poudre, les falbalas et les mouches. Chut! Madame paraît. Désenchantement! Nul abbé de cour, nul colonel de quinze ans ne la suit. Et la robe qu'elle va prendre pour aller à Versailles, sans doute, quelle est-elle?... Fi! Madame, dans ce cadre pimpant, devant ce miroir de Venise et ces saxes fragiles, endosse un costume de cycliste. Le vêtement est étroit. Madame est ample... Retirons-nous discrètement.
Plaisanterie, direz -vous. D'accord. N'empêche qu'un appartement est toujours un cadre, une toile et les gens qui l'habitent, les sujets du tableau. Tout doit s'harmoniser. On ne l'ignore pas, mais on l'oublie.
Faudrait-il donc que, pour nous mettre dans l'esprit d'un mobilier Louis XIII,- nous revinssions aux robes à collerette? Eh! Madame, ce ne serait peutêtre pas folie. Vous ne pouvez nier, du reste, que vous
PAItTIK I!|;TR0S['ECTIVE.
ne soyez déjà sur la pente. Quand la Renaissance est
(revenue de mode dans le mobilier, nous avons vu
ireparaîtreles manches bouffantes et les crevés. Entre
■iemps, l'Empire fut en vogue; toutétait àl'Empire,
t lorsque nous sûmes que vous parliez de remonter
'votre taille de dix centimètres pour ressembler à
était déjà mise en éveil par le succès de Napoléon au théâtre, se demanda sérieusement si du tombeau des Invalides n'allait pas sortir le Conquérant.
Le costume et le mobilier, croyez-le, agissent sur nous en raison directe de notre action sur eux. Nous les modifions et ils nous transforment. C'est un échange de bons procédés, parfois de mauvais, car notre goût n'est pas toujours juste, et se tromper est humain.
11 y a donc relation étroite entre nos meubles et nos mœurs. Aujourd'hui, tout est mélangé, car notre époque est celle de la confusion des esprits. L'ameublement n'a point de règles, parce que nous ne respectons plus les lois. Notre siècle passera sans laisser un style : on dira qu'il fut une époque de transition, une époque agitée où tout se confondait dans une lutte ardente. Occupés de problèmes sociaux, les hommes ne prenaient pas le temps de tourner des barreaux de chaises. Voilà pourquoi. Madame, vous faites copier les meubles de Cluny au lieu d'aller trouver un ébéniste qui, s'aidant de votre sentiment personnel, créerait un siège nouveau.
Il est une autre cause de la paralysie du goût individuel dans l'ameublement. La machine triomphe. Elle produit par milliers des imitations grossières de meubles délicats. La pacotille à effet est mise à