‹ Le goût dans l'ameublementChapitre 7 sur 115 · PARTIE RETROSPECTIVE · texte numérisé non relu

PARTIE RETROSPECTIVE

la portée de toutes les bourses. Hélas! cette pacotille ne développe pas les instincts artistiques; elle encourage les appétits de luxe, dangereux appétits. Les instincts artistiques croissaient jadis dans le peuple quand un maître ouvrier tournait pieusement le bois et mettait trois années à faire une crédence. Par la fenêtre de son atelier, les bonnes gens voyaient ce simple polir patiemment le chêne, fouiller amoureusement le noyer. Et le peuple était fier de cet enfant de sa chair, cet ouvrier qui était habile artiste. Son œuvre allait en apparat prendre place à la cour. On disait avec émotion : « Le roi a complimenté François Lheureux dont le bahut est dans la cham-

brede la reine ». Ce François Lheureux avait mis

toute son âme, parcelle de celle du peuple, dans son travail ingénieux. C'était, dis-je, un ouvrier, habile artiste. Aujourd'hui nous n'avons plus que des artistes, habiles ouvriers.

Oh! la poudre aux yeux, le tour de main, la mise en scène ne leur manquent pas. Mais la foi dans Tœuvre, la conscience naïve... Nous avons changé tout cela. Un écho de journal où Ton vous donne du « cher maître », du « distingué et du sympathique », voilà le fin du fin. C'est le progrès. La machine aussi est le progrès. Elle est cependant une terrible spoliatrice de force et un sûr agent de paupérisme.

Voyez le pays où elle triomphe, la libre Amérique. Que de misère et de barbarie sur cette terre où le Niagara fabrique la lumière électrique! L'individualité artistique ne saurait y naître et y fleurir. Chez nous, guère davantage, maintenant. Un peuple qui bâtit le Louvre ou qui meuble Chenonceaux est un peuple sans machines ni journaux.

Il nous faut donc redevenir esclaves pour être artistes? Je ne dis pas cela. Mais je crois que si nous avions sur le marché moins de salles à manger en chêne sculpté à 200 francs, et si chaque matin soixante mille Français écrivant dans trois mille feuilles ne se croyaient pas obligés de donner leur opinion à Tunivers sur lassiette de Timpôt ou le port de répée à l'Académie, je crois qu'étant moins envahis par la pacotille des meubles et de la littérature, nous aurions meilleur goût. Manquant du tout fait en opinions et en idées, nous songerions à nous créer des opinions et des fauteuils.

Nous avons trop de machines et trop de journaux; c'est ce qui tue l'art en France et surtout le plus utile des arts, celui de l'ameublement, source de joie, de poésie, d'union, trésor de la masse. L'autre, le grand art, patrimoine d'une élite réfugiée sur les hauteurs de l'Hélicon, échappe au choléra.

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