‹ Le gouvernement constitutionnelChapitre 19 sur 49 · Prcvost-Paradol, France Nouvelle, page · texte numérisé non relu

Prcvost-Paradol, France Nouvelle, page

ailleurs il ne saurait en être ainsi. En principe, on ne met en accusation qu'un Président qui a prévariqué ou violé la loi, et, sur ce point, les principes constitutionnels sont d'accord avec le sentiment universel. Mais il n'y a besoin ni de prévariquer ni de violer la loi, pour gouverner, en suivant une politique diamétralement opposée à celle du Parlement ou à celle du pays. Le domaine de la politique n'est-il pas précisément à côté de la loi ? En quoi consiste la politique d'un gouvernement, si ce n'est à user dans un esprit ou dans un autre des pouvoirs que les lois ou la constitution lui confient pour l'administration des intérêts généraux de l'État? — Pour qu'un gouvernement exerce ces pouvoirs dans un esprit constamment conforme à celui des représentants du pays, on n'a jusqu'ici trouvé d'autre moyen que d'appeler au ministère le chef de la majorité formée dans le sein du Parlement ; et ce serait trop compter sur le hasard, que d'espérer rencontrer les mêmes garanties avec un Président de la République nommé pour quatre ou cinq années, dont la seule responsabilité consisterait à être ou à n'être pas réélu au terme de son mandat, et ne pourrait exister, même dans cette mesure, que si la constitution proclamait sa rééligibilité.

Sans doute, le désir d'une réélection pourra pousser le Président de la République à administrer selon le vœu du pays, mais il pourra aussi le pousser à user de l'autocrité dont il est le dépositaire, dans un but de pression électorale ou pour servir les intérêts d'une ambition extra-légale. Ce désir pourra le pousser à se concilier les sympathies du Parlement, mais il pourra le pousser également à chercher dans une lutte avec la représentation nationale une popularité dangereuse ; et, s'il se rencontre un Président peu scrupuleux, dans un pays oîi le régime parlementaire excite certaines défiances, où les Assemblées

ne soient pas facilement populaires et où les citoyens aient une fâcheuse inclination à se ranger du côté du pouvoir personnel, le Président ne devra-t-il pas croire que le meilleur moyen d'accroître son autorité consiste à susciter de perpétuels conflits avec les Chambres, à les faire attaquer par la presse, à imputer à leur lenteur ou à leur esprit de chicane tous les progrès qui n'auront pas été accomplis, en un mot à fonder l'édifice de sa popularité sur le bien qu'il aurait voulu faire, si ses mains n'avaient pas été liées par un pouvoir rival?

On a beaucoup parlé jusqu'ici des dangers que présentent, dans une Monarchie constitutionnelle, l'ambition personnelle du roi et l'envie qu'il peut éprouver de fausser le régime représentatif en substituant son autorité à celle de son ministère ou en devenant lui-même son premier ministre. Si l'on y regarde de près, il ne semble pas que ces dangers soient moins graves de la part d'un Président de la République. Non-seulement ce dernier trouvera la plupart du temps, dans le désir de prolonger la durée de son pouvoir, de puissantes raisons de porter atteinte à la sincérité des élections ou même de lever une main criminelle sur la constitution ; mais, sans nous arrêter à de si fâcheuses extrémités, ne devons-nous pas craindre que le Président de la République le plus soumis aux lois et le plus fidèle observateur de ses devoirs, n'éprouve trop souvent une funeste tendance à se jeter dans de périlleuses aventures et à précipiter la politique de son pays dans des crises où l'entraînerait lui-même l'envie d'occuper, par quelque grande œuvre, le temps de sa magistrature et de laisser ainsi un nom à l'histoire?

Les souverains constitutionnels ne résistent pas toujours à de tels entraînements, mais ils ont pour les en garantir un î ntérêt supérieur à celui du moment présent. Non-seulement ils n'ont pas besoin de prolonger leur pouvoir ; maisj pour le

maintenir, leur intérêt bien entendu leur commande d'éviter les aventures ^ A défaut de gloire personnelle, ils savent qu'ils auront rempli un rôle digne d'envie, s'ils ont consolidé leur dynastie et assuré à leurs descendants une succession incontestée. Les intérêts de leur race s'identifient avec leur intérêt propre et peuvent les pousser à entreprendre une négociation de longue durée ou à suivre une ligne politique dont le profit lointain ne sera pas perdu pour eux, s'il doit être recueilli un jour par leurs héritiers. Personne n'ignore combien était avancée en 1830 l'œuvre entreprise par le gouvernement de la Restauration pour replacer la France au rang que lui avaient fait perdre les désastres de 1814 et de 181S. En 1848, après dix-huit ans d'un règne libre et pacifique, le roi Louis-Philippe avait vu se dissoudre la coalitîon des Monarchies de l'ancien régime et se former autour de lui de nouvelles alliances, et, à la veille du 24 février, M. de Nesselrode constatait avec amertume les progrès de notre puissance nationale, lorsqu'il écrivait à lord Palmerston : « La France aura gagné c( à la paix plus que ne lui aurait donné la guerre : elle se c( verra entourée de tous côtés par un rempart d'États « constitutionnels organisés sur le modèle français, vivant a de son esprit, agissant sous son influence. » Qui oserait dire que si la France eût vécu en République, de 1830 à 1848, il se fût trouvé une suite de Présidents assez insensibles à la recherche de la popularité, assez clairvoyants et assez fermes pour maintenir pendant ces dix-huit années la paix de l'Europe, pour renoncer, dans un intérêt d'avenir, à une chance de gloire personnelle et pour arrê-

1. Loin de contredipe notre assertion, la guerre de 1870 pourrait être invoquée par nous comme une preuve de la vérité que nous énonçons. Qui ne sait en effet que, si la Monarchie constitutionnelle avait réellement existé en 1870, un Corps législatif issu d'élections libres eût rendu la guerre impossible?

ter, au nom des intérêts permanents du pays, l'élan national surexcité par les souvenirs de la période impériale, par les mirages de la question d'Orient et par les difficultés quotidiennes de notre politique extérieure?

Faut-il ajouter que dans le cas oîi les hasards de la naissance appelleraient à diriger une nation, un souverain d'une capacité douteuse ou d'un esprit aventureux (et assurément, si grands que soient ces hasards, ils ne surpassent point ceux que peuvent présenter une série d'élections répétées de quatre en quatre ans), du moins, un roi constitutionnel trouvera le plus souvent, dans le contrôle efficace du Parlement, un modérateur avec lequel il sera obligé de compter et auquel l'opinion publique sera toujours disposée à prêter son appui. Au contraire, il serait infiniment à craindre qu'entre un Parlement et le Président électif d'une République, l'opinion ne se portât trop volontiers du côté du Président de la République, dont l'origine ne serait pas faite pour exciter la défiance populaire et dont les travers risqueraient de se trouver dans une fâcheuse conformité avec ceux qui auraient cours au même instant dans l'esprit de la nation.

Ainsi ce ne serait pas sans raison qu'on redouterait de la part d'un Président de la République plus d'erreurs que ne serait appelé à en commettre dans les mêmes circonstances le gouvernement d'un monarque constitutionnel. Non- seulement le Président de la République a plus de chances de se laisser entraîner par les suggestions de l'intérêt personnel et d'entraîner avec lui une nation abusée, mais il est à remarquer que ce péril s'accroît singulièrement, si l'on songe combien l'élection d'un Président de la RépubUque a de chances de donner un mauvais résultat et d'appeler à cette magistrature un homme incapable de la bien remplir. En effet, dans le système américain d'une Présidence de quatre

OU cinq années, il est peu probable que le Président puisse jamais être choisi en prévision des difficultés auxquelles son gouvernement aura à faire face. Qu'il survienne une guerre au milieu de son mandat, il est à supposer qu'élu deux ans avant cet événement, le Président sera un homme pacifique et peut-être sans fermeté, et si la guerre ne doit prendre fin que peu de temps après Télection de son successeur, ce sera sans doute un Président animé de Tesprit belliqueux qui sera appelé à préparer et à signer la paix et à réorganiser les finances.

Sous la Monarchie constitutionnelle, il n'en est point ainsi , car le gouvernement est remis à un cabinet qui n'a point de durée fixe et qui peut toujours être renvoyé par les Chambres; et, s'il survient une circonstance soudaine qui nécessite un changement complet de politique ou un grand effort national, le Parlement peut choisir un homme à la hauteur des circonstances :

Il est possible et même probable, dit judicieusement M. Bagehot*, qu'un tel homme ne serait pas appelé au pouvoir avant celte occasion. Les grandes qualités, la domination de la volonté, l'énergie décisive, la promptitude du coup d'oeil, qui conviennent fort aux instants de crise, ne sont pas nécessaires et hont même des inconvénients dans les temps ordinaires. Un lord Liverpool vaut mieux pour la politique de tous les jours, qu'un Chatham, un Louis-Philippe beaucoup mieux qu'un Napoléon.

Le monde est ainsi fait qu'il lui faut, quand survient tout à coup une tempête périlleuse, changer de timonier, changer le pilote des temps calmes pour le pilote des temps orageux. En Angleterre, nous avons eu si peu de catastrophes, depuis que notre constitution a atteint sa maturité, que nous apprécions à peine cette excellence latente. Nous n'avons pas eu besoin, pour diriger une révolution, d'un Cavour, s'il m'est permis de citer comme modèle cet homme taillé entre tous à la hauteur

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