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politique quotidienne, a constamment engagé le Président de la République à se faire de son pouvoir une idée différente et plus élevée, et à consentir à créer au-dessous de lui un ministère responsable. Qui oserait croire que la création d'une seconde Chambre ait la singulière vertu de modifier cette situation et que deux Chambres aient plus d'inclination qu'une seule à s'accommoder d'un régime qui place les représentants de la nation dans la pénible alternative de renoncer à leur droit de contrôle sur la marche des affaires publiques ou de ne pouvoir l'exercer sans mettre le repos de l'État en péril ?
Parmi les actes de la politique gouvernementale sur lesquels l'Assemblée a le plus vivement regretté de ne pouvoir exercer son droit de contrôle d'une manière assez efficace, ceux qui sont relatifs à la défense des intérêts conservateurs figurent en première ligne, et, à tort ou raison, la majorité de l'Assemblée nationale a exprimé plusieurs fois le regret de ne point rencontrer dans le Gouvernement utle politique plus ferme. Sans nous faire juge de ce dissentiment, il n'est d'ailleurs pas inutile de remarquer que le J)oint sur lequel il porte est peut-être le seul sur lequel la droite et la gauche de l'Assemblée soient absolument d'accdrd. Si la majorité reproche au Président de la République de préparer l'avènement du parti démocratique par la mollesse de son attitude et l'équivoque qu'elle
entretient, c'est sous l'inspiration du même sentiment et en reconnaissance d'un service dont elle compte tirer profit que la minorité Ta constamment soutenu de ses applaudissements et de ses votes, et Ton ne \oit guère comment la division du pouvoir législatif en deux Chambres modifierait une appréciation à peu près unanime dans le Parlement et dans le pays.
11 est vrai que si Ton suppose Télection d'une Chambre haute en opposition de vues avec TAsfeemblée actuelle, cette Chambre haute pourra dénouer les conflits au profit du Président de la République, soit en Tarmant du droit de dissolution, soit en facilitant simplement la continuation d'une politique de bascule et en lui permettant de s'appuyer sur une Chambre contre l'autre avec plus d'autorité qu'il ne peut le faire en s'appuyant sur la minorité contre la majorité d'une Assemblée unique. Mais, comme la situation actuelle ne pourrait être modifiée qu'à la condition que les deux Chambres fussent en désaccord, la constitution d'une Chambre haute peut être envisagée par ceux qui la réclament comme un expédient utile pour faire triompher leur politique et pour assurer la toute-puissance du Président de la République ou l'annihilation de l'Assemblée actuelle ; elle ne saurait être considérée comme un moyen constitutionnel de dénouer les conflits et d'assurer d'une façon permanente l'harmonie des pouvoirs publics.
Aussi bien la question est-elle ailleurs, et le péril de la situation présente est-il tout autre à nos yeux que celui dont les divers organes de la presse officieuse ont paru être exclusivement frappés. M. le Président de la République a fait ressortir ce péril d'une façon saisissante dans ses conversations avec la Commission des Trente et donné en faveur de rétablissement d'une seconde Chambre des arguments qui nous ont paru décisifs.
Il n'a point eu de peine à faire ressortir que si une ^ grande Assemblée politique est parfois sujette dans ses votes à de regrettables entraînements, de funestes méprises sont plus à craindre encore de la part du suffrage universel qui n'a ni les mêmes lumières, ni la même connaissance des faits. Une heure d'égarement suffirait donc pour donner au pays une Assemblée unique qui fût en désaccord avec ses tendances réelles, et ce serait prendre peu de souci des intérêts de la souveraineté nationale que de ne lui préparer aucun recours contre des mandataires qu'elle aurait mal jugés et qui, s'ils étaient une fois investis d'une autorité sans contrôle, seraient capables de bouleverser profondément l'état social. Supposons que des candidats de la plus dangereuse espèce parviennent à tromper un instant la confiance du corps électoral ; supposons qu'ils abusent de l'ignorance du plus grand nombre pour se représenter euxmêmes comme les amis les plus dévoués du Président de la
République, et qu'une équivoque habilement créée par eux puisse donner quelque créance à une fable aussi ridicule. Nous pouvons même admettre que les nouveaux élus comptent parmi eux un homme d'État qu'ils considèrent, sans en avertir le pays, conune l'héritier présomptif du Président de la République, qui espère lui-même que l'héritage ne se fera pas trop longtemps attendre, et dont les amis seraient prêts au besoin à hâter l'entrée en possession. Nous avons assisté depuis deux ans à trop d'événements qui nous eussent paru auparavant d'une invraisemblance choquante, pour ne pas admettre, au moins à titre d'hypothèse, que tout en se présentant sous le couvert du chef actuel du pouvoir ses prétendus partisans pourraient être en désaccord avec lui sur toutes les questions de droit constitutionnel, de politique extérieure, d'organisation économique et militaire, de personnel et d'administration Intérieure. Une Assemblée choisie dans cette couche sociale par des électeurs qui auraient cru nécessaire de la nommer, en dominant au besoin leurs répugnances personnelles, pour prêter un plus ferme appui au pouvoir, ne serait-elle point exposée dès le lendemain de son avènement à se trouver en conflit avec ce même pouvoir, et quels résultats ne sortiraient-ils pas d'un tel conflit ! Il n'est assurément pas probable que l'Assemblée dont nous supposons l'existence supporte patiemment le maintien d'un Président de la Repu-
blique qui s'opposerait h ses volontés ou à ses caprices ; et surtout, si ses sympathies plus ou moins dissimulées appartiennent à un homme qui souhaite ardemment de se substituer au Président, tout porte à craindre que pour élever ce favori au pouvoir elle ne trahisse ouvertement le mandat reçu de ses électeurs.
Si nous vivions sous un régime monarchique une telle crainte pourrait être facilement dissipée, car les monarchies ont une Chambre haute dont la plus importante prérogative est d'opposer un veto aux résolutions de la Chambre des députés lorsque ces résolutions lui semblent en désaccord avec le sentiment des électeurs, et si la Chambre des députés ne cède point à cet avertissement, le droit de dissolution permet au pouvoir exécutif d'en appeler des représentants infidèles de la nation à la nation elle-même et de lui donner ainsi le moyen de réparer une erreur involontaire ou de déjouer de coupables manœuvres.
Malheureusement ce paraît être le principal vice de l'état républicain, et en particulier de Fétat républicain actuel, que de ne donner à la nation aucune espèce de recours contre ses mandataires pendant la durée légale de leur mandat. M. le Président de la République a fait toucher du doigt aux membres de la Commission des Trente une lacune si grave et si dangereuse. Peut-être s^est-il un peu exagéré l'influence morale d'une Chambre haute contre une Assem-
blc^e (^luo par le suffrage universel et résolue à briser tous loH obstacles. Il n'en est pas moins vrai que si cette C4liambre haute existait et si elle était investie du droit de dissolution, de concert avec le Président de la République, elle mettrait entre les mains du pouvoir exécutif une arme légale, et dût-il avoir recours à la force pour s'en servir, elle légitimerait les moyens propres à en assurer Tusage. Aussi, lorsque M. le Président de la République avec toutes les réserves de langage que sa situation commande, laisse entrevoir aux membres du parti conservateur l'éventualité d'une lutte commune contre leurs adversaires politiques au nom des intérêts de la souveraineté nationale, cette éventualité d'un accord, bien que reculée jusqu'au jour oîi l'Assemblée actuelle aura cessé d'exister, nous semble faite pour exercer sur les esprits une impression heureuse, et pour les disposer à accueillir favorablement une réforme présentée dans un intérêt si pressant et si considérable.
Nous ne sommes pas (est-il besoin de le dire?) de ceux qui, plaçant leurs espérances dans l'excès du mal qu'ils combattent, peuvent se rattacher à l'idée de refuser l'amélioration du régime actuel de peur qu'il ne devienne satisfaisant ou qu'il ne se consolide. Provisoire ou non, le régime politique de notre pays doit d'abord être supportable, et conjurer s'il le peut les périls qui aggraveraient notre situation extérieure. Puisque ce régime a reçu la
dénomination de République conservatrice , c'est à nous qui, dans cette raison sociale, attachons infiniment plus de prix à Tépithète qu'au substantif, de faire les lois organiques nécessaires pour que Tépithète se maintienne et pour que la République conservatrice ne dégénère pas subitement en une République radicale. Bien que cette dernière eût évidemment l'avantage de n'avoir pas besoin de proclamer chaque jour son caractère provisoire pour nous convaincre à l'avance de son peu de durée, les périls qu'elle ferait naître seraient si incalculables, et son existence menacerait à tel point non-seulement notre repos intérieur, mais encore notre avenir, notre unité nationale et l'intégrité de notre territoire, que nous ne saurions lutter avec trop d'énergie contre son avènement possible. Si la création d'une Chambre haute peut être de quelque utilité à cet égard, soit par les services que rendrait la Chambre haute elle-même, soit par l'établissement d'un ministère homogène et conservateur qui serait le prix de cette réforme, elle n'a pas besoin d'autre raison d'être à nos veux.
Si l'on examine la question à un point de vue plus général et en faisant abstraction des incidents de la politique quotidienne, l'œuvre d'organisation que les amis du
Gouvernement actuel nous demandent aujourd'hui de tenter avec eux parait devoir présenter un avantage que le parti conservateur ne saurait méconnaître sans manquer de clairvoyance.
On a beaucoup parlé jusqu'ici de l'essai loyal de la Repu* blique, mais peut-être s'est-on trop contenté d'en parier, car il serait difficile de considérer sérieusement comme un essai du régime républicain l'essai du régime sans nom sous lequel nous nous efforçons de procéder en dehors de toutes les conditions normales à la liquidation de nos dé-^ sastres. Il résulte de cette situation que nous supportons tous les inconvénients de la République, car elle existe de fait, son nom figure en tête de tous les actes officiels et elle ne pourrait être renversée sans une crise périlleuse ; mais en même temps nous n'en avons pas les bénéfices, puisque l'expérience à laquelle nous assistons ne saurait compter, et que quand elle sera achevée nous ne pourrons nous en servir ni pour constater que la République est impossible, ni pour reconnaître loyalement que nous nous étions trompés, et que cette forme de gouvernement ne présente pas les dangers que nous redoutions.
L'avantage d'une organisation plus complète du régime républicain serait précisément de nous permettre, et de permettre au pays, de faire l'essai des institutions dont nous n'avons encore que le nom et de nous édifier une fois
pour ioutes sur la valeur ou sur les inconvénients de la République.
Nous n'appartenons pas pour notre compte au parti républicain. Non que nous lui reprochions, comme on le fait souvent, de s'être saisi au 4 septembre d'un pouvoir tombé en déshérence ou d'avoir partagé à cette époque sur la question de la défense à outrance les illusions de la France entière ; mais nous croyons que la République n'est ni la meilleure forme de gouvernement ni la plus libre ; nous savons par expérience que le parti républicain comprend les conditions de la liberté politique d'une façon non moins étrange que celles de l'ordre public. Nous avons pu constater depuis deux ans et demi que ce parti comptait dans son personnel des éléments impurs dont les républicains les plus honnêtes et les plus modérés éprouvaient une peine singulière à se détacher sans retour. Nous avons vu que, pour ces derniers eux-mêmes, la République était un nom magique qui permettait de faire allègrement de douloureux sacrifices sur les questions de principe, qui autorisait avec le pouvoir républicain des compromis à tout le moins peu respectables et qui allait au besoin jusqu'à tenir lieu de la liberté ou à développer pour l'attendre une patience méritoire et inattendue.
Quand nous nous sommes efforcés de comparer le système politique sous lequel nous vivons avec ceux que nous
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avions connus antérieurement, nous avons eu le regret de nous avouer à nous-même que celui avec lequel il présentait le plus d'analogies était le système de la Constitution de 1852, qui n'a jamais passé cependant pour un modèle de liberté parlementaire; et quand la majorité de l'Assemblée nationale a voulu introduire dans la pratique du gouvernement républicain les institutions auxquelles recourent depuis une longue suite d'années les peuples qui veulent être libres, nous n'avons pu entendre sans une douloureuse surprise les républicains de toutes les nuances nous affirmer que ces institutions étaient incompatibles avec le régime de leur choix, et que le gouvernement personnel était de l'essence de la République.
D'un autre côté, en jetant les yeux sur les nations qui nous environnent, nous pouvions apprécier à notre frontière même, chez un peuple de notre race, combien la liberté dont jouit la Belgique, sous le régime de la Monarchie constitutionnelle, était supérieure à celle que nous accordent ou que nous laissent entrevoir les défenseurs de l'idée républicaine. Sans chercher d'exemples en dehors de notre pays, nous trouvions dans notre histoire contemporaine dix-huit années de liberté et de prospérité pacifique sous le gouvernement constitutionnel et parlementaire du chef de la maison d'Orléans, et à côté de nous des princes héritiers de sa race, dont le nom n'avait été compromis dans aucune de
nos luttes civiles, dont les traditions étaient celles d'une Monarchie nationale et dont la cause était confondue depuis plus de cinquante ans avec celle des libertés publiques.
Nous croyons qu'au mois de février 187^ la République avait été condamnée par un solennel verdict du suffrage universel, que les illusions permises au lendemain du 4 septembre ne l'étaient plus au lendemain de la dictature de Tours et de Bordeaux, et, qu'à cette époque, la France eût fait sagement de prendre un parti énergique et décisif et de rétablir, soit dans les conditions du gouvernement de 1830, soit avec l'accord des deux branches delà maison de Bourbon, le régime de la Monarchie libérale et parlementaire.
Cette conduite n'a pas été suivie. Nous le regrettons profondément. Nous conservons l'espérance de voir tôt ou tard la volonté libre et souveraine de la nation se prononcer dans le sens de nos vœux, et nous souhaitons avec ardeur qu'elle n'ait pas à se repentir, à courte échéance, de l'hésitation qu'elle y aura mise ou du temps qu'elle aura perdu.
Mais comme nous ne défendons d'autres principes que les principes d'ordre légal et de liberté parlementaire dont aucune forme de gouvernement n'a le droit de s'attribuer le monopole, comme nous n'appartenons à aucun autre parti qu'à celui de la souveraineté nationale et que
nous ne reconnaissons d'autres titres que ceux que confère la libre adhésion du pays, aucune de nos doctrines ne saurait nous permettre de placer, en matière de gouvernement, nos préférences personnelles au-dessus de la volonté de nos concitoyens régulièrement exprimée par leurs représentants légaux, et, si la République devait être le gouvernement définitif de la France, nous devrions nous y soumettre et nous borner à lui demander d'être une République conservatrice et libérale.
En face de cette éventualité que TAssemblée nationale s'est efforcée jusqu'ici de reculer en maintenant à la République son caractère provisoire, nous ne pourrions donc avoir d'autres objections que celles qui consistent à rechercher jusqu'à quel point la consolidation du régime républicain est compatible avec le maintien de l'ordre et avec la pratique des libertés publiques.
Sur la première de ces questions, la réponse est entre les maiiis du Gouvernement et du suffrage Universel. Les événements parleront d'ici à un avenir prochain et devront t*ésoudre tous les doutes en une certitude favorable ou contraire aux vœux du parti républicain. C'est aux élections générales qu'il appartiendra de nous faire connaître si la République doit être le gouvernement de tous par tous et si le parti conservateur doit y avoir sa place, ou si, au contraire^ elle est destinée à ti'êtte que le gouverfae-
ment des républicains de la veille et à se renfermer dans une secte étroite et jalouse, à laquelle le pays ne pourrait remettre ses destinées sans s'apercevoir promptement de l'étendue de la faute qu'il aurait commise et sans faire payer chèrement au régime républicain l'erreur où ses partisans l'auraient entraîné.
Sur la seconde question, la réponse consistera précisément dans l'épreuve que les promoteurs des réformes constitutionnelles nous demandent de faire, et c'est parce qu'il est nécessaire que le pays puisse faire cette épreuve et qu'elle soit complète, qu'il est bon que le régime républicain reçoive avec le concours du Gouvernement et de l'Assemblée nationale, l'organisation qui lui a fait défaut depuis deux ans.
Nous assistons d'ailleurs, à cet égard, à un spectacle instructif et dont nous serions mal avisés de nous plaindre* Pour donner à la fois des garanties de stabilité à la nation et au chef du pouvoir, on nous demande aujourd'hui d'étudîel* les moyens de faire vivre une Chambre haute et le droit de dissolution dans un régime républicain, et d'y joindre l'étude de toutes les autres questions que traîne naturellement à sa suite une réorganisation si complète des pouvoirs publics. Ce sont nos adversaires qui recon* naissent les premiers l'utilité des rouages les plus importants de la Monarchie constitutionnelle et qui nous de-
mandent de les appliquer à la République pour assurer sa marche* Cherchons donc, puisqu'ils nous y convient, dans quelle mesure il est possible de concilier avec la forme républicaine tout un ensemble de garanties qui, jusqu'à présent, n'ont point reçu sous cette forme de gouvernement leur développement le plus complet. Puisqu'on veut sortir de l'état précaire dans lequel nous avons vécu jusqu'ici, et discuter, fût-ce à titre provisoire , les bases d'un régime régulier, nous sommes gens de trop de bonne foi pour ne point applaudir à cet essai tardif, et pour ne point considérer comme une bonne fortune la circonstance qui nous permet d'appeler l'attention du pays sur la nécessité de revenir aux principes constitutionnels et d'examiner devant lui quels sont les procédés auxquels une République peut recourir pour en assurer l'application.
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