CHAPITRE PREMIER
Nous n'avons point à disserter ici sur les mérites ou sur les inconvénients du régime constitutionnel et parlementaire ; il nous suffit de constater qu'à moins d'exposer un peuple à la plus détestable des tyrannies, toute République est tenue d'être parlementaire, et qu'à moins d'être parlementaire, il faut qu'elle renonce à être un régime politique avouable. Sous d'autres formes de gouvernement, il a pu' être permis de discuter sur le plus ou moins d'aptitude du peuple français à la pratique régulière des libertés publiques, et à d'autres époques, il a pu se rencontrer un certain nombre d'esprits qui, sans avoir de préférences innées pour le despotisme, ont vu dans l'établissement du pouvoir absolu le seul moyen de couper court aux dissensions civiles, de rendre la sécurité
à la nation et de garantir au <iouvernement Jui-niôme la somme de repos et de stabilité nécessaire poiTr suivre une ligne politique de quelque durée et pour veiller à Tadministration des intérêts généraux du pays. Nous ne nous sommes jamais fait d'illusions, pour notre compte, sur la valeur de cet expédient ; mais ceux qui ont eu d'autres convictions, et qui, sous le dernier règne, ont cru pouvoir placer leur confiance dans le gouvernement d'un seul homme, devront renoncer sous la République à demander à la dictature un calme trompeur et passager. L'absolutisme républicain n'a même pas de quoi tromper les moins clairvoyants. La dictature qu'il comporte est ou sera à bref délai celle de la démagogie représentée par un orateur de carrefour ou un artisan d^insurrections, et comme la dictature est un système dont les mérites se mesurent précisément à ceux du dictateur, il n'y a pas besoin d'étudier le grave problème qui consiste à rechercher si l'existence d'un bon dictateur est un événement possible, pour apprécier la différence qu'il y a, dans tous les cas, de César à Catilina ou à ses comparses, et pour se rendre compte que passer de l'un aux autres, ce serait tomber de chute en chute.
Non-seulement le pouvoir absolu est une ressource que la République ne saurait offrir à ceux qui lui demandent leur salut , mais c'est môme un sophisme que l'on a depuis quelque temps cherché à répandre, et contre lequel nous ne saurions trop vivement protester, que de soutenir que la République comporte un pouvoir exécutif fort.
Ceux qui professent cette théorie en donnent, il est vrai, une raison qui paraît spécieuse au premier abord : c'est que la République étant sujette à plus de troubles que la Monarchie, a besoin d'une main plus vigoureuse pour réprimer les violations de la loi. Mais cet argument, s'il était uste, devrait tendre plutôt à infirmer dans les esprits la foi
républicaine qu'à les réconcilier avec Tidée d'un pouvoir exécutif mal contrôlé ; car s'il est vrai que le régime républicain présente au point de vue des troubles civils des périls particuliers, il en offre de bien plus certains encore au point de vue de la mauvaise gestion ou de l'usurpation possible du pouvoir exécutif.
Lorsqu'une forme de gouvernement a pour résultat de surexciter outre mesure les ambitions et de faciliter les hasards, plus les ambitions doivent être surexcitées et plus les ambitieux, peu dignes de réussir, ont de chances de succès, plus il importe que le pouvoir auquel la nation est exposée à les voir parvenir, soit limité et soumis à un contrôle sévère.
Ce n'est donc pas sans raison que la plupart des républiques, aussi bien dans le monde ancien que dans le monde moderne, ont cru devoir montrer une certaine défiance vis-à-vis de leurs chefs, et c'est par une pente naturelle qu'elles inclinent généralement vers le despotisme des Assemblées.
Ce qui caractérise précisément le régime parlementaire, c'est d'éviter à la fois ce double écueil et de reposer sur un ensemble d'institutions qui rendent également impossibles la dictature d'un homme et celle d'une Assemblée.
Peut-être les amis du gouvernement représentatif ne se sont-ils point assez attachés à faire ressortir ce dernier point de vue. En attaquant depuis vingt-cinq ans le gouvernement personnel et en lui opposant avec raison, le principe de l'autorité prépondérante du Parlement dans la direction des affaires publiques, ils ont trop souvent, à notre avis, négligé d'indiquer avec la même netteté que ce principe n'était pas le seul, que l'autorité du Parlement n'était pas leur but exclusif mais le moyen d'atteindre un but plus élevé et qu*il ne s'agissait point seulement
d'établir le gouvernement du pays par des Assemblées, mais d'assurer le gouvernement du pays par lui-même sous des institutions sérieusement représentatives.
C'est par là, cependant, que les partisans du régime parlementaire se séparent non-seulement de l'école absolutiste mais aussi de l'école révolutionnaire. S'ils devaient se borner à substituer à l'autorité absolue d'un homme, l'autorité absolue d'une Assemblée, rien ne distinguerait leui* programme politique de celui de la Convention. Mais ils font plus. En remettant aux mandataires élus du peuple le droit de décider en son nom, ils se gardent de leur remettre une autorité sans contrôle et sans frein. Ils se souviennent que les mandataires de la nation ne sont pas la nation elle-même et que cette dernière a besoin de prendre des garanties pour que le pouvoir qu'elle délègue ne soit point exercé à son détriment ou contre son vœu. Leur principal titre à la sympathie du public libéral est de pourvoir à ce besoin et d'organiser ces garanties. Grâce à cet ensemble d'institutions qui sont propres au régime parlementaire et qui forment un gouvernement sagement pondéré, ils donnent au pays le moyen de se prémunir contre les entraînements d'une Assemblée et ils lui réservent, au besoin, la faculté d'intervenir pour faire triompher sa volonté en changeant à la suite d'une dissolution des mandataires avec lesquels il serait en désaccord.
Si le régime parlementaire possède par lui-même quelque valeur, c'est parce qu'il résout d'une manière plus parfaite que toutes les autres conceptions politiques, le difficile problème de maintenir une complète communauté de vues entre la nation et ses gouvernants. Son principal mérite est de faciliter merveilleusement la libre manifestation de la volonté du pays et de donner à cette volonté le moyen de se faire obéir et de vaincre pacifiquement toutes les résistances. Nous ne saurions trop insister
sur ce point; car si rurganisation que ce régime consacre et les rapports qu'il crée entre les pouvoirs publics devaient être considérés en eux-mêmes et en dehors du but qu'ils réalisent, ils ne représenteraient plus guère qu'un agencement de rouages ingénieux, mais sans moteur, un mécanisme auquel manquerait l'âme et la vie.
L'âme du gouvernement parlementaire, c'est la volonté du pays qui en dirige tous les mouvements et qui en règle tous les ressorts. Les ressorts qu'il met enjeu et auxquels il doit son harmonie, répondent à deux idées qui sont inséparables parce qu'elles se complètent et se limitent l'une l'autre. La première de ces idées est que, dans un pays libre, le Gouvernement réside dans la représentation nationale ; la seconde est que cette autorité ne saurait être sans limites et que le principe commun par lequel les gouvernements libres se distinguent de ceux qui ne le sont pas, est de ne jamais concentrer dans les jnêmes mains la souveraineté absolue.