MINISTRES NON PARLEMENTAIRES
Un défaut grave du régime parlementaire, c'est, nous l'avons vu (liv. X, ch. i), l'instabilité des ministères.
Cette instabilité est surtout très fâcheuse pour certains services publics, où il est indispensable de suivre, pendant plusieurs années, un même plan et où il est impossible d'improviser des améliorations. Je citerai principalement les départements de la guerre, de l'instruction publique et des travaux publics.
Pour bien gérer ces départements, il faudrait des hommes tout à fait spéciaux, soustraits aux inquiétudes et aux vicissitudes des luttes parlementaires et assurés d'occuper leurs fonctions pendant un temps assez long.
L'avantage du régime despotique sous ce rapport, c'est que, quand le souverain est assez intelligent pour faire choix d'un bon ministre, il peut le maintenir en place tout le temps qu'il faut pour faire de grandes choses.
Avec le régime parlementaire tel qu'il est pratiqué en Europe, l'impuissance des ministères, qui se succèdent rapidement aux affaires, est parfois ridicule et parfois désastreuse.
Voyez ce qu'ont fait, en Prusse, Stein et von Roon pour la réorganisation de l'armée, Humboldt et von Altenstein pour celle de 1 enseignement, et en Russie, le prince Gortschakof, pour développer les ressources de l'empire, et considérez en regard ce qui a été fait en France ou en Angleterre.
En France, depuis 1830, le département de l'instruction publique a été fréquemment aux mains d'hommes éminents, et pourtant combien, jusque récemment, les résultats obtenus ont été insignifiants. MM. Guizot et Duruy avaient commencé d'importantes réformes ; ils ont quitté les affaires avant de rien mener à terme.
L'Angleterre, en ce moment, croit devoir réorganiser son armée. Elle n'aboutit à rien du sérieux, et elle n'a pu abolir l'achat des grades, que par un coup d'autorité de la prérogative royale.
L'expérience prouve donc qu'un bon ministre, soutenu par un souverain éclairé, peut faire beaucoup plus de bien sous un régime despotique que sous un régime parlementaire.
Ce n'est pas une raison pour préférer le despotisme, qui maintient les peuples dans l'enfance ou qui les corrompt et les
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énen e ; mais c'est un motif pour chercher s'il n'y a pas moyen, BOUS I»1 régime parlementaire, d'introduire dans la direction de certains services publics l'esprit de suite qui y est indispensable.
Ce moyen nous est indiqué par ce qui se fait dans les États de l'Union américaine. Les ministres sont choisis parle Président en raison de leur compétence, non en raison de la majorité dont ils disposent au Parlement et les chefs de service sont des hommes spéciaux, nommés les uns par le peuple directement, les autres, dans les États particuliers, par le Sénat ou la Chambre des représentants.
En Europe, il faudrait faire nommer par la chambre haute les chefs du département de la guerre, des travaux publics et de l'instruction publique; ils resteraient en fonction jusqu'à révocation et seraient responsables devant le Parlement; ils ne prendraient point part aux débats parlementaires de tous les jours, mais une fois par an, ou à la demande des Chambres, ils viendraient défendre leur budget.
Aux États-Unis, ce régime, quoique des élections populaires trop fréquentes y aient imprimé une excessive mobilité, a néanmoins amené à la direction des principaux services des hommes qui ont fait d'excellentes choses surtout en fait d'enseignement dans les différents États.
En Europe, plusieurs avantages résulteraient de ce système.
D'abord les fluctuations des majorités parlementaires et les incessants changements des ministères cesseraient de mettre obstacle à toute réforme de longue haleine, et les institutions libres pourraient employer à la direction de leurs affaires autant d'esprit de suite et de connaissances spéciales que le fait parfois le despotisme.
En second lieu, les ministres élus par le Sénat n'ayant pas à prendre part aux débats parlementaires, pourraient consacrer tout leur temps à l'étude des graves intérêts qui leur sont confiés, et cependant ils seraient responsables devant les représentants du peuple, condition essentielle du gouvernement représentatif.
Enfin, on diminuerait cette effrayante concentration de pouvoirs qui, quelque nom que porte l'État, république ou monarchie, est toujours le despotisme.