CHAPITRE XXVII
LA RÉPUBLIQUE ET LA POLITIQUE EXTÉRIEURE
Un État qui se constitue en république doit, autant que possible, s'abstenir de s'engager dans les complications de la politique extérieure. C'est là un principe que les fondateurs de la république des États-Unis ont sans cesse mis en relief et auquel leurs successeurs sont restés fidèles jusqu'à ce jour.
C'est aussi ce qu'ont fait jusqu'à présent ceux qui ont dirigé les affaires extérieures de la France, depuis qu'elle a adopté le régime républicain.
Il y a pour cela deux bons motifs. Premièrement, s'engager à fond dans la politique étrangère conduit tôt ou tard à des conflits ou à la guerre. Secondement, les démocrates sont peu aptes à la bien diriger.
M. de Chambrun dit très bien dans son livre à ce sujet : Le pouvoir exécutif aux États-Unis (p. 207) :
« A mesure que les sociétés deviennent plus démocratiques et qu'elles se rapprochent, par un mouvement progressif, des institutions républicaines, elles perdent presque naturellement le goût de la politique de cabinet. Les combinaisons savantes, les traités d'alliance secrètement préparés par les grands desseins des hommes de génie, qui, comme Richelieu, avaient si admirablement remanié l'Europe, la guerre d'équilibre et de conquêtes sont des choses essentiellement aristocratiques. »
L'expérience récente confirme la vérité de cette remarque. Voyez à quel point, sous l'empire d'influences et d'idées oppo-
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sées, les gouvernements qui se sont succédé en France ont manqué d'esprit de suite dans leur politique extérieure.
La restauration fait la guerre d'Espagne, pour défendre la légitimité, et la guerre de Grèce, pour assurer le triomphe d'une insurrection.
Louis-Philippe soutient Méhémet-Ali jusqu'à la veille d'une guerre contre une coalition européenne; il protège, d'un côté, les libéraux en Espagne; de l'autre, les jésuites du Sonderbund en Suisse; il se fait accuser de servilisme envers l'Angleterre à propos du droit de visite, et, bientôt après, il se brouille avec elle à propos d'un mariage, insigne puérilité qui a coûté cher.
La République de 1848, pendant sa courte existence, commet ce crime et cette faute d'envoyer ses troupes à Rome, pour renverser la république italienne et restaurer le pape.
Napoléon III pousse les contradictions jusqu'à la démence. Il veut faire l'Italie, en maintenant le pouvoir temporel du Saint-Siège; il arrive ainsi à se faire exécrer par les prêtres dans le monde entier et par les Italiens dans la Péninsule et ailleurs, à ce point que les bombes d'Orsini lui coûtent presque la vie; après avoir humilié à Sébastopol la Russie, son alliée naturelle, de concert avec l'Angleterre, il inquiète les Anglais et les force à armer leurs volontaires et leurs cuirassés ; il va au Mexique pour tenter de fonder un empire, sous prétexte d'arrêter les progrès des Anglo-Saxons, qui le forcent bientôt à rembarquer hâtivement ses troupes; il désorganise ainsi son armée, et, au même moment, pour comble d'insanité, après avoir assuré, de ses propres mains, la prépondérance de la Prusse, en l'aidant par deux fois à enlever des provinces à l'Autriche, il attaque cette Prusse, dont il vient de favoriser la rapide croissance. La conséquence inévitable de cette politique absurde est que la France, au jour de l'épreuve, n'a pu espérer l'appui d'aucun de ces États qu'elle avait successivement attaqués, vaincus, menacés, démembrés et inquiétés.
Si la France a eu ainsi une politique extérieure dépourvue de suite et même parfois de sens commun, cela tient à une cause profonde. Faust disait : « J'ai deux âmes. » La France aussi porte dans son sein deux esprits qui se combattent, l'esprit d(5 la Révolution et l'esprit de l'ancien régime. Suivantque l'un ou l'autre l'emporte, on parlen guerre tantôt pour la théo-
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cratie el tantôt pour la liberté. Qu'une restauration monarchique s'accomplisse, elle se verraforcée de faire une croisade à Rome. Que le drapeau rouge Hotte sur Paris, et on voudra aller Le planter à Berlin, à Vienne, à Madrid et à Bruxelles. La France déviait s'occuper sans relâche de ses affaires intérieures et 1res peu de celles des autres pays. Elle est assez forte pour n'avoir rien à redouter de personne.