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CHAPITRE II

« [/homme est né libre et partout il est dans les fers, » s'écrie Rousseau, et en effet, dans les sociétés primitives, régnent la Liberté et l'égalité.

Considérons, par exemple, le régime politique des Indiens de l'Amérique du Nord.

Au sein de chaque tribu, les hommes sont libres. Ils ne sont soumis à aucun code de lois, ni entravés par aucun règlement. Ils obéissent spontanément à des coutumes traditionnelles. Point de magistrats, point de souverain. Le pouvoir qu'exercent les sachems vient, non de la force dont ils disposent, mais de l'autorité dont ils jouissent, en raison de leur âge, de leur expérience ou des services qu'ils ont rendus. En cas de guerre, un chef est élu, mais celui-ci n'a aucun moyen pour transformer son commandement temporaire en souveraineté permanente.

La condition de tous est aussi très égale. Point de propriété foncière individuelle. Le territoire, où la tribu vit principalement des produits de la chasse, est son domaine collectif. Les besoins sont peu nombreux; les biens mobiliers : armes, vêtements, ustensiles, provisions sont presque les mêmes dans chaque demeure. L'inégalité ne peut naître. Ni la terre ni le capital ne peuvent se concentrer en quelques mains.

Faut-il prendre une résolution en commun, tous s'assemblent et discutent, et la majorité décide. C'est le régime républicain dans toute sa simplicité. On peut dire qu'il est Tordre naturel, en ce sens que sous tous les climats, chez toutes les

races, il résulte de la nature des choses, c'est-à-dire des conditions économiques de l'existence.

Un régime très semblable régnait encore chez les Germains au temps de Tacite, sauf que l'inégalité est déjà plus grande que chez les Indiens, parce que la possession d'esclaves et d'animaux domestiques, l'agriculture et l'occupation du sol qu'elle nécessite, permettent aux uns d'avoir plus de biens que les autres. Il faut voir ceci de plus près, parce que, comme l'a dit Montesquieu et comme l'a prouvé l'historien anglais Freeman, les institutions libres dont jouissent les peuples de notre Occident nous viennent des Germains.

Ils vivaient des produits de la chasse et de leurs troupeaux, plutôt que de ceux de l'agriculture. « Ils ne s'appliquent pas à l'agriculture, dit César, et la plus grande partie de leur nourriture consiste en lait, en fromage et en viande '. » « Leurs mets sont simples, dit Tacite : des fruits sauvages, de la venaison fraîche et du lait caillé 2. » Déjà ils cultivent des céréales; c'est même leur seule culture, remarque Tacite : Sola terrœ seges imperatw, et une partie en est employée à faire une liqueur fermentée semblable au vin, laquelle est évidemment la bière. (Potui humor ex hordeo et frumento in quandam similitudineni vini corruptus.)

Pour obtenir ces céréales, il faut labourer le sol et par conséquent l'occuper; mais cette occupation ne dure qu'un an. Une partie seulement de la terre arable est mise en culture et chaque père de famille y obtient une part, dont l'étendue dépend du nombre des cultivateurs copartageants. L'an d'après, une autre partie est répartie entre tous, occupée et cultivée, et ainsi, par cette rotation annuelle, tout le territoire susceptible d'être emblavé l'est successivement. Sauf la maison et l'enclos qui l'entoure, tout le domaine de la tribu reste propriété collective, tant la forêt où l'on chasse et le pâturage où le bétail de tous paît en commun, que la terre arable annuellement repartagée et temporairement cultivée 3.

(1) Agriculture non student, ma j orque viclus eorum in lacté, caseo et carne consista (De Bel. Gai , VI, 22.)

(2) Cibi sim}>lices : Agrestia poma, recens fera aut lac concrétion. (Germania, xxm.)

(3) Tacite. Agri pro numéro cultorum ab universis per vices occupantur,

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Ce mode de culture, qui se pratique encore, en beaucoup de pays, dans les régions pou peuplées, par exemple, sur les communaux des Ardennes belges1, est tout naturel au moment où L'agriculture remplace peu à peu le pâturage et le régime de possession annale qui l'accompagne est favorable au maintien tic L'égalité, ainsi que Ta très bien noté César : « Nul, dit-il, n'a de champs bornes, ni de terrain qui soit sa propriété personnelle, mais les magistrats et les chefs assignent, tous les ans, des terres aux gentes et aux familles vivant en communauté, en tels lieux el en telle quantité qu'ils jugent convenable et d'année en année ils les forcent de transporter leur culture2. » Parmi les raisons que les Germains donnaient de ces usages, il y a à remarquer celles-ci : « pour prévenir que tous, s'efforçant d'étendre leurs possessions, les plus puissants n'enlèvent les leurs aux plus faibles; que l'amour de l'argent ne s'introduise parmi eux et ne fasse naître les factions et les dissensions; que le peuple soit contenu par l'esprit de justice en voyant la pari des biens de chacun rendue égale à celle des plus puissants 3. »

Ce ne sont pas ces motifs qui ont fait adopter le régime de la répartition périodique du domaine collectif, car il s'est développé partout sous l'empire des mêmes nécessités économiques, mais les Germains qui le faisaient connaître à César, en expliquaient parfaitement les avantages, lesquels se résument en un mot : maintenir l'égalité dans une société d'égaux et empêcher le développement de l'antagonisme entre riches et pauvres.

quos mox interse, secundum dignationem, par tiuntur ; facilitaient partiendi camporum spatia prsestanl. Arva per annos mutant et superest ager ; nec enim cum ubertate et amplitudine soli labore contendunt, ut pomaria conserant et prata séparent et hortos rigent : sola terrse seges imperatur. — (Germ., xxvi )

(1) Y. mon livre de la Propriété primitive, chap. 4 et 5.

(2) Neque quisquam modum cenum aut fines hahet proprios, sed magistratus ac principes in annos singulos gentibus cognationibusque hominum, qui una coierunt quantum et quo loco visum est agri attribuunt ; atque anno post alio transite cogunt. {De Bel. GaL, liv. VI, 29.)

(3) iVe latos fines parare studeant, potentioresque humiliores possessionibus expellant;ne qua oriatur pecunise cupidifas, qua ex re factiones dissensionesque nascunlur ; ut animi œquitate plebem conlineant, qicum suas quisque opes cum potentissimis sequari videat. (De Bel. Gai., VI, 22.)

Cependant nous voyons dans Tacite, que le partage ne se faisait pas sur la base d'une égalité absolue, mais en tenant compte de la dignité, agri quos secundum dignitatem partiunlur, c'est-à-dire que les principaux obtenaient une part plus grande ainsi que nous le voyons dans la dessa javanaise, où un régime entièrement semblable est pratiqué1.

Cette différence avec le régime agraire tel que le décrit César peut s'expliquer de deux façons : ou bien chacun des doux historiens romains a décrit la coutume dans une région où elle était différente en ce point, ou bien l'inégalité dans la répartition s'était introduite pendant le temps qui séparait l'époque où ont été écrits les Commentaires de celle où l'a été plus tard la Germanie.

Quoi qu'il en soit, l'égalité des conditions était grande chez les Germains et avait pour conséquence une égalité non moindre des droits politiques.

Ils avaient des chefs, mais ils étaient électifs et leur autorité était très limitée : « Ils choisissent leurs rois parmi les plus nobles, dit Tacite, et leurs capitaines parmi les plus braves. Le pouvoir de ces rois n'est ni illimité ni arbitraire, et les capitaines commandent par les exemples de courage qu'ils donnent et par l'admiration qu'ils inspirent, plutôt que par l'autorité qu'ils exercent2. »

Tous les hommes libres se réunissent armés en assemblée générale, à certains jours déterminés, à la nouvelle ou à la pleine lune, pour s'occuper des affaires générales. Sur celles de grande importance, tous délibèrent; sur celles de moindre importance, les principaux [principes) seulement. Toutefois, ceux-ci examinent d'abord celles mêmes dont la décision appartient au peuple. Les rois ou les chefs exercent de l'influence sur les décisions de l'assemblée plus par leur éloquence que parle pouvoir du commandement, auctoritate suadendi magis, quam jubendi potestate. Les prêtres président et font régner le silence. Si le discours déplaît, des frémissements témoignent le mépris, s'il est agréé, les framées s'entrechoquent et la marque

(1) V. mon livre La propriété primitive, chap. n.

(2) Reges ex nobililale, duces ex virtute sumunt. Nec regibus infinita aut libéra potes tas; et duces exemplo polius quam imperio, si prompti, si conspteui, si an'.e aciem agant, admiratione j)rxsunt. (Germ., vi.)

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d'assentiment La plus honorable est d'applaudir ainsi par les armes1.

Les Germains étaient libres parce que tous, obtenant en jouissance une part du sol, nul ne dépendait d'autrui, et aussi parce que tous, portant les armes, tous étaient prêts à défendre leurs droits contre toute usurpation des chefs.

Tous aussi prenaient part à la juridiction criminelle, car les crimes étaient jugés par rassemblée populaire. Celle-ci nommait aussi les principaux qni allaient dans les divers cantons rendre la justice, avec le concours de cent assesseurs tirés du peuple. (Germ., xn.)

Ce régime politique est absolument démocratique. Le peuple se gouverne lui-même directement, plus complètement encore que dans les républiques de la Grèce antique.

Le principe essentiel de toute constitution libre est en vigueur ici, dans toute sa force. Tous les pouvoirs : pouvoir législatif, pouvoir exécutif, pouvoir judiciaire, non seulement émanent de la nation, mais sont exercés par elle.

Ce n'est pas en théorie que le peuple est souverain; il Test en réalité et il agit comme tel. Il dicte ses volontés à ses chefs; il règle ses intérêts majeurs; il connaît des crimes; il choisit les juges locaux.

Ces assemblées souveraines, où se réunissent tous les hommes libres, se rencontrent chez les Francs sous le nom de mal, de mot ou gemot (lo meet, se réunir, en anglais, d'où îïieeling), de lliing chez les Scandinaves. Qui veut la voir, telle qu'elle s'est conservée depuis les temps primitifs, doit assister aux réunions des Landsgemeinden dans les anciens cantons de la Suisse : Uri, les deux Appenzell, les deux Unterwalden et Glaris, où se rassemblent tous les citoyens majeurs — portant encore une épée dans l'Appenzell — pour décider de toutes les affaires et nommer tous les fonctionnaires.

C'est bien là le gouvernement du peuple par le peuple, le

(1) De minoribus rébus principes consultant, de majoribus omnes; ita tamen ut ea quoque, quorum pênes plebem arbitrium est, apud principes pertractentur. Silentium per sacerdotes, quibus tum et coercendi jus est, imj/eratur... Si displacuit sententia, fremitu adspernantur ; sin placuit, frameas conculiunt. Honoratissimum assensus genus est, armis laudare. {Germ., xi.)

sclf-govemmpnt tel qu'il se pratiquait sur l'Agora hellénique et tel que le voulait Rousseau, en le déclarant désormais impossible.

Quel contraste avec le régime despotique, où le souverain possède et exerce tous les pouvoirs en vertu de la maxime : Sic volo, sic jubco sit pro ratione voluntas. Elle existait dans les grands empires de l'Orient, mais la Rome impériale et surtout Byzance en ont donné la théorie et offert le plus parfait modèle, imité et appliqué, après le xvie siècle, par les monarques de Tâge moderne et maintenu encore aujourd'hui en Russie.

La jouissance d'une partie indivise du fonds collectif, égale pour tous, la liberté et l'indépendance qui en résultaient, le droit d'assister armés à l'assemblée souveraine, tels étaient dans le clan germanique les droits essentiels et pour ainsi dire inhérents à la personnalité. Cette organisation égalitaire donnait à l'individu une trempe extraordinaire, qui explique comment des bandes peu nombreuses de barbares se sont emparées de l'empire romain, malgré son administration si savante» sa centralisation si parfaite et ses lois civiles, qu'on a appelées la raison écrite. Quelle différence entre un des membres de ces communautés de village et le paysan allemand qui occupe aujourd'hui sa place! Le premier se nourrit de matière animale, de venaison, de mouton, de bœuf, de lait et de fromage; le second de pain de seigle et de pomme de terre; la viande étant trop chère, il n'en mange que très rarement aux grandes fêtes. Le premier se fortifie et se délie les membres par des exercices continuels; il traverse les fleuves à la nage, poursuit l'aurochs des jours entiers dans les vastes forêts et s'exerce au maniement des armes. Il se considère comme l'égal de tous et ne reconnaît nulle autorité au-dessus de lui. Il choisit librement ses chefs, il prend part à l'administration des intérêts de la communauté; comme membre de l'assemblée ou assesseur, il juge les différends, les querelles et les crimes de ses pairs J guerrier, il ne quitte jamais ses armes, et il les entrechoque, (wapnatuk) lorsqu'une résolution importante est prise. Sa manière de vivre est barbare, en ce sens qu'il ne songe pas à pourvoir aux besoins raffinés que la civilisation fait naître; mais elle met en activité et développe ainsi toutes les facultés

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humaines, les forces du corps d'abord, puis la volonté, la prévoyance, la réflexion.

Le paysan de nos jours est inerte; il est écrasé par ces puissantes hiérarchies politiques, judiciaires, administratives, ecclésiastiques, qui s'élèvent au-dessus de lui; il n'est pas son maître, il est pris dans l'engrenage social, qui en dispose comme crime chose. Il est saisi et embrigadé par l'État ; il tremble devant son curé, devant le garde champêtre; partout il esl soumis à des autorités qui lui commandent et auxquelles il doit obéir, attendu quelles disposent, pour l'y contraindre, de toutes les forces de la nation. Les sociétés modernes possèdent une puissance collective incomparablement plus grande que celle des sociétés primitives; mais dans celles-ci, quand elles avaient échappé à la conquête, l'individu était doué d'une vigueur très supérieure.

Ce régime de liberté et d'égalité que nous venons de décrire, d'après César et Tacite, n'est pas, comme on l'a dit, propre seulement aux peuples de race germanique; on le rencontre partout, ainsi en Grèce à l'époque d'Homère et plus tard dans les diverses républiques, chez les peuples de l'Italie, avant leur asservissement à Rome et aussi chez les Sémites : Hébreux au temps des juges, Arabes jusqu'à nos jours.

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