CHAPITRE IV
LA DÉMOCRATBE A ATHÈNES
L'histoire du gouvernement à Athènes offre une instructiveleçon en démocratie.
On y voit par quel enchaînement naturel de causes et d'effets la démocratie succède à l'aristocratie, pendant combien peu d'années elle se maintient dans son intégrité et dans sa force et comment, durant cette courte mais glorieuse période, elle forme de grands caractères et elle donne à la philosophie, à la science, aux arts et aux lettres, un essor incomparable.
Vers l'époque de Périclès, il s'éleva deux générations d'écrivains, de penseurs, d'artistes, d'orateurs qui n'ont jamais été surpassés. Il est difficile de dire ce que nous occidentaux, nous ne devons pas à la Grèce, en fait de philosophie et d'art.
L'exemple d'Athènes et de Florence suffît pour montrer l'erreur de ceux qui prétendent que la démocratie tue l'originalité, le talent, les arts, la iieur de toute civilisation.
La première forme du gouvernement d'Athènes fut celle qu'on rencontre, à une certaine époque, chez les peuples de race aryenne, la monarchie patriarcale. Le roi était à la fois chef religieux, chef militaire et juge suprême. Son pouvoir, cependant, ne paraît pas avoir été absolu à la façon de celui des rois de Perse et des tyrans asiatiques : il était aidé, dans le gouvernement, par un conseil, l'aréopage, et il devait se conformer à la coutume.
La royauté ne dura guère plus de deux siècles ; depuis Thésée, personnage légendaire à qui l'on fait remonter la réunion des bourgades de l'Attique (vers 1200 av. J.-C), jusqu'à
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Codrus (mort en 1045), on ne compte que trois dynasties royales.
A la royauté héréditaire, succéda, à la mort de Codrus, la royauté élective. Le manuscrit d'Aristote sur la constitution d'Athènes, récemment découvert, nous a révélé que ce que nous appelions l'archontat à vie, n'était autre chose qu'une royauté élective. Le roi conservait son titre de ^aai^euç; il devait être choisi parmi les descendants de Codrus, mais il était élu par l'ensemble des citoyens; ceux-ci, à cette époque, ne comprenaient que des eupatrides, c'est-à-dire des nobles.
En outre, le roi devait partager le pouvoir avec deux magistrats nommés à temps, le polémarque, chef militaire, et Yarchonte, administrateur civil. C'est là l'origine du collège des archontes.
En 752, le roi n'a plus que le second rang ; son mandat est réduit à dix ans, et il peut être choisi parmi tous les eupatrides; Yarchonte devient le magistrat suprême. Enfin, en 682, on porta à neuf le nombre des archontes, en créant six sièges nouveaux (les thesmothètes) et on rendit l'archontat annuel.
Dès lors, le gouvernement d'Athènes devint une aristocratie. Le pouvoir résidait dans l'assemblée des citoyens et dans l'aréopage, mais seuls les nobles en faisaient partie. Les charges publiques étaient électives et annuelles, mais réservées encore aux eupatrides ; ceux-ci possédaient la terre, et s'enrichissaient rapidement, tandis que les géomores et les démiourges (fermiers et artisans), descendants de races vaincues étaient pauvres et dépourvus de droits politiques.
Cette situation ne put se maintenir longtemps, et il est probable qu'il y eut maintes révolutions. Nous connaissons celle qui amena au pouvoir Cylon (en 032, d'après le nouveau manuscrit d'Aristote). Mais, ce qui montre mieux encore combien ces temps étaient troublés, c'est l'apparition, à trente ans de distance, de deux législateurs, chargés de refondre la constitution de l'État tout entière.
Les réformes de Dracon (024) et celle de Solon (594) se compilent l'une l'autre, comme le remarque M. Vandcrkindere [Le Manuscrit d'Aristote. Reo. de Belgique, 15 mars 1891). Dracon organisa « la république aristocratique » et Solon, la « démocratie modérée », mais la conséquence directe de leur œuvre
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fui de donner une base plus large aux pouvoirs publics, en appelant un plus grand nombre de citoyens au gouvernement. C'esl à Dracon qu'il faut faire remonter la division du peuple en trois classes censitaires : les irevTaxoartofjiiôijAVot, qui possédaienl un revenu annuel de 500 médimnes de sec ou d'humide (xà duvdtfxcpw Çrçpà xai &ypà) c'est-à-dire de blé, de vin ou d'huile ; les îiwteïç ou chevaliers, qui avaient un revenu de 300 médimnes el les l-evyÎTai, de 200. Solon y ajouta une quatrième classe, les ©yjreç, comprenant tous ceux dont le revenu était inférieur à celui des £svyÏtou.
Les citoyens étaient imposés d'après la classe à laquelle ils appartenaient, et, chose remarquable, selon une échelle progressive: le capital imposable de la première classe était estimé à douze fois le revenu annuel, celui de la seconde à dix fois, celui de la troisième à cinq fois.
Les droits des différentes classes correspondaient aux charges qu'elles supportaient. Du temps de Dracon, les eupatrides seuls avaient encore le monopole des magistratures ; après Solon, les 7cevtocxo<7iojas8i[avoi, furent éligiblesà l'archontat.
Dracon dépouilla l'aréopage du droit de nommer les archontes, et le donna à l'assemblée des citoyens.
C'est encore lui et non Solon, comme on le croyait avant la découverte de l'ASyjvaiwv ttoXiteioc, qui institua la /3ouX4 ou Sénat. C'était un conseil administratif, composé de quatre cents citoyens désignés dans les trois classes, par une combinaison de l'élection et du tirage au sort. Les réunions de la SouÀvj étaient obligatoires ; les fiouXeuxat qui s'absentaient étaient frappés d'une amende, dont le taux variait selon la classe à laquelle ils appartenaient. La pensée fondamentale de cette institution est très claire : on voulait qu'un plus grand nombre de citoyens pût prendre part à l'exercice des pouvoirs publics et l'emploi du tirage au sort indique que déjà, à cette époque, un grand esprit d'égalité régnait entre les citoyens.
Dracon créa aussi une nouvelle magistrature qui joua un rôle considérable dans le gouvernement d'Athènes : le stratégat. Du temps de Dracon, pour être stratège, il fallait prouver qu'on possédait une fortune de 100 mines.
Les réformes que Solon apporta à la constitution d'Athènes ne sont que le développement de celles de Dracon; elles firent
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d'Athènes une démocratie censitaire, une ploutocratie comme on disait dans l'antiquité, mais où la classe inférieure avait une large part de pouvoir. La noblesse terrienne et héréditaire avait, sans aucun doute, abusé de sa puissance pour opprimer les pauvres. Les dettes de la classe populaire, réglées par des lois très dures, Lavait réduite presque en esclavage. Cet état de choses, qu'on retrouve aussi à Rome, ne peut s'expliquer que par ce fait que les riches avaient accaparé une grande partie du sol et exigeaient un loyer excessif des petits cultivateurs, auxquels ils louaient leur terre. La situation des citoyens pauvres devait être absolument intolérable, pour qu'un homme aussi modéré que Solon ordonnât l'abolition totale des dettes existantes (ceci est encore une révélation du Manuscrit d'Aristote) et réduisît les dettes futures de 27 p. 100, en adoptant l'étalon euboïque, au lieu de l'étalon d'Egine. La (jstffà^eia (abolition des dettes) est la grande réforme sociale de Solon. La réforme politique fut moins radicale; les magistratures supérieures ne furent pas rendues accessibles à tous, mais seulement aux citoyens de la première classe; les £rjTc; — ceux qui avaient moins de 200 médimnes de revenu — formèrent une quatrième classe, et furent admis à l'assemblée des citoyens. Ils purent dès lors prendre part au vote des lois et au jugement des procès devant Vhéliée (vjXiaia), le grand jury.
L'importance de cette mesure a été bien mise en lumière par lord Acton, dans une de ses belles conférences sur l'histoire de la liberté1 : « Les classes pauvres exemptes de taxes directes, étaient exclues des fonctions publiques. Solon leur donna voix dans l'élection des magistrats à choisir dans les classes supérieures, et le droit de faire rendre compte. Cette concession, si minime en apparence, fut le point de départ d'une transformation considérable. Elle introduisait l'idée que tout homme devait participer au choix de ceux à la droiture et à la sagesse desquels il était obligé de confier sa fortune, sa famille et sa vie. Et cette idée, en inaugurant le règne de l'influence morale, renversa de fond en comble la notion
(1) V. Lord Acton, Histoire de la liberté dans V antiquité et le christianisme^ traduction par M. Louis Borguet, avec une préface d'Émile de Laveleye. — Alcan, Paris, 1878, in-12, p. 24.
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reçue, que toute autorité humaine repose sur la force matérièlle. »
Sans doute, Solon devança son époque, et ses réformes soulevèrenl peut-être des mécontentements violents ; le fait est que les Athéniens ne surent pas jouir immédiatement de la liberté, car pendant un demi-siècle encore, ils subirent le gouvernement personnel, la tyrannie des Pisistralides.
Pisistrate est le type du tyran qui peut se maintenir dans une société démocratique. Il s'appuie sur le peuple; il fait des avances d'argent aux nécessiteux; il accorde des remises d'impôts à ceux qui ne peuvent les payer; il visite souvent le pays pour s'enquérir des besoins et des vœux de la population. Sun gouvernement est si aimé qu'il avait, disait-on, ramené à Athènes l'âge d'or de Saturne, et Aristote en fait le plus grand éloge.
A la restauration de la liberté (508), Clisthène, nommé archonte, institua l'ostracisme, dans le but de prévenir le retour de la tyrannie. La partie la plus importante de sa réforme fut une refonte des circonscriptions électorales, qui eut pour effet de réduire l'influence des partis locaux.
Il porta le nombre des tribus de quatre à dix et le conseil de quatre cents à cinq cents membres. Le pays fut partagé en trente dèmes.
Les plus hautes fonctions étaient attribuées par le sort à des candidats présentés par chaque tribu. Ainsi les neuf archontes étaient nommés sur une liste de dix candidats pour chacune des quatre, puis des dix tribus.
Pendant les guerres médiques (442-479), la puissance de la classe inférieure ne fit que s'accroître, en raison même des services qu'elle rendit dans la marine athénienne. Après Marathon, en 187, on rétablit le tirage au sort, combiné avec l'élection, pour la nomination des archontes. Il est fort probable aussi que l'éligibilité des citoyens de la seconde classe à l'archontat date de cette époque, et fut établie par Aristide.
Aussitôt après les guerres médiques, Athènes arrive à l'apogée de sa gloire et de sa puissance. Elle est maîtresse de la mer Egée; sous prétexte d'alliance, elle a soumis des villes sans nombre. C'est aussi l'époque où la démocratie est le mieux orga-
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irisée cl où le pouvoir souverain réside dans le peuple tout entier, qui ne s'est pas encore laissé entraîner par les démagogues. Il semble que c'est le génie d'un seul homme, Périclès, qui ait su tenir ainsi le gouvernement dans un juste équilibre, car, une génération après lui commença la décadence.
Du temps de l'ériclès, l'idée nationale est encore celle-ci : « 11 est lyrannique qu'une partie de la communauté gouverne seule, ou qu'une classe fasse des lois pour une autre classe1. » En droit, les citoyens des trois premières classes sont seuls éligibles aux magistratures suprêmes, mais en fait, il est probable, que les Sr,Tc; même étaient élus. Les candidats désignés par le sort étaient soumis a la docimasie, sorte d'examen qui portait surtout sur les conditions d'éligibilité. Quand on les interroge sur l'impôt qu'ils payent, dit Aristote, « nul ne s'avisera de répondre qu'il paye l'impôt de la quatrième classe » (ojc' av eî; eitcoi Sr/riy.âv). On se contentait donc d'une déclaration de pure l'orme, et l'éditeur du manuscrit d'Aristote, M. Kenyon, fait remarquer qu'il en a été de même en Angleterre, pour la « qualification » de membre de la Chambre des Communes : jusqu'en 4858, il fallait justifier de la possession d'un certain avoir, mais on fermait les yeux sur l'existence réelle de cette condition.
On peut donc dire que les fonctions publiques sont ouvertesà tous; et elles sont nombreuses. Les archontes exercent le pouvoir exécutif, dont les fonctions sont très réduites. Le sénal qui comprend 500 membres, tirés au sort chaque année, parmi un certain nombre de citoyens élus, se réunit chaque matin, pour s'occuper des affaires publiques et notamment pour préparer les projets de lois; cinquante TrpuTavsiç forment une commission permanente; ils siègent pendant trente ou trentecinq jours dans une salle ronde (BoXoç ou 2>uaç), où ils prennent leur repas en commun, puis ils sont remplacés par cinquante autres sénateurs. Rien n'était plus propre à initier un grand nombre de citoyens à la gestion des affaires publiques.
Mais d'autres assemblées encore les réclament : c'est l'e^xX/iaia, la réunion du peuple tout entier, qui a lieu à peu près tous les huit jours, et où l'on vote sur les projets proposés
(1) V. Lord Acton, op. cit., p. 28.
E. DE LAVELEYE. — DjCMOCKATIE. —
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par la Wo-Ar,: c'est encore Vhéliée, le tribunal populaire, où des jures tirés au sort parmi les citoyens âgés de trente ans, jugenl les causes les plus importantes. Vhéliée se réunissait souvent, et le jury était très nombreux; il comprenait parfois 100 et jusqu'à 2501 membres.
On voit donc combien la participation des 15 à 20,000 citoyens d'Athènes aux affaires publiques devait être active. Il faut encore ajouter l'attrait des séances, l'éloquence des orateurs, la diversité des objets en délibération. Rien de plus naturel donc que le désir, chez les citoyens pauvres, de remplir effectivement les devoirs que la république réclamait d'eux. Mais ils ne pouvaient le faire, sans délaisser en partie les occupations qui les faisaient vivre. Périclès estima que « tout Athénien qui négligeait de prendre part aux affaires publiques faisait tort à la communauté. Afin que personne ne pût être exclu pour cause de pauvreté, il fit décider que le pauvre serait payé de ses services sur les fonds de l'État. » Mais il eut soin de limiter la solde des héliastes à une obole1, alin qu'elle restât réellement une indemnité et ne devînt pas un gagne-pain. Mais le principe établi, les démagogues qui lui succédèrent en tirèrent parti pour se créer des partisans; ainsi Cléon fit porter la solde des héliastes à trois oboles; c'était un moyen facile de se rendre populaire et il trouva des imitateurs.
Vingt-cinq ans après la mort de Périclès, se terminait la guerre du Péloponèse. Lysandre entrait dans Athènes, en faisait raser les murailles, brûler les vaisseaux, au son des instruments de musique « et en présence des alliés qui, couronnés de fleurs, chantaient sur ses ruines la liberté de la Grèce affranchie ». Pour faire bien voir jusqu'où était tombée la ville de Périclès, il ne faut pas taire que parmi les spectateurs de la ruine d'Athènes, se trouvaient des citoyens athéniens, des exilés, des condamnés, victimes des lamentables dissensions qui avaient divisé l'Attique, pendant la guerre du Péloponèse.
(1) Une obole, monnaie d'argent, valait environ 16 centimes. Les denrées étaient à bas prix; ainsi en 390 avant Jésus-Christ, le médimne de froment, oO litres, valait 3 drachmes de 97 centimes.
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On ne peut mieux résumer que ne l'a fait lord Acton, la cause de la splendeur de la démocratie athénienne et les raisons de sa ruine : « L'idée que le but des constitutions n'est pas d'assurer, mais d'empêcher la prédominance d'aucun des intérêts rivaux, de préserver avec un soin égal l'indépendance du travail et la sécurité de la propriété, de soustraire le riche à l'envie et le pauvre à l'oppression, cette idée marque le point culminant qu'atteignit en Grèce l'art de gouverner. Elle survécut à peine au grand patriote qui la conçut, et l'histoire entière est remplie de la lutte que se livrent ceux qui possèdent l'argent ou la terre, d'un côté, le nombre, de l'autre, pour faire pencher à leur profit la balance du pouvoir.
« ... Les nations avaient fait un pas important dans la voie du progrès, le jour où La constitution d'Athènes adopta le principe que chaque intérêt aurait le droit et les moyens de se défendre. Mais il n'y avait pas de recours pour ceux qui étaient battus dans le scrutin. La loi ne mettait aucun frein au triomphe des majorités; rien ne défendait la minorité du châtiment sévère infligé à sa défaite.
« Deux générations ont suffi à remplir l'intervalle entre la première admission de l'élément populaire dans le gouvernement, sous Solon, et la chute de l'État. Leur histoire fournit un exemple classique du péril de la démocratie, dans des conditions pourtant singulièrement favorables,..
« Mais la possession du pouvoir absolu, qui corrompt la conscience des monarques, endurcit leur cœur et trouble leur intelligence, exerça son influence démoralisante sur la glorieuse démocratie d'Athènes. S'il est mauvais d'être opprimé par une minorité, il est pire encore de l'être par une majorité. Il y a, en effet, dans les masses, un fonds de puissance latente tel, que la minorité peut rarement y résister, quand une fois il est mis en mouvement, tandis que, contre la volonté absolue de tout un peuple, il n'y a ni appel, ni rémission, ni refuge, si ce n'est la trahison...
« C'est dans cette voie que le peuple émancipé d'Athènes devint un tyran ; et ce gouvernement, le pionnier de la liberté européenne, mérita d'être condamné par la terrible unanimité de tous les sages de l'antiquité. Le peuple athénien perdit la cité pour avoir voulu diriger la guerre dans les délibérations
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de la place publique '. Comme la république française, il mit à m,ori sesgénéraux malheureux. 11 traita les provinces sujettes avec tanl d'iniquité, que l'empire de la mer lui échappa. Il dépouilla si bien les riches, que ceux-ci finirent par conspirer avec les ennemis du dehors; enfin, il couronna ses fautes el -es crimes par le martyre de Socrate2. »
En résume, pendant sept siècles le gouvernement d'Athènes, avec quelques intermèdes de tyrannie, a suivi une évolution continue qui Ta fait de plus en plus démocratique jusqu'à ce qu'il ail dégénéré en démagogie, ce qui lui a coûté sa liberté, sa prospérité et sa puissance.
En regard de l'histoire tragique et brillante de l'éphémère démocratie d'Athènes, il n'est pas inutile de rappeler en quelques mots la longue et solide puissance de Sparte.
La constitution de Sparte offre des particularités remarquables. Elle avait conservé la royauté; mais il y avait toujours deux rois, ayant les mêmes pouvoirs, et choisis dans deux familles différentes, la famille des Agides et celle des Euryponsides. Leurs fonctions, à l'époque classique, étaient très réduites. Les vrais chefs des Spartiates étaient les cinq éphores, magistrats annuels élus par le peuple. Deux d'entre eux surveillaient le roi en campagne, et les autres tenaient en mains, à Sparte, le pouvoir exécutif et une partie du pouvoir judiciaire.
A côté d'eux, se trouvait le sénat, appelé yspoucia, parce qu'il se composait de vingt-huit Spartiates âgés de plus de soixante ans ; ils étaient élus par le peuple auquel on donnait lecture d'une liste de candidats, et qui marquait par ses acclamations
(1) Lord Acton, Histoire de la liberté, op. cit. pp. 29-33.
(2) Le manuscrit d'Aristote récemment découvert en donne un nouvel exemple. Voici comment le résume, en termes énergiques, M. Vanderkindere : « Après la bataille des Arginuses, ce succès qui relevait si brillamment les espérances d'Athènes, les Spartiates demandèrent la paix. Un des braillards de l'Agora, Cléophon, s'y opposa de toutes ses forces; il parut sur la place publique revêtu de son armure et déclara, avec l'aplomb qui n'abandonne jamais les furieux de cette espèce, qu'il ne consentirait pas à la paix, avant que Sparte eût évacué toutes les places qu'elle occupait. Quelques mois plus tard, la défaite d'Aigos-Potamos réduisait au silence ces vantardises patriotiques Bientôt Athènes devait capituler et s'humilier devant Lysandre. » (Rev. de Belg., 15 mars 1891.)
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ceux qu'il préférait. Tous les sénateurs appartenaient aux familles nobles.
L'assemblée du peuple, aTrs'XXa, se composait de tous les citoyens âgés de plus de trente ans; ses pouvoirs n'étaient guère aussi étendus qu'à Athènes. Elle était réunie, une fois par mois, parles éphores; seuls, les rois, les éphores et les sénateurs pouvaient y prendre la parole; le peuple était admis à voter ou à rejeter les propositions qu'on lui soumettait, mais les rois et le sénat avaient le droit d'écarter les décisions qui leur semblaient dangereuses pour l'État.
Le Dr Gow, dans son excellent manuel : A companion to school classics, si habilement adapté par M. Reinach, pour le titre de Minerva (édit. Hachette, 1890), caractérise très bien en quelques mots l'esprit des institutions de Sparte : « Comparés aux Hilotes et aux Périèques, les Spartiates étaient en si petit nombre qu'ils se considéraient comme une garnison dans un pays conquis, et ils conformaient leur existence aux devoirs militaires que cette situation leur imposait.» Le peuple Spartiate, en effet, n'a jamais été qu'un peuple de soldats. Son organisation, toute militaire, lui a donné la force de dominer, un jour, la Grèce entière, mais il serait difficile de dire qu'il ait contribué en une large mesure au progrès de la civilisation. Comme toutes les aristocraties, celle de Venise et celle de l'Angleterre, par exemple, celle de Sparte a donné à FËtat une stabilité et une unité remarquables. Mais faut-il mettre ces bienfaits audessus de ceux que l'on doit à la démocratie, notamment à Athènes : l'expansion de la liberté, le développement des esprits, l'intensité de la vie sociale dans tous ses domaines, l'éclat glorieux des arts et des lettres?