CHAPITRE XIII
HISTOIRE DE LA LIBERTÉ EN HONGRIE
Au vïic siècle, Swatopluk était parvenu à fonder, dans l'ancienne Pannonie, un puissant empire, en groupant sous son autorité des populations diverses de nom, mais toutes, semblet-il, de race slave, lorsqu'arriva de l'Orient un nouvel essaim de conquérants de race jaune.
C'étaient les Magyars, dont Constantin Porphyrogénète avait déjà parlé en les nommant Maçapot, et en disant qu'ils étaient fixés au nord du Palus-Méotide. Avant de commencer leurs migrations, ils avaient habité, jusqu'au vne siècle, les environs de l'Altaï, à côté des Turcs, autre branche de la famille touranienne, qu'ils devaient rencontrer plus tard aux bords du Danube, mais le sabre à la main, chacun de ces deux peuples représentant deux cultes différents, empruntés, l'un aux Juifs, l'autre aux Arabes, c'est-à-dire à deux rameaux de la race sémitique. Vers la fin du ixe siècle, Arpad, élevé sur le bouclier, conduit d'abord ses bandes en Transylvanie ; ensuite, à la tête de deux cent mille guerriers, il bat Swatopluket, s'empare du territoire qui fut appelé Hongrie, soit du nom des Hongrois, soit de celui de la ville de Ungvàr, forteresse des Huns1. Les Magyars nous sont représentés avec les mêmes caractères physiques que les Huns : petits de taille, bruns de peau, l'aspect effrayant, les yeux noirs et enfoncés, les cheveux rasés devant, braves, tirant fort bien de l'arc, et toujours à cheval, mais féroces, mangeant le cœur de l'ennemi tombé dans le combat.
(1) Les Hongrois appellent leur pays Magyarorszag, c'est-à-dire Magyarie.
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Pendant un siècle, sous les successeurs d'Arpad, ils continuent à mener l'existence de barbares à moitié nomades, ravageant toute l'Allemagne, où ils tuent Léopold, duc de Bavière, en 906, pénétrant jusqu'en Italie, où ils battent Bérenger, et rentrant dans leurs vastes plaines, tout fiers de leurs exploits et chargés de butin. Etienne, leur premier roi (997), les convertit au christianisme, et reçut du pape Sylvestre II, en reconnaissance des services rendus à la foi, la fameuse couronne et le titre d'Apostolique, porté encore aujourd'hui par l'empereur d'Autriche, en sa qualité de roi de Hongrie.
11 y a peut-être des peuples qui entendent mieux la liberté et qui en font un meilleur usage; je ne pense pas qu'il s'en trouve qui l'aiment davantage. Le Hongrois a une telle horreur de la sujétion qu'il supporte à peine la règle. Lavue seule d'un fonctionnaire, d'un représentant de la police, qu'il n'aurait pas contribué à élire, l'irrite. Tandis que l'Américain ne s'insurge que contre l'arbitraire et s'incline devant la loi, l'ombre seule de l'autorité suffit pour effaroucher le Magyar. La liberté est plutôt pour lui l'indépendance du moyen âge, qui consiste à faire tout ce qu'on veut, que le droit de participer à la confection des lois et de n'obéir qu'à elles. Mais si les Hongrois comprennent moins bien que les Anglo-Saxons quelles sont les limites de la liberté, ils sont aussi disposés qu'eux à tout sacrifier pour la défendre ou la reconquérir. En cela, ils diffèrent beaucoup du bourgeois contemporain, résigné à tout subir, pourvu qu'on lui laisse ses écus, ses plaisirs et le repos. Comme les chevaliers d'autrefois, qu'il s'agisse de satisfaire une vanité puérile, ou de servir une grande cause, ils donneront sans compter, tantôt comme Esterhazy, afin de l'emporter, à un congrès, sur tous les autres diplomates par le luxe extravagant de ses costumes, tantôt comme Széchenyi, pour encourager les travaux utiles qui doivent enrichir la patrie. Singulier composé, ils tiennent à la fois des Anglais et des Orientaux, des derniers sans doute par l'influence de la race, des premiers par celle des institutions. « Nation fière et généreuse, a dit très bien Voltaire, l'appui de ses souverains et le fléau de ses tyrans ! »
Dans leurs luttes de parti, ils observent une discipline qui étonne chez un peuple aussi ardent. Tous ceux d'une opinion
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s'imprègnent des mêmes idées, parlent de la même façon 1 et marchent dans le môme sens. lien résulte une force immense qu'on ne peut ni assez louer quand elle est consacrée à la léfense d'une juste cause, ni assez redouter quand elle est mise au service d'une idée fausse. De même que l'unanimité de la résistance à l'arbitraire a sauvé la Hongrie, de même l'unanimité des efforts pour assujettir les autres races Ta exposée et l'expose encore aux plus sérieux périls. Les mesures qu'ils prennent de plus en plus rigoureuses pour imposer la connaissance et l'emploi de la langue magyare aux Croates, aux Slovènes, aux Serbes, aux Roumains et aux Allemands habitant le territoire de la Transleithanie, ne peuvent pas aboutir à magyariser ces populations et elles sèment des germes de ressentiment bien dangereux pour l'avenir. Il n'y a pas d'histoire qui montre mieux que celle de la Hongrie l'héroïsme que peut inspirer l'amour de la patrie et de l'indépendance. Elle mériterait d'être enseignée partout pour montrer à la jeunesse combien la conquête de la liberté coûte d'efforts persévérants, de sanglants sacrifices, et de quelles grandes choses est capable une nation faite pour en jouir. Tandis que tous les autres pays, sans excepter même l'Angleterre, ont subi pendant un temps le despotisme, jamais les Hongrois ne s'y sont résignés. Toujours ils ont eu l'âme assez haute pour aimer la liberté plus que le repos, l'aisance et la vie même, et le bras assez fort pour repousser ceux qui prétendaient la leur ravir. Dès le jour où ils ont décerné la couronne de Saint-Étienne aux Habsbourg, ceux-ci ont tout fait pour les soumettre à leur pouvoir arbitraire. Plus d'une fois, dans cette lutte, qui a duré trois siècles, les Hongrois ont été défaits ; ils n'ont jamais été domptés. Soit par la force des armes, soit par la résistance légale, ils ont toujours fini par imposer au souverain le respect de leurs droits héréditaires.
La plupart des autres peuples n'ont pas su préserver leur liberté des entreprises de leurs rois, appuyés sur l'armée et les fonctionnaires ; les Magyars ont défendu la leur, même
(1) C'est ce que remarque entre autres un voyageur anglais, judicieux observateur, M. Charles Boner auteur d'un livre très bien fait : Tran-
sylvania.
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contre une dynastie entourée du prestige de îa dignité impériale et disposant des forces de dix royaumes. Dans un temps où certaines nations se soumettaient au pouvoir absolu, comme on se courbe sous l'inéluctable nécessité d'une loi physique, il est salutaire de rappeler l'exemple de ceux qui ont cru que le pire des maux est la servitude. A cet effet, je ne connais rien qui vaille les annales de la Hongrie, sauf celles des Pays-Bas à l'époque où ils s'affranchirent de l'inquisition romaine et du despotisme espagnol. La résistance des Hollandais a été peutêtre plus héroïque dans ses actes, plus pure dans ses motifs, plus glorieuse dans ses résultats; celle des Hongrois a duré plus longtemps et n'a pas été moins persévérante. Voulez-vous inspirer aux hommes l'amour de la liberté, parlez-leur des peuples qui ont su la conquérir ou la garder, et cessez de leur vanter les capitaines fameux, les grands conquérants et les rois-soleils : César, Napoléon et Louis XIV.
Etienne donna au pays des lois excellentes, toujours invoquées; il fit régner l'ordre et favorisa les progrès de la civilisation. Sous ses successeurs immédiats, la division du pays en comitats indépendants les uns des autres, les droits des villes qui se fondent, l'intervention législative des diètes, les lois civiles et ecclésiastiques, en un mot, toute l'organisation politique du pays se fixa telle à peu près qu'elle est restée jusqu'en ces derniers temps.
André II (1205) fit la guerre aux Russes, puis prit part à la croisade, et rapporta de Palestine le titre de roi de Jérusalem, qu'ont porté ses successeurs, et qui ligure encore parmi ceux de l'empereur d'Autriche. André avait mécontenté les nobles par ses prodigalités et par ses mesures arbitraires. Ils le forcèrent à reconnaître leurs anciens privilèges et lui arrachèrent des concessions nouvelles. Ratifiées à la diète de 1231 et rédigées en trente et un articles, elles constituèrent, le pacte fondamental, la Bulla aurea qui donnait à la Hongrie la constitution la plus libre du continent. Elle n'est pas sans rapport avec la grande charte que les Anglais imposèrent à Jean sans Terre, vers la même époque; mais elle assurait aux nobles des prérogatives bien plus étendues. Elle les autorisait, pour le cas où celles-ci seraient violées, à résister même par la force, c'est-à-dire à recourir à ce que la constitution française
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de 1793 appelait le premier des droits et le plus sacré des devoirs : l'insurrection.
Louis d'Anjou confirma toutes les libertés inscrites dans la Balle d'or d'André II, et y ajouta vingt-cinq articles nouveaux. Il réforma les lois civiles et pénales, fit régner Tordre, et mit un terme aux guerres féodales des nobles entre eux.
C'est après le désastre de Mohacs (25 août 1526) que Ferdinand d'Autriche fut investi de la couronne de Saint-Etienne, qui ne devait plus sortir de sa famille. Malheureusement, absorbes par les poursuites de leur ambition en Allemagne et champions de l'Église romaine, les Habsbourg se servirent des forces dont ils disposaient pour infliger aux fiers Magyars le despotisme et l'orthodoxie catholique. Entre les Hongrois, jaloux de leur indépendance, et les princes autrichiens élevés par les Jésuites, et ne voyant de gouvernement que là où régnait l'unité de la foi et du commandement, c'est-à-dire l'ordre comme dans un couvent, la lutte était inévitable. Pour défendre leurs droits violés, les Hongrois allèrent jusqu'à s'allier avec leurs ennemis séculaires, les Turcs de même que les gueux néerlandais disaient : « Plutôt Turcs, que papistes. » On leur en a fait un reproche : c'est à tort. Cela prouve seulement que la domination des Autrichiens était plus dure que celle des Ottomans. Ceux-ci en effet se contentaient de leur imposer un tribut. Les Autrichiens, ou plutôt les Italiens ultramontains qui représentaient l'empereur, attaquaient leurs libertés, surtout la plus précieuse de toutes, la liberté de conscience. Or il est honorable pour un peuple de tenir plus à ses croyances qu'à ses biens. Ni Ferdinand, ni son successeur Maximilien ne parvinrent à se rendre maîtres de toute la Hongrie. Zapolya, puis son fils Jean Sigismond, se maintinrent en possession de la Transylvanie et d'une partie des comitats du Nord.
Bientôt les discussions religieuses vinrent se mêler à la guerre des races. Dès 1520, le protestantisme avait pénétré en Hongrie. Basé sur l'examen individuel et sur la discussion, ce culte devait convenir à un peuple habitué à se gouverner luimême, dans ses libres assemblées, et hostile par instinct à l'autorité. Toutes les familles des magnats, sauf trois, assure-t-on, adoptèrent les idées nouvelles. Depuis lors, et encore aujourd'hui, la confession helvétique est appelée la religion magyare.
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Sous l'empereur Rodolphe, les jésuites précédemment expulsés, reprirent pied dans le pays. En 1586, ils s'établirent dans le monastère de Thurocz. Aussitôt, les persécutions commencèrent, dirigées par Péthô, archevêque de Kalocza, et par le comte Belgiojoso, gouverneur de la Hongrie. Les églises furent enlevées aux réformés, leurs pasteurs chassés ou égorgés, leurs écoles fermées, leurs biens confisqués. Pour mettre un terme à ces odieuses violations des franchises nationales, Bocskay lève l'étendard de la révolte, et, sortant de la Transylvanie, entraine la noblesse de tous les cornitats à sa suite. L'empereur est obligé de céder. Par la pacification de Vienne (1606), il accorde aux protestants le libre exercice de leur culte, et reconnaît Bocskay comme prince de Transylvanie.
Sous l'empereur Mathias, les jésuites revinrent plus nombreux. Ils établirent des collèges à Raab, à Presbourg, une université à Turnau. Les persécutions religieuses recommencèrent ; contrairement aux privilèges du pays, des soldats allemands occupaient les forteresses, et des emplois étaient donnés à des étrangers. Quand le sombre et fanatique Ferdinand II arrive au trône, en 1619, une nouvelle insurrection éclate. Béthlen Gabor, prince de Transylvanie, la dirige. Il s'allie avec la Bohême, soulevée pour la défense de ses droits, et s'avance jusque près de Vienne. Les Bohémiens sont écrasés à la bataille de la Montagne-Blanche; mais l'empereur, ne pouvant vaincre les Hongrois, est obligé de subir leurs conditions, à la paix de 1620.
Sous Ferdinand III, nouvelles persécutions et violation constante de tous les privilèges consacrés par la constitution hongroise. C'est encore de la Transylvanie, cette forteresse de l'indépendance nationale, que vient le salut. George Râkôczy pénètre en Hongrie à la tête de 20,000 hommes, et arrache à l'empereur, serré de près par les Suédois, la paix de Linz, en 1645.
Léopold Ier, élevé par le jésuite Eberhard Neidhard, voulut en finir avec les incessantes rebellions de la Hongrie, et il se promit d'y établir le pouvoir absolu et l'unité de la foi. On attribue souvent à Léopold Ier ce mot atroce : « Faciam Hungariam captivant, postea mendie am, deinde caiholicam. » C'est le cardinal-archevêque de Gran, KoloniU, qui l'a prononcé dans
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âne réunion de grands dignitaires hongrois tenue au Burg, à Vienne, où ils devaient proclamer solennellement que la Hongrie renonçait à ses privilèges reconnus anarchiques et incompatibles avec un bon gouvernement. Tous les Hongrois, même Le palatin Esterhazy, avaient été séduits par les promesses de la cour et par l'éloquence des révérends pères Gabriel et Palm. Le succès semblait assuré, mais Széchenyi, archevêque de Kalocza, osa résister au nom des droits héréditaires de son pays. Le sentiment national se réveilla soudain, jusque chez ces magnats gagnés d'avance. Nul n'osa répondre aux patriotiques paroles de Széchenyi, et le complot, si habilement ourdi, échoua. Cet exemple montre, une fois de plus, que chez les Magyars, l'amour de la patrie l'emporte même sur les calculs de l'ambition et de la cupidité. (Voyez Histoire des révolutions de la Hongrie, par l'abbé Bresauer, La Haye, 1739.)
Les armées de Léopold Ier sous Montecuculli, dirigées contre les Turcs, occupèrent la Hongrie, qui, ravagée, tour à tour, par les Ottomans et par les Impériaux, se transformait en désert. Le désespoir et le désir de recouvrer leur indépendance s'emparèrent de tous les cœurs. Une vaste conspiration se prépara: les magnats les plus illustres et les plus puissants en faisaient partie, le palatin Vesselenyi, Zrinyi Fraugepan, François Bâkôczy, Tôkôli. Elle fut découverte, et ceux dont on put s'emparer furent mis à mort. Profitant du moment où la Hongrie se trouvait privée de ses chefs naturels, Léopold déclara, dans la diète de 1631, qu'il la « possédait par droit de conquête », et, « en vertu de sa puissance absolue », il décréta une contribution pour nourrir ses soldats. Il s'efforça aussi d'extirper le protestantisme, qui nourrissait l'esprit d'indépendance des Magyars. Des bandes armées, accompagnées de missionnaires, parcoururent tout le pays. Ceux qui refusaient de rentrer dans le giron de l'Église étaient jetés en prison ou périssaient dans des supplices si horribles que la plume se refuse à les retracer. Aux tortures inventées par l'Inquisition et appliquées précédemment par le duc d'Albe aux Pays-Bas, on en ajouta d'autres empruntées aux Turcs. Quand on était, fatigué de brûler, on empalait.
En présence de tant d'atrocités, la Hongrie se souleva de nouveau. D'abord, des bandes de partisans se forment dans les
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comitats protestants du Nord. Bientôt, elles se constituent en armée régulière, qui bat les Impériaux, après qu'un jeune héros de vingt et un ans, Ëméric-Tokoli, est venu se mettre à leur tête. Quand la conspiration de Fraugepan fut découverte, le jeune Ëméric, déguisé en servante polonaise, se sauva du château où son père venait de mourir, les armes à la main. Il était d'une beauté accomplie : grand, robuste, d'une adresse et d'une bravoure merveilleuses, aguerri par les plus dures épreuves, animé du plus violent ressentiment contre les oppresseurs de sa patrie. De 1666 à 1682, il tint la campagne, et finit par rejeter les Autrichiens hors de la Hongrie; puis, allié aux Turcs, il s'avança jusqu'à Vienne, lors du fameux siège, auquel la victoire de Sobieski mit fin. Les Turcs, complètement battus et refoulés au sud du Danube, Tokôli se vit peu à peu abandonné des siens, et alla mourir en exil. Sa femme, Hélène, célèbre aussi par sa beauté et son courage, fille de Zrinyi et veuve de Râkôczi Ier, tint longtemps encore dans son château fort de Munkacs, qu'elle ne rendit qu'après une capitulation honorable. Tous ces héroïques personnages semblent vous transporter en pleine épopée.
La Hongrie, vaincue, fut de nouveau livrée aux bourreaux, excités et dirigés par le général Caraffa, un Napolitain, et par deux jésuites, le P. Peritzhof et le P. Kellio. C'était le moment où en France Louis XIV commençait les dragonnades. Un épisode de cette période de réaction sanglante laissa une profonde impression. A Eperies, Caraffa avait fait élever un vaste échafaud où l'on pouvait exécuter et torturer plusieurs victimes à la fois. De février jusqu'à la fin d'octobre 1687, chaque jour plusieurs malheureux périrent dans les supplices. C'est ce que l'on a appelé le théâtre cTFperies. La terreur fut si grande que la diète de 1687 accorda l'indigénat à l'ordre des jésuites, et qu'elle renonça au fameux droit d'insurrection accordé par la charte d'André II.
Le découragement ne dura pas longtemps. Dès 1701, la Hongrie était encore une fois soulevée en armes. Elle mit à sa tête François Ràkôczy, fils de cette Hélène Zrinyi qui était maintenant veuve de Tokôli. La bravoure, la vigueur, le patriotisme de sa mère et de ses ancêtres revivaient dans ce jeune homme, qui, pendant son exil à Paris, avait étudié la tactique militaire
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auprès du maréchal de Villars. Élu voïvode de Transylvanie, il réunit une puissante armée qu'il conduit jusque sous les murs de Vienne. Il fait proclamer par la diète la déchéance des Habsbourg; niais Joseph Ier, qui avait succédé à Léopold Ier, ayanl promis de rétablir la Hongrie dans tous ses droits et de respecter la liberté de conscience, la paix de Szathmâr fut com lue en 1711. Râkôczy refusa d'accepter l'amnistie, perdit ses immenses propriétés et se réfugia en France, où il rendit populaires le costume et le nom hongrois. On lui attribue la musique de la fameuse marche de Râkôczy, si longtemps proscrite, la Marseillaise hongroise, qui réveille toujours au cœur du Magyar l'amour des combats et de la liberté.
Depuis cette époque, la constitution hongroise fut respectée. Dans son impatience du progrès, Joseph II voulut l'abolir, en supprimant l'antique organisation des comitats et en remplaçant dans l'administration la langue hongroise par l'allemand. La résistance obstinée de toute la Hongrie allait aboutir à une nouvelle insurrection, lorsqu'il jugea prudent de mettre à néant tous ses décrets et de restituer à Bude la couronne de Saint-Étienne qu'il avait fait transporter à Vienne.
Les événements de 1848 sont trop présents au souvenir de chacun pour que nous ayons besoin de les rappeler. Ils reproduisirent exactement la marche des révolutions du xvne siècle. La Hongrie veut transformer ses franchises du moyen âge en libertés modernes. La Cour de Vienne, prise au dépourvu par les révolutions européennes, consent aux réformes; mais bientôt, appuyée sur les Slaves du Sud qu'elle jette sur les Magyars, elle retire ses concessions, comme au temps des Tokôli et des Râkôczy. Les Impériaux sont défaits; mais» plutôt que d'accepter la liberté, l'Autriche appelle les Russes à son secours.
La Hongrie fut vaincue; mais par sa résistance pacifique, par son inébranlable fidélité à ses droits héréditaires, elle a reconquis enfin en 18G7 sa constitution, modifiée par les lois de 1848, conformément aux besoins d'une société du xixe siècle. Tant que la Hongrie a vécu sous des souverains respectant ses libertés, elle a été puissante, elle a régné en souveraine dans tout le bassin du Danube. Quand les Habsbourg ont voulu introduire le pouvoir absolu à la façon de
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l'Espagne et l'unité de la foi suivant le vœu de Rome, les Magyars les ont forcés à reculer, par une série de six formidables insurrections toujours victorieuses; mais ils ne l'ont emporté qu'en perdant la moitié de leurs provinces, enlevées par les Turcs, et la moitié de leur population, tuée par les Impériaux, sur les échafauds ou sur les champs de bataille. Lorsqu'on voyage en Hongrie, on s'étonne de ne pas rencontrer d'anciens monuments dans les villes d'antique renommée; c'est que toutes ont été plusieurs fois prises d'assaut et brûlées pendant ces épouvantables luttes.
La résistance de la Hongrie contre la maison d'Autriche ressemble beaucoup à celle de la Bretagne contre les rois de France. Les Bretons ont défendu, avec une indomptable constance leur constitution, contre les usurpations sans cesse renouvelées du pouvoir central; invoquant le texte des traités, barricadés derrière leurs privilèges, et repoussant toute innovation comme un attentat à leurs libertés, ils se sont montrés dévoués au principe monarchique, mais plus dévoués encore aux droits de leur province pour lesquels, au besoin, ils prenaient les armes. Les Hongrois ont fait de même, mais entre les deux pays il y a une différence qui est capitale et qui a décidé de tout. Tandis que les Magyars, dès longtemps ouverts à l'esprit nouveau, ont combattu contre un pouvoir intolérant, les Bretons, ultramontains jusqu'au fond du cœur, n'ont jamais résisté avec plus d'énergie au pouvoir royal que quand il leur apportait les principes modernes. Les uns ont succombé, et aujourd'hui les autres triomphent. 11 en est toujours ainsi. Ceux qui s'attachent à défendre des idées dont la sève est épuisée, en prennent la contagieuse faiblesse. Ils ne les sauvent pas, et ils se perdent.
Qu'on n'oublie pas ceci : les institutions du moyen âge ne consacraient pas l'égalité, mais créées par des conquérants qui jouissaient, de l'indépendance des races barbares, elles garantissaient la liberté, une liberté si grande qu'elle aboutissait parfois à l'anarchie. Aussi les peuples qui ont su défendre leurs institutions anciennes contre les attaques de la réaction absolutiste et cléricale qui s'est appesantie sur l'Europe, au xvie siècle, n'ont eu qu'à y introduire l'égalité, pour avoir une constitution politique qui réponde aux néces-