‹ Le gouvernement dans la démocratie (volume 2)Chapitre 126 sur 147 · US · texte numérisé non relu

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de notre temps. Voilà précisément ce qu'a fait la Hongrie, comme nous allons le voir.

Le fondement de l'État en Hongrie a toujours été le comifat.

Le comital ressemblait bien plus au canton suisse qu'au coin le anglais ou au département français. Les comitats, au nombre de cinquante, formaient autant de provinces indépendantes s'administrant elles-mêmes, se prétendant complètemenl autonomes, et formant toutes ensemble une sorte de confédération. Leur situation n'a jamais été très nettement définie, soit par les coutumes anciennes, soit par les lois de 1848, qui ne leur ont donné qu'une organisation provisoire plusieurs fois renia n iée depuis cette époque.

La division en comitats remonte, dit-on, à Charlemagne, qui les a introduits, après avoir soumis les Avares; mais c'est seulement à la fin du xiie siècle que le roi Beia leur donna une constitution régulière. Toutes les affaires sans exception, travaux publics, finances, administration, justice, étaient réglées par un conseil qui se réunissait tous les trois mois et qui élisait tous les fonctionnaires pour trois ans, sauf le comte suprême [obergespanen allemand, f'ohpan en hongrois). Le comte suprême nommé par le souverain était l'unique représentant du pouvoir central. Il ne pouvait s'opposer à aucune résolution : son autorité légale était presque nulle ; mais son influence personnelle était souvent très grande, parce que le gouvernement choisissait toujours le personnage le plus important de la province. Avaient le droit de paraître à l'Assemblée trimestrielle : les nobles, les délégués des petites villes, les ministres des cultes et les personnes exerçant une fonction libérale (honoratiores), enfin les veuves, c'est-à-dire, en réalité, tous les citoyens, car les roturiers et les paysans n'étaient pas considérés comme tels. Les villes royales, comme les bourgs incorporés en Angleterre ne faisaient point partie du comitat, et s'administraient aussi elles-mêmes, d'une façoncomplètement indépendante, parleurs magistrats élus, sans aucune intervention du pouvoir royal.

Pour rendre la justice, l'assemblée du comitat nommait, toujours pour trois ans, un juge suprême, et des juges ordinaires qui ne pouvaient prononcer aucun jugement, ni au civil ni au criminel qu'avec le concours des jurés (juraii assessores). Les affaires allaient en appel d'abord à la cour royale, puis à la

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cour septem virale. Le fiscal et son substitut remplissaient les fonctions de ministère public. Le notaire suprême et le sousnotaire tenaient les procès-verbaux et les correspondances. C'étaient eux, en somme, qui avec leurs employés expédiaient toute la besogne administrative.

La perception des impôts et les dépenses publiques étaient confiées à des receveurs généraux et à des caissiers élus également par l'assemblée générale du comitat. Celle-ci n'avait pas le droit d'opposer son veto à une loi votée par la diète, mais elle en prenait connaissance, et, comme il fallait recourir aux magistrats provinciaux pour lui donner force exécutive, si l'opinion était hostile à la loi nouvelle, celle-ci demeurait lettre morte. Quant aux rescrits et ordonnances du souverain, le comitat a toujours exercé le droit d'en discuter la légalité, et quand il les jugeait contraires aux lois, ce qui arrivait inévitablement quand il ne les approuvait pas, il présentait ses observations au roi et, en attendant, se refusait à les appliquer. En réalité, le pouvoir central n'ayant pas de fonctionnaires à lui dans les provinces, ne parvenait à se faire obéir, que quand il était appuyé par la majorité. Les comitats se communiquaient leurs résolutions, leurs projets de réformes, leurs griefs contre le gouvernement, et formaient ainsi une opinion publique toujours en éveil, toujours prête à repousser la moindre atteinte aux droits héréditaires de la nation. Je citerai comme exemple des remontrances que ces assemblées provinciales adressaient au souverain, un extrait de celles qui furent adoptées, en 1793, par les comitats d'Abaujvâr et de Bihâr, lorsque le gouvernement voulut entraver la liberté de la presse. Ces considérations, rédigées en latin, il y a près d'un siècle, au pied des Karpathes, forment un piquant contraste avec ce que l'on entend aujourd'hui, dans certains autres pays :

« Oui, Sire, dit la Congrégation d'Abaujvâr, nous voyons dans L'édit récent une atteinte à la liberté de la presse, que nous considérons, avec la majorité de la nation et avec les hommes les plus éclairés de l'Europe, comme la seule garantie de la liberté politique et civile; mais, puisqu'il faut démontrer, une fois de plus, que cette liberté fait partie intégrante de notre Constitution, qu'il nous soit permis de rappeler que, récemment, les États du royaume onlchargé une commission de faire un travail pour perfectionner le système de l'éducation nationale et de la publicité. Comment se

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peut-il qu'aujourd'hui encore, à la fin du xviu0 siècle, il nous faille élever la voix pour défendre cette précieuse liberté ? Les raisons qu'on peul Paire valoir en sa faveur ne sont-elles pas connues de liait le monde ? Si l'on veut savoir ce que le genre humain doit à l'imprimerie et à la liberté de la presse, que l'on considère ce que furent les peuples jadis et ce qu'ils sont aujourd'hui. Si l'Angleterre peul encore se glorifier de sa liberté, si le Danemark et la Suède renaissent et marchent à pas rapides dans la voie de la civilisation, ?i L'Allemagne est devenue le foyer de la philosophie, de la science •l des arts, si la Saxe prospère, si les États de l'Amérique du Nord offrent le modèle de la meilleure organisation civile et politique, et. si, d'un autre côté, les Orientaux, nos voisins, sont encore livrés à une barbarie indigne de l'humanité, si privés des bienfaits de la civilisation, ils rampent sous un despotisme avilissant, c'est que les uns ont joui de la liberté de la presse et des lumières qui en résultent, tandis que les autres, en la repoussant, ont amené la triste situation, dans laquelle ils se trouvent. »

La congrégation de Bihâr, après des observations du même genre, invoque, comme toujours en Hongrie, le droit historique :

« Non seulement, on ne voit dans nos lois aucune trace du droit que pourrait avoir l'autorité royale de réglementer ce qui concerne l'imprimerie, mais, au contraire, l'article 24 de l'année 1553, porte clairement que le roi doit recourir aux États, pour soumettre l'imprimerie à certaines règles, et que les États du royaume doivent maintenir la liberté de la presse. »

Un pays qui peut invoquer en faveur de cette liberté tant contestée une loi du xvie siècle, jouit d'un avantage peu commun. Les extraits que nous venons de citer suffisent pour faire connaître cet esprit politique de la Hongrie, où l'amour de la liberté et le goût de l'opposition s'appuient sur le culte des précédents.

Dans les réunions trimestrielles du comitat, les nobles paraissaient en costume national, le sabre au côté et discutaient en latin. Il n'était pas rare, quand le débat excitait les passions, qu'on en vînt à échanger autre chose que des arguments ; mais, un banquet terminait la session et apaisait les querelles. Les convives faisaient assaut d'éloquence cette fois en langue magyare. Les vins généreux coulaient à flots ; c'étaient des fêtes chères au patriotisme et qui faisaient des débats politiques, un élément de l'existence journalière. Les voyageurs étrangers qui y étaient invités parlent avec enthousiasme de ces festins, où éclataient les qualités séduisantes des Hongrois,

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leur hospitalité, leur courtoisie, leur manière chevaleresque et leur brillante imagination.

Au premier abord, on croirait que l'organisation des comitats hongrois ressemble beaucoup à celle des pays d'État en France; mais l'esprit qui donnait à ces formes politiques force et vie, était complètement différent. D'abord, la Hongrie n'a point passé par le régime féodal. Tandis qu'ailleurs le souverain et les hauts dignitaires, ducs, comtes, marquis transformaient ce qui n'était qu'une charge en un titre héréditaire, emportant la propriété du territoire, dont ils n'étaient d'abord que les administrateurs à vie, en Hongrie, la dignité royale et celle de fo'ispan conservaient le caractère de fonction, et ainsi l'unité nationale était maintenue et échappait au morcellement féodal. La souveraineté, au lieu d'être émiettée en mille parcelles aux mains des grands vassaux, continuait d'être exercée directement par les hommes libres, et trouvait dans la diète centrale leur représentation et l'organe de son indivisible unité. Pour constituer l'État moderne, il n'a donc pas fallu investir ici la royauté d'un pouvoir absolu, ni sacrifier les libertés antiques, afin de briser les résistances de la féodalité. En France, par haine de l'aristocratie et de ses privilèges iniques, la classe moyenne a favorisé longtemps l'établissement graduel du despotisme, et l'égalité ne s'est établie qu'aux dépens de la liberté. Le peuple a permis à Richelieu et à Louis XIV de supprimer les États provinciaux ou de les asservir, parce que ces États ne représentaient que les privilégiés. En Hongrie, la classe moyenne tout entière faisait partie de l'assemblée du comitat. En effet, on y voyait paraître tous ceux qui avaient fait des études d'un degré supérieur, les ministres du culte et la classe très nombreuse de la petite noblesse; or, celle-ci comprenait non seulement ceux qui avaient quelque propriété foncière, fut-ce, comme on disait en hongrois, « une maison et quatre pruniers », mais même des gens fort pauvres qui, ne possédant rien, vivaient de leur travail et formaient la partie remuante du corps électoral. Dans certains districts indépendants, chez les Koumans, les Jazignes et les Iïayduques, tous les citoyens, sans exception, avaient le droit de se rendre à rassemblée, parce que tous étaient nobles, la race conquise détruite ayant laissé la place libre

aux conquérants. Tout ce qu'il y avait d'énergique dans la cation, prenail ainsi une part active à l'administration des a lia nés. De là, vient cet esprit démocratique ou républicain, si Ton veut, qui n'a cessé de régner en Hongrie. Môme quand la diète centrale ne se réunissait plus, la vie politique était entretenue dans les comitats, qui étaient les forteresses de la liberté, et d'où partait toujours le signal de la résistance aux usurpations des souverains. La haute aristocratie hongroise ne ressemblait nullement à celle de l'ancien régime en France. Vivant dans ses terres, qu'elle faisait toujours valoir elle-même, son l)ien-être dépendait de la prospérité générale du pays. Éloignée de la cour, elle n'attendait rien de la faveur royale. Il s'en est suivi qu'elle n'avait qu'à consulter ses propres intérêts pour défendre ceux de la patrie ; aussi sont-ce les plus grandes familles qui ont toujours conduit les insurrections nationales. Pour prendre part à l'administration publique dans le comitat, les magnats étaient obligés d'apprendre le latin, de s'occuper d'affaires judiciaires, administratives, financières. Ils prenaient ainsi l'esprit des légistes, qui, ailleurs, a ruiné l'aristocratie. Ils n'avaient rien de ces oisifs, modèles d'élégance, de frivolité et de corruption, qui vivaient, à Versailles, d'aumônes achetées au prix du servilisme devenu un art ; c'étaient des gentilshommes campagnards, comme les anciens squires anglais, parfois grossiers, violents, batailleurs, grands chasseurs et grands buveurs, mais capables de conduire une ferme, d'élever du bétail, de siéger dans un tribunal et de discuter les affaires du canton, pointilleux à l'excès sur le droit historique, toujours occupés de politique, habitués à la vie parlementaire et assez résignés à l'égalité, puisqu'ils el aient obligés de discuter avec de pauvres hères, vêtus de peaux de moutons, mais assis sur les mêmes bancs qu'eux, et dont la voix valait la leur, puisqu'ils étaient nobles. Ils n'étaient peut-être pas plus tendres que les seigneurs des autres pays, pour les paysans attachés à la glèbe ; mais quand l'heure de l'émancipation est venue, ils l'ont acceptée, parce que, comme en Angleterre, le souffle de la liberté pénétrait à tel point tout le corps politique que le patricien le plus obstiné ne pouvait en méconnaître les exigences.

Une autre circonstance encore a contribué à faire produire

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de bons résultats aux institutions locales de la Hongrie. Loin de favoriser le despotisme, la religion et ses ministres en ont été ordinairement les adversaires. La Réforme, en introduisant les assemblées générales de tous les fidèles, l'élection du pasteur et la discussion publique des intérêts du troupeau a fortifié les habitudes de self -government1 , et même le clergé catholique séculier s'est montré souvent indocile aux suggestions des jésuites et de l'esprit ultramontain. Aujourd'hui encore, ce n'est qu'en Hongrie qu'on peut voir ce clergé aimer plus sa patrie que Rome. Tandis qu'en France, en Italie, en Portugal, en Belgique et en Hollande, dans le canton de Berne, partout enfin, il est prêt à sacrifier à ses rancunes contre les idées modernes, non seulement les libertés, mais l'indépendance nationale, en Hongrie, il s'est trouvé un prêtre, Mgr Haynald, archevêque de Kalocza, qui a subi l'exil et la défaveur de )a Cour romaine plutôt que de trahir l'indépendance cle sa patrie, et un autre évêque, un grand patriote et un grand saint qui, malgré l'hostilité de l'empereur et la défaveur du Vatican, a continué à défendre les droits de son pays, Mgr Strossmayer 2.

Ces assemblées comitales administraient toutes les affaires par leurs magistrats électifs. Gardiens jaloux des anciens privilèges et, en même temps, très ouverts à toutes les idées démocratiques, avec leurs discussions souvent tumultueuses, leurs élections orageuses, leur opposition frondeuse à toute ingérence quelconque de l'autorité royale, pour tout dire en un mot, ces clubs trimestriels prétendant exercer la souveraineté, devaient inspirer à la cour de Vienne, une profonde antipathie. Pour qui ne voit l'ordre que dans l'obéissance passive, c'était évidemment l'image de l'anarchie. Aussi essaya-t-elle, par un travail persévérant, de restreindre les attributions des comitats et surtout de brider leur goût d'opposition. Ce n'est \ qu'après 1850 qu'elle y réussit, en suspendant leurs réunions et en nommant des receveurs royaux pour percevoir les contributions.

(1) La bulle récemment retrouvée à Venise consacre encore plus de Libertés que celles contenues dans le livre des lois, sur lequel les rois prêtaient serment, le jour de leur couronnement.

(2) Voyez La Hongrie et ses institutions, par Ludvigh, et mon livre la Péninsule des Balkans, t. I.

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Comme le nombre des électeurs a beaucoup augmenté, et que les privilèges de la noblesse ont été abolis, il a fallu remplacer L'antique assemblée par une députation permanente, très nombreuse, nommée par les électeurs et exerçant les mêmes droits que l'ancienne assemblée. Le même esprit d'opposition parfois anarchique, règne dans ces députations, comme on peut le voir de temps à autre par leurs résolutions. Quand celles-ci sont illégales, le ministère les déclare nulles et procède à la dissolution des députations qui doivent alors être réélues. L'organisation des comitats avait été réglée par une loi provisoire en 1848.

Mais on les a dépouillés successivement de la plupart de leurs attributions, afin de doter la Hongrie de ce système d'administration « que l'Europe envie à la France », c'est-à-dire en renforçant la centralisation au moment même où la république française la restreint, pour étendre l'action des autorités locales. En 1870, on a enlevé aux comitats les fonctions judiciaires; en 1876, l'enseignement primaire; en 1877, les travaux du corps des ponts et chaussées et la haute surveillance des forêts; en 1881, la gendarmerie et, récemment (juillet 1891), une loi a été votée, en vertu de laquelle les fonctionnaires ducomitat, élus maintenant encore par les conseils généraux pour un terme de six ans, seront nommés à vie par le gouvernement central. On s'éloigne du régime américain et suisse pour adopter celui des pays centralisés.

Dans ces réformes on a, me semble-t-il, trop sacrifié à l'amour de l'uniformité administrative. Restreindre à ce point les droits des comitats, n'est-ce pas jeter dans le pays un germe de mécontentement qu'exploiteront un jour les partisans des révolutions violentes? En second lieu, qu'on ne l'oublie pas, il faut mesurer l'excellence des institutions, non à la régularité avec laquelle elles fonctionnent, mais à l'action qu'elles exercent sur la trempe des caractères. Malo periculosam libertatem quam tranquillam servitutem, disait un magnat, et il n'avait pas tort. Il y a lieu de craindre qu'en cherchant l'ordre avec une sollicitude pédantesque, on ne tue la spontanéité des individus, sans laquelle rien de grand ne se fait.

Le régime en vigueur aux États-Unis n'est qu'anarchie pure,

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en comparaison de cette admirable tranquillité que M. de Metternich a fait régner dans l'empire qu'il administrait, et pourtant, ce régime anarchique a produit le peuple le plus vigoureux, le plus puissant, le plus riche de l'univers, tandis que ce repos patriarchal avait tellement affaibli l'Autriche, qu'il a fallu la plus rare habileté pour pouvoir la préserver d'une dissolution finale. Que les partisans de la centralisation administrative méditent l'enseignement qui ressort de l'histoire de la Hongrie. Si elle a défendu ses libertés pendant trois siècles avec un héroïsme qui n'a pas été surpassé, c'est parce que tous les hommes libres les pratiquaient dans les institutions provinciales, et en sentaient ainsi les avantages.

Des droits inscrits dans une charte, mais dont nul ne fait usage, sont sacrifiés à la première alarme. Il ne sert de rien de les graver même avec du sang, sur les tables de la loi; c'est dans les mœurs de chaque jour qu'il faut les faire pénétrer. Voulez-vous former un peuple qui jamais ne se résigne au pouvoir arbitraire? faites que celui-ci ne puisse s'implanter sans troubler toutes les habitudes nationales. En Hongrie, le despotisme, pour s'établir, devait supprimer les institutions du comitat, et toucher à celles-ci, c'était bouleverser toute la vie publique, frapper tous les citoyens au cœur. C'est pourquoi on les a nommées avec raison le boulevard des libertés hongroises.

Les villes formaient des espèces de républiques démocratiques, indépendantes du pouvoir central et administrant tous leurs intérêts par l'intermédiaire des magistrats élus. Ces municipalités exerçaient les mêmes droits que les comitats; les personnes et les biens dans les limites de leur territoire étaient soumises à leur juridiction civile et pénale. Le bourgmestre, les membres du conseil municipal, le représentant du ministère public, l'archiviste, le préposé à l'enregistrement, l'ingénieur, le pharmacien et le médecin, le caissier, en un mot, tous les chefs de services étaient nommés directement par les électeurs. C'était une organisation qui ressemble au régime des communes aux Etats-Unis.

Au-dessus des institutions provinciales et municipales, l'unité de la nation était représentée par la diète, qui seule a le droit de faire, de concert avec le souverain, des lois générales. Dans

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Les premiers temps, l'Assemblée nationale était formée de tous les nobles, réunis dans quelque grande plaine, comme une armée prête à marcher au combat. Des tentes étaient dressées, des seigneurs à cheval, revêtus de leurs armes, discutaient en plein air. C'était dans la plaine de Rakô — aujourd'hui le champ de courses — que ces réunions avaient ordinairement lieu. La dernière assemblée de ce genre précéda de peu de temps la fatale bataille de Mohacs.

Sous Ferdinand Ier, vers 1573, la diète se divisa en deux chambres, ou tables, la table des magnatsetla table desdéputés. Ceux-ci représentaient les comitats. L'Assemblée comitale donnait à ses délégués des instructions pour voter dans un sens déterminé, c'est-à-dire un mandat impératif, et chaque comitat, non chaque représentant, avait un vote. Au moyen âge, le mandat impératif et révocable était la règle dans tous les États généraux. Cela était conforme aux idées germaniques; la province formait un corps politique indépendant, une personne civile. Cette personne civile faisait connaître sa volonté par un mandataire, comme maintenant un État exprime la sienne par ses ambassadeurs. Le principe des constitutions modernes, en vertu duquel le député représente tout le pays et vote conformément à sa conviction, en vue du bien général, supprime avec raison ce liberum veto des provinces, au profit de l'unité nationale.

La puissance du roi a toujours été en Hongrie strictement limitée par les capitulations qu'on lui imposait lors de son avènement. Ces actes, qui formaient la constitution du pays, ont été recueillis par un éminent jurisconsulte du xvie siècle, Verbôczi, dans un ouvrage encore souvent invoqué aujourd'hui le Jus trîpartitum. La liberté individuelle était garantie : nul ne pouvait être arrêté, sauf le cas de flagrant délit, à moins d'avoir été cité régulièrement et condamné par le juge nisi primo citatus et ordine judiciorio convictus; c'était exactement le fameux habeas corpus des Anglais. Le droit de paix et de guerre que la révolution française voulait réserver aux Chambres, comme vient de le montrer M. Marc Dufraisse, dans un livre écrit avec savoir et talent, ne pouvait être exercé en Hongrie parle souverain, que du consentement de la diète ; il est vrai que d'ordinaire, les rois parvenaient à s'en pasâer. Le principe

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de la responsabilité des agents du pouvoir, cette garantie essentielle des droits du citoyen, auquel en Angleterre on attache tant de prix et qu'on ne rencontre guère ailleurs, était consacré par la loi hongroise. « Sa Majesté le Roi est tenue de répondre devant la justice ordinaire de tout dommage illégalement occasionné par ses agents. »

Aujourd'hui encore, en certains pays, on conteste aux Chambres le droit de refuser des subsides et on revendique pour le souverain celui de lever des impôts non votés. C'est ce que les Hongrois n'ont admis en aucun temps. Jamais ils n'ont, consenti à ce que la couronne perçut aucun revenu qui ne fût pas accordé par la diète. Les lois, à ce sujet, étaient si rigoureuses, que quiconque donnait au souverain la moindre somme, était déclaré infâme, parjure et déchu de ses droits.

Le voyageur anglais Townson, qui parcourait la Hongrie en 1793 et qui a écrit ses observations en trois volumes des plus intéressants, cite un exemple vraiment incroyable de l'application de ces lois. Dans les pressants besoins de la guerre de 1791, deux nobles avaient ouvert une souscription pour venir en aide à leur souverain, l'empereur et roi. Ils furent dégradés et déclarés infâmes en vertu d'un article de la loi de 1504, reproduisant une autre loi de 1222 qui portait : « Quiconque offre au roi, sous quelque prétexte que ce soit, une contribution ou subside, contrairement aux antiques libertés du royaume, sera déchu de la noblesse en punition de son parjure. » Cette sévérité avait pour but de contraindre le roi à s'adresser aux Chambres et de le placer dans la dépendance de celles-ci par ses besoins d'argent. Je ne crois pas que la législation d'aucun peuple contienne un acte de défiance aussi dur envers la royauté. Les Hongrois avaient bien compris où gît le vrai ressort du régime constitutionnel.

Comme garantie à toutes ces précautions se trouvait inscrit dans les lois avec une incroyable précision ce droit redoutable — dernière ressource des peuples opprimés, — qui a été exercé plus souvent que reconnu, et qui a donné lieu à de si longs débats en Angleterre sous Jacques If, je veux parler du droit d'insurrection, consacré par André II en des termes qui méritent d'être rapportés : « Si nous, ou nos successeurs, voulions violer les dispositions de cette Constitution, les évêques et les

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nobles de ce pays, tous et individuellement, auront à. jamais la Libre faculté de résister à nous et à nos successeurs, sans pouvoir rire accuses d'infidélité ». Cet article 31 de la Bulla aurea de L23J lui juré par tous les rois jusqu'à Léopold, qui, victorieux en L687, le lit rayer du recueil des lois; mais il demeura inscrit au fond des cœurs, et, comme on sait, il n'y resta pa» lettre morte.

Quand, à La tin du moyen âge, la royauté acquit plus de force, elle l'employa à briser les institutions provinciales qui lui étaient odieuses parce qu'elles entravaient son action, et elle y parvint presque partout. En Hongrie, elles conservèrent et. leurs formes et leur puissance, parce que la nation, toujours armée et belliqueuse comme aux temps héroïques, eut le brasassez fort pour repousser toutes les attaques du pouvoir.. Par une double exception, ce pays échappa et à la féodalité, qui ailleurs fractionna l'unité nationale, et au despotisme administratif, qui, pour la rétablir, anéantit toutes les libertés locales. Montesquieu, a-t-on dit, a retrouvé les titres que le genre humain avait perdus : les Hongrois ont conservé lesleurs.

Chez les anciens Germains, ou, pour mieux dire, chez tousles peuples primitifs, on trouve un régime très semblable à celui que réclament aujourd'hui les nations modernes : assemblées délibérantes de tous les hommes libres, élection des chefs et des magistrats, la paix et la guerre décidées par le peuple lui-même, la liberté individuelle complète, nul ne pouvant être jugé que par ses pairs et nul ne devant un service ou un impôt sans y avoir consenti. C'est précisément ce régime que les compagnons d'Arpad ont établi, en leur barbarie native, et qui, à peine modifié par leurs descendants, a été pratiqué sans interruption jusqu'à ce jour. On l'a dit avec raison, c'est la liberté qui est ancienne et le despotisme qui est récent. La Hongrie en offre une preuve décisive.

La leçon importante que son histoire nous offre également est que, pour faire durer et aimer la liberté, rien ne vaut de fortes autonomies locales, reliées par un lien fédéral; qu'on n'oublie pas, ce point essentiel : la Hongrie n'était qu'une confédération de provinces autonomes.

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